samedi 27 février 2010

Jim

Sur la tombe de Jim Morisson, il y avait plein de gens venus se recueillir. C'était sans doute des gens qui, affranchis des conventions, des traditions et des dieux, étaient venus faire un... pèlerinage. Un jour avec un ami, nous avons fait un pèlerinage sur la tombe du type qui était enterré à côté de Jim Morisson. Quel était son nom ? Robert La Loose ? Peu importe. C'était bien, comme acte gratuit, après nous avons fêté ça dignement avec quelques bières.

Sur la tombe de Jim Morisson, il y avait des bougies. Un vrai mémorial. Sur la tombe de Robert La Loose, à côté, il y avait des fesses de jeunes filles venues voir Jim Morisson. Leur popotin foulant le marbre environnant, comme si ces macchabées jouxtant l'idole n'étaient que de vulgaires sidemens, des bassistes par exemple. Mais sur celle de Jim Morisson, il n'y avait pas de fesses de jeunes filles, juste des bougies à la noix. Finalement, quand on regarde ça avec beaucoup de recul, on se demande qui a vraiment loosé, dans l'histoire. Celui qui a sur sa tombe des bougies à la noix, ou celui qui accueille des fesses de jeunes filles.

vendredi 26 février 2010

Le Contrat

Samantha, se retournant, dit à Jason : je crois qu'il faut vendre la propriété de Père, nous n'avons plus le choix. La proposition de Monsieur Randolfsky ne peut pas se refuser. Et avec Stub, mon demi-frère qui semble ressuscité de son accident d'avion, et qui veut des parts de la Laiterie, il nous faut faire face ! Qu'en penses-tu, Jason ? Elle se mit la tête entre les mains et soupira, belle et rebelle à la fois. Mais Jason paraissait surtout fasciné par un détail sur le mur. Il s'en approcha, titilla une aspérité de la tapisserie, lentement, avec l'ongle. Il était totalement fasciné par sa découverte, et ne prêtait plus attention aux gémissements de Samantha. Jason ? M'entends-tu ? Jason raclait le bout de tapisserie, cela semblait bien collé, mais il parvint à en enlever un petit bout. Il contempla le petit bout de tapisserie coincé entre ses doigts. Les murs étaient parfaits, un beau blanc impeccable, lisse, sans le moindre défaut. Mais il tenait un bout de tapisserie dans sa main, et du côté du mur, dans le trou, il y avait une sorte de plâtre, un peu mou. Il paraissait totalement aspiré par sa trouvaille, même si le moment semblait mal choisi. Samantha s'approcha doucement de Jason, avec patience, elle lui posa une main, tendrement, sur l'épaule. Jason, tu ne sembles pas dans ton état normal. Que se passe-t-il. Stub a encore essayé de te contacter ? Il veut t'entrainer dans un crime que tu n'as pas commis ? Tu as reçu des mauvaises nouvelles de la Laiterie de Mère ? Mais Jason ne répondait pas. Il sursauta. Tu n'as pas l'air dans ton état normal, Jason, tu as subi beaucoup de stress aujourd'hui, à la Société ? Une blessure secrète de ton passé est en train de ressurgir à la surface de ton souvenir ? Jason se retourna et dévisagea Samantha. Il se saisit doucement d'un mèche blonde de ses cheveux, et la compara avec le morceau de tapisserie blafard qu'il venait d'arracher. J'ai compris quelque chose, fit Jason. Il y a quelque chose derrière ce mur. Il désigna le mur. Il y a quelque chose qui n'est pas vrai, et nous sommes enfermés à l'intérieur. Il pencha un peu la tête, félin, considéra la paroi satinée. Puis il se mit à cogner le mur, attentif, guettant un bruit sourd ou un bruit mat, ou un bruit creux. Il colla son oreille contre la cloison, et continua à sonder, éprouvant le mur de ses phalanges.

Jason, repris Samanatha, tu n'as pas l'air dans ton état normal, que se passe-t-il, tu as une liaison ? Mais non, répondit agacé Jason, haussant les épaules, voyons, qu'est-ce que tu racontes... tu vois, je commence à comprendre. Nous pourrions peut-être... (il semblait dire n'importe quoi) changer de vie ? Mais la Laiterie de Mère fit Samantha, réellement surprise, et la propriété de Père ? Samantha, désemparée, subissait ce nouveau coup du sort, avec dignité, certes, mais cela commençait à faire à la longue, à s'accumuler ; il faut dire que Jason avait coutume d'être tout le temps dans son état normal, et que cet état normal était normal pour Jason. Il était sérieux et volontaire, sous ses airs bourrus il avait un coeur d'or, une brute au coeur tendre à vrai dire, il ne fallait pas se fier aux apparences, l'habit ne fait pas le moine, mais là Jason se comportait vraiment de manière farfelue. Il se mit à jauger le plafond, puis les lampes feutrées au coin de la pièce, en proie à une suspicion maniaque, débordante. Il y a quelque chose, je le sens. Je comprends. Je suis sur le point de comprendre !

Je vais appeler Docteur Randolfsky, Jason, tu es surmené par cette histoire d'achat de parts avec ta demi-cousine et je crois qu'un peu de repos te ferait du bien, tu veux peut-être boire un brandy ? Jason la désigna avec son index. Docteur Randolfsky, fit-il. Monsieur Randolfksy et le docteur Randolfsky. Pourquoi ont-ils le même nom ? Samantha resta muette, et Jason poursuivit sur sa lancée. Simplement parce qu'il n'y a pas de docteur Randolfksy, Samantha. Tu viens de l'inventer. Il n'y a pas de docteur Randolfsky ! Puis Jason se remit à gratter le mur, avec plus d'obstination. Il y a quelque chose derrière ce mur, j'en suis sûr, il n'est pas normal, un mur aussi propre ça n'existe pas. Il y a quelque chose. Il méditait. J'ai l'impression, comment dire, que nous sommes... du mauvais côté du mur. Tu comprends ? Il faudrait approfondir cela. Il me faudrait un couteau. Si j'avais ... une masse ? Je pourrais voir, juste vérifier, ce qu'il y a de l'autre côté du mur. Jason s'illumina : tiens, appelle moi donc un garçon de chambre, qu'il me monte un brandy-coca. Il se tenait les bras croisés, comme si cette décision pouvait tout résoudre, tout prouver, tout finir.

La garçon arriva, discrètement, silhouette rouge dans l'embrasure de la porte, il entra et proposa le brandy-coca à Jason. Samantha gémissait, la tête dans ses mains, elle ne semblait pas triste, mais elle ne savait pas quoi faire, alors elle gémissait. Attendez, cria Jason au garçon de chambre. Celui-ci sursauta, il se ratatina, puis fut sur le point de s'enfuir en courant quand Jason cria : jeune homme ne partez pas, quel est votre prénom ? Le garçon confondu sembla réfléchir, puis ne trouvant rien, il chercha de l'aide, implora Samantha des yeux, puis il présenta ses mains pour s'excuser avec une affreuse grimace. Alors, fit Jason, garçon de chambre, vous êtes muet ? Mmm mmm, fit le garçon de chambre, et il lui montra son pouce en signe de triomphe romain, car visiblement il était soulagé d'être muet, cela le sortait d'une situation bien embarrassante. Mon oeil ! cria Jason, s'emportant pour de bon. Vous n'êtes pas muet du tout ! J'en ai lu un hier, chez Maitre Cameron, de contrat, je le sais, vous êtes une silhouette, et si vous parlez, ce n'est plus le même contrat, c'est beaucoup plus cher ! Alors vous ne parlez pas, bien sûr ! C'est votre contrat ! Vous êtes tous sous contrat ! Une silhouette sous contrat ! Le garçon sans pouvoir ouvrir la bouche, niait autant qu'il pouvait, agitait ses mains, suppliait, pleurait presque. Samantha, pendant ce temps, gémissait de plus en plus fort, rebelle, belle, très embêtée, elle regardait autour d'elle, cherchant une issue elle aussi, dans la pièce absolument dépouillée. Jason, en vainqueur, s'empara du verre et le gouta. Pouah. Vous parlez d'un Brandy ! Il rit. C'est du jus de fruit. Il leva ses deux poings en signe de victoire : libre ! Je suis libre ! Il se tapa le torse comme un singe. Liberté ! Liberté ! Sexe ! Ordure ! Masturbation ! Coloquinte ! Enfin, il se tourna vers le mur, et se mit à faire le tour de la pièce, joyeux, palpant les quatre murs les uns après les autres, à l'affut du moindre creux, du moindre vide, de la moindre faille, murmurant : je m'en doutais ! Je m'en doutais ! Je l'ai toujours su. La sortie est proche, la fin aussi.

mardi 23 février 2010

Solution hydroalcoolique

La solution hydroalcoolique est clouée au mur. Les murs sont tapissés de solutions hydroalcooliques. Quand on marche il y a une succession monotone d’objets-repères. La série est : photocopieuse, machine à café, extincteur, borne de pointage, ascenseur, solution hydroalcoolique, toilettes, ascenseur, photocopieuse, borne, casier, extincteur, solution, hydro, alcoolique, etc. Les solutions ont leur niveau qui ne baisse plus. Elles sont figées, fossiles de l'hiver. La Pandémie est passée comme un rêve, on se demande, incrédule, si on n’a pas inventé cette histoire où il faut se laver les mains souvent et tousser dans sa manche. Dans vingt ans, on se déguisera en maintenant, on agitera dans les soirées-nostalgies des solutions hydroalcooliques.

Je me demande si on va les enlever. Si quelqu'un va prendre cette décision forte : bon maintenant on va les enlever, les solutions hydroalcooliques. Les laisser est peut-être une mesure raisonnable. On a fait l'effort de les mettre (des gens avec des perceuses), on ne va pas ajouter à cela l'effort de les enlever. Les solutions hydroalcooliques vont lentement constituer une strate supplémentaire s'ajoutant au sédiment sibyllin du monde. Elles vont rester au mur, le liquide visqueux, les bulles d'air immobiles, objects désactivés.

Cette désactivation est une sorte de déni, d'oubli ; on fait semblant de les ignorer, cela pourrait nous déconcentrer sinon, faire surgir une puissance grotesque des murs, comme des esprits bouffons. Quand on passe dans les couloirs, avec cet objet désactivé bien en évidence, on se prend à imaginer les autres objets soudainement contaminés par cette désactivation galopante. Pourquoi pas eux ? Pourquoi pas les autres ? Quelle différence ? La photocopieuse, la borne, le casier, l'affiche sans âge, le règlement intérieur. Tous figés. Abscons. Et puis la porte, les interrupteurs, les lumières. Tout accroché aux mur, y compris les murs eux-mêmes, tout se désactive, on se demande si cela aussi, cela n'est pas un rêve d'hiver. Une histoire dont l'origine est devenue floue, un mythe, un conte, une légende, un bruit ; on regarde incrédule ce tout qui, au printemps de la vie, semble une rumeur.

mercredi 17 février 2010

Vétérinaire pour les poissons



Nous sommes avachis avec Kéké sur le canapé, nous parlons de poissons. C'est le grand sujet du moment. Aux voitures de courses, Ferrari, Porsche et autres Renault Twingo ont succédé les créatures des océans ; requins blancs, globicéphales, bélugas, dauphins vrilleurs. Il me confie qu'il veut être vétérinaire pour les poissons, plus tard. Et pour les chiens ? Non juste les poissons. Et si on t'apporte un adorable petit toutou mignon blessé et qui gémit avec ses grands yeux plein de supplications, tu le soignerais quand même bien sûr ? Non, juste les poissons. Il est catégorique.

(J'ai la vision funeste d'un cabinet vétérinaire au bord de mer, dans un phare, avec mon fils ombrageux en train de dire : "Non, je fais pas dans les chiens. On n'a qu'à le piquer, madame, votre bête, là. C'est marqué sur la pancarte. Je fais juste les poissons. Les poissons !")

Évoquant les vertus du vétérinaire guérisseur de sardines, une inspiration métaphysique s'empare de lui. Il me demande : s'il s'occupe des poissons, qui de son côté soigne le vétérinaire quand il est malade ? Je réponds, rassurant : mais mon enfant, il y a les docteurs, pour soigner les vétérinaires !

Et le sujet semble clos. Mais non. C'est sans compter sur la puissance intellectuelle qui habite mon enfant-mais-où-va-t-il-donc-chercher-tout-ça-toute-cette-intelligence-peut-être-dans-ses-gènes-du-côté-de-son-père-allez-savoir. Ma réponse le trouble encore. Après un temps de réflexion, il poursuit : mais dans ce cas, si les docteurs soignent les vétérinaires, qui soigne les docteurs quand ils sont malades ? Moi aussi, je produis du silence. C'est une sacré bonne question en fait. Vu sous cette angle, je m'en gratouille la barbiche. Je réponds, au hasard : d'autres docteurs. Les docteurs se soignent entre eux, en fait. Ils se débrouillent. Ils font leur sauce. Entre eux.

Le médecin prend son téléphone, il tutoie un confrère. Ils plaisantent à propos de médicaments. Peut-être que, se faisant examiner, le docteur malade n'a pas à se sentir comme un petit garçon en slip, fautif de son ignorance. Dans ce cas, le docteur soignant peut lui en imposer tout de même, en donnant une explication sur un sujet incompréhensible ("la larve du gastéropode est pourvue d'une petite coquille spirale operculée et d'un voile cilié... il me semble..."). Soit, ému de se sentir égal face à un égal, il peut lui confier quelque chose, qu'il aurait voulu être un artiste, par exemple.)

Je crois que Kéké vient de pointer une faille organisationnelle assez préoccupante dans l'univers du monde. A un moment, l'escalade des responsabilités s'élève jusqu'au flou le plus total. Si, tout en bas, les poissons glissent dans les obscures profondeurs, l'oeil rond, dans leur paix froide et opaque, tout en haut, les dieux sont seuls avec eux-même, dieux pour d'autres dieux, tuteurs intérimaires, instigateurs en roue libre, chefs-orphelins désemparés, et il y a sur leur front beaucoup d'inquiétudes.

Puis la conversation se poursuit, en vrac, ce doute est momentanément mis de côté, sans réelle conclusion ; du coup, trouver une chute à cette histoire n'est pas vraiment une sinécure.

vendredi 5 février 2010

L'Opérateur sauvage

Un homme arriva dans le bureau, les bras nus, dans un T-Shirt décoré d'un logo très compliqué, sans doute un logo de professionnel. L'homme avait de nombreux trousseaux de clefs tintinnabulant à sa ceinture, comme s'il connaissait énornement de portes, il avait aussi beaucoup de poches sur son pantalon ce qui montrait que l'homme était très ouvrier. J'évite d'avoir de nombreuses poches, non pas pour éviter d'avoir l'air trop ouvrier, étant ouvert d'esprit, puisque de toute façon je m'habille mal comme n'importe qui sans avenir, mais parce que le problème est que de manière quasi déterministe, je remplis mes poches systématiquement, quelque soit leur nombre ; mettons que j'ai dix poches dans mon pantalon, elles se trouvent toutes chargées en fin de journée d'un trousseau de clef chacune, dussé-je emprunter des clefs pour combler ce vide, et à force j'en pourrais perdre mon pantalon, me retrouver en caleçon devant tout le monde, suprêmement humilié sur mon lieu de travail, et le perdre, en plus du pantalon.

L'homme ouvrier d'une voix de stentor avec son nez aquilin demanda à l'assemblée : "Avez-vous des souris ?" Émergeant d'un rêve flou, je regardai autour de moi, paniqué, puis j'aperçus ma souris à côté du clavier et je fus sur le point de me ridiculiser en clamant : "oui j'ai une souris" quand je vis l'homme ouvrier avec des pièges à souris dans sa main, qu'il comptait disposer près de la ventilation, à côté du soupirail d'où la lumière pleut dans notre blanchâtre souterrain. Je me tus aussitôt, ce qui se concrétisa par un ratatinement de mon être, ou une auto-compression, sur mon écran, étant devenu depuis quelques années un être télescopique et vouté se déployant et se reployant selon les stimuli externes à l'instar d'E.T. l'extraterrestre par exemple.

Oui, quelqu'un d'autre répondit, très fermement. Avec une telle assurance que j'en fus surpris, car moi personnellement je n'avais jamais vu le moindre animal, ni mouche, ni fourmi, ni pou, ni même un acarien survivant dans le désert électrique qui me sert de lieu de travail. L'homme ouvrier, accusant réception de l'homme opérateur, déposa un piège à souris près de Fifille, la plante verte du sous-sol qui se momifiait au son monotone de la climatisation.

Une émotion me traversa, et je me remémorai le poinçonneur des Lilas de la chanson percevant l'appel du large dans son cloaque. En plus de Fifille, il y avait potentiellement Miquette, la petite souris grise qui trottinait vivement dans la rosée de l'aube, dans la solitude matutinale des ordinateurs restés allumés. Peut-être que, égaré dans les couloirs un matin à la recherche d'un café, parmi les totems orange et muets qu'étaient les machines à café hors-service, Miquette m'aurait adopté, et fait de moi son enfant sauvage parmi les murs préfabriqués. Tu t'es perdu, petit homme opérateur sans passé ni futur, je deviendrai ta petite maman souris.

Je murmurais doucement à la ventilation pour répandre un message à travers les conduits : "Fuis, Miquette, fuis, c'est un piège !" J'ajoutais tandis que l'écho de mon avertissement gagnait les étages : "Dans mon tiroir, je te laisserai un morceau de pain de la cantine, Miquette, je te mettrai mon petit bonnet, tu en feras ton nid, de toute façon, l'hiver est bientôt terminé, je n'en n'aurais plus besoin. Tu resteras près de moi, et je te protégerai, avec une scie à métaux, je ferai un trou au dessous du bureau, tu seras libre, et tu auras un abri. Puis le soir, nous jouerons ensemble avec espièglerie, et nous nous loverons l'un contre l'autre entre deux machines tièdes."

Il entra dans la pièce, l'inconnu dégingandé, touillant doucement son café, les lèvres pincées. Me voyant penché, conversant avec la climatisation, ses yeux brillèrent, narquois. Je poursuivais sur le même ton, sans me démonter : "je passe un coup de fil ! Excusez-moi." et j'embrayai aussitôt sur une discussion tout à fait domestique, portant sur les choses à vider, à déplacer, à remplir et le RER qui va au complexe commercial de Villeneuvegarrenne-Couronne-Les-Fosses-Communes. Parce que son loisir était de m'humilier, l'inconnu tourna lentement sa tête vers mon bureau, où trainait le téléphone près de ma machine. Puis tout aussi lentement, il se remit à me fixer. "Ah voilà, je comprends mieux, dis-je découvrant ma main vide, pourquoi ça ne captait pas bien, hein, même près de la fenêtre !"

Lorsqu'il fut parti, s'effaçant lentement : je dis :"Miquette, nous l'étriperons, cet odieux personnage, et tu pourras lui manger les intestins ! Nous salerons sa couenne pour la conserver, ce qui nous feras bien quatre ou cinq jours sans chasser." Je partis d'un rire sardonique, forcément, et la résolution ainsi faite, je pus me remettre à mon poste de travail.

lundi 1 février 2010

Derrick

Derrick entre dans la pièce. Il regarde autour de lui : la pièce. L'inspecteur Harry Klein, son fidèle associé, est assis une fesse sur la table. Il dit à Derrick : "Bonjour Derrick." Celui-ci regarde autour de lui, surpris ; son regard opaque derrière ses vastes lunettes cherche et soudain, trouve : Derrick, c'est lui.

Harry Klein de manière très cordiale lève sa main pour la tendre vers Derrick, qui est à quelques mètres, dans l'embrasure de la porte, la main recouverte d'un gant de cuir allemand posée contre le chambranle. Derrick observe son associé, la main ainsi tendue, un sourire pincé, dans le lointain. Il se demande ce que fait Harry, cette main à la proue de lui même, barrant le passage à on ne sait quoi, semblable à une barrière de passage à niveau. Derrick regarde un peu à gauche et à droite, en quête d'un train imaginaire dont la main d'Harry Klein serait le sémaphore. Puis soudain il part, réfléchir à cette énigme dans le couloir et marche pendant quelques minutes. Au loin, le brouillard s'étale dans Berlin.

Derrick revient, Harry Klein a sa main toujours dressée devant lui, avec son sourire bienveillant, son visage, une sorte de masque de bonté, puis Harry Klein soupire et cesse de tendre la main, qu'il pose par lassitude sur sa cuisse. Il dit : "Inspecteur, nous avons une nouvelle affaire ce matin."

Harry Klein saisit un dossier, il y a des photographies dedans, brillantes, obscènes, celle d'un corps affreusement mutilé, il y a aussi, glissée par erreur, la photographie d'un berger allemand triomphant sur un rocher, dans la nature, beaucoup moins obscène, voire tout à fait roborative.

Derrick opine de la tête, puis il comprend. La main. Il dit : "Ah oui, Harry, bonjour." Puis il tend la sienne, tandis que Harry est absorbé par les photographies du cadavre. Derrick reste un instant dans cette position, puis il se rend compte que le salut du jour a échoué, encore une fois ; dans l'indifférence du monde moderne s'est ajouté un malentendu de plus, symbole de tous les malentendus du monde, de l'incommunicabilité fondamentale des êtres qui se côtoient sans se comprendre ; cela, quand il y songe, rend Derrick bien maussade.

Sa main tendue, il l'observe étonné, semblant la découvrir pour la première fois. Il aperçoit en effet l'étiquette encore pendouillante du gant en cuir, avec le prix, et se dit qu'il a oublié de l'enlever, lorsqu'il a acheté la paire, hier. Harry Klein lève la tête, puis constatant l'inspecteur en mannequin de main avec l'étiquette de son gant, il dit : "Ah inspecteur, vous avez des nouveaux gants." Derrick hoquette, c'est une sorte de petit rire, il répond aimablement : "Vous êtes si perspicace Harry."

Il n'y a aucune ironie, dans ces propos. Harry Klein sourit, il dit sobrement : "Merci inspecteur". Une grimace d'aise remue le visage de l'inspecteur Derrick, il comprend qu'Harry Klein n'a nullement été offensé par la potentielle ironie de cette remarque, et cette absence de malentendu compense le malentendu précédent du salut, Derrick se dit que la vie peut passer ainsi, parmi quelques moments tranquillement vides d'ironie, ce qui nous sauve du gouffre.

"Qu'est-ce qu'on a, poursuit-il.
- Un meurtre. Un homme qui vivait seul avec son fils, un jardinier municipal, chargé de l'entretien des haies.
- Tiens donc."

Derrick se penche sur les photographies du cadavre, les regarde une à une, d'un air désapprobateur. Il s'exclame soudain, découvrant le cliché du berger allemand : "Oh, la brave bête !" Puis il semble tout à coup aspiré par un rêve lointain. Il ajoute, après un temps : "J'ai eu un chien, il y a quelques années.
- Ah bon ? fit Harry Klein, s'animant : qu'est-il devenu ?
- Il est mort."

Derrick se rembrunit, un silence pesant s'installe dans le bureau. "Désolé", fait Harry sans savoir qu'ajouter. "Ce n'est rien, il était malade, de toute façon", conclut Derrick.

Et pour chasser ces idées funestes, il demande : "Quel est l'arme du crime ?"
- Un taille-haie d'horticulture. Il y a pas mal de traces d'engrais organiques sur son veston, c'est au labo, on attend le résultat.
- Intéressant", fit l'inspecteur Derrick.