vendredi 12 mars 2010

Le poumon de Blanche-Neige

Aujourd'hui, à l'école, mon fils a écouté l'histoire de Blanche-Neige.

Si je me souviens bien, dans le conte, la Reine demande à un chasseur de tuer Blanche-Neige, et de lui rapporter son coeur comme preuve du forfait. Le chasseur, apitoyé par la jeune fille, tue un animal de la forêt et ramène l'organe d'icelui à la marâtre qui, n'y connaissant visiblement rien en anatomie, s'en trouve fort satisfaite.

Premier détail édifiant, dans la version rapportée par mon fils, le chasseur tue un marcassin. Selon ses premières impressions, c'est un épisode désolant, et je sens à son récit qu'éventrer Blanche-Neige aurait été moins dégueulasse que de s'en prendre à un petit animal innocent. C'est en tout cas l'élément clef pour lui, puisque ses primes paroles furent en substance : "Aujourd'hui à l'école on a écouté l'histoire de Blanche-Neige où le chasseur tue un petit marcassin pour ramener le poumon de Blanche-Neige à la Reine".

Second détail, comme je viens de le dire, la consigne donnée par la sorcière était de rapporter le poumon de Blanche-Neige. J'ai sursauté, et demandé confirmation : oui, non, il a hésité avant de valider : le poumon de Blanche-Neige ! C'est gore. Il faut dire que, ayant travaillé dans une boucherie de supermarché, j'ai un peu mon opinion esthétique sur les organes des animaux, opinion qui n'est pas plus bête qu'une autre après tout. Autant le coeur, muscle rouge sombre, ramassé et teigneux comme un défenseur de la roja, impose le respect, autant le poumon, sac blanchâtre et flasque est nettement moins glamour. Je médite immédiatement sur la transfiguration du conte qu'implique ce changement d'organe. Le côté plus laborieux et rustique dans l'extraction, le côté burlesque de sa présentation à la Belle-Mère.

Blanche-Neige étant un conte oral, après tout, il ne faut pas être surpris de cette évolution populaire. Peut-être que, depuis mon enfance, le conte s'est modernisé pour donner une version rafraichie et rythmée, pour un public avide de sensations fortes et de nouveautés ! Le chasseur, dans les versions futures, se verra contraint de ramener l'intestin grêle de Blanche-Neige, qui sait, pour en décorer le sapin de Noël d'une Reine en démence dans son bain, avec une mitraillette, l'accent cubain et la cocaïne plein le nez.


Variation 1 : époque élisabéthaine, les protagonistes sont tous des hommes. Le Roi demande au chasseur de tuer Blanc-En-Neige. Comme preuve du meurtre, il réclame carrément les bijoux de famille du jeune premier. Le chasseur est bien embêté, alors : 1/ il ramène les parties génitales d'un sanglier, se disant "c'est tendu, mais on va tenter quand même". 2/ il ramène ses propres parties génitale, avec la pensée qu'il a vraiment beaucoup donné pour ce conte. 3/ il tue Blanc-En-Neige, mais se trompe et ramène son coeur. 3.1/ Le chasseur ramène un cheval. Le roi fort surpris demande au chasseur : "mais qu'est-ce qui vous prends, Walter, je ne vous ai pas demandé un cheval ! " - Le chasseur, de répondre : "il m'a pourtant semblé vous entendre éructer : My kingdom for a horse ! sire ! Vous avez le cheval, pourriez-vous me passer le royaume ? " Le chasseur finit dans son bain devant un écran géant, une mitraillette à la main et un cigare cubain dans la bouche. Il fait trancher la tête du cheval du roi pour la lui déposer dans son lit, car il lui a un peu manqué de respect.


Variation 2 : la Reine exige du pauvre chasseur qu'il ramène la prostate de Blanche-Neige. Le chasseur bien embêté 1./ ramène une prostate de sanglier. 2/ tripatouille un bon moment dans la carcasse de Blanche-Neige sans rien trouver, provoquant un véritable carnage abominable. Il se noie dans le lac, puis ressurgit du lac dans Blanche-Neige II. 2.1/ il ramène sa propre prostate, de peur de se faire souffler dans les bronches par la Reine. 2.2/ Trouve une prostate dans le corps de Blanche-Neige, véritable coup de théâtre dans ce conte plutôt tranquille. Blanche-Neige était donc un homme. 3.1/ la Reine n'y connaissant rien en anatomie s'en trouve fort satisfaite ! Le chasseur prend sa retraite et se range des voitures. 3.2/ La Reine qui n'est pas dupe demande à un chasseur numéro 2 de ramener la prostate du chasseur numéro 1 pour le punir d'avoir trahi. 3.3/ Le chasseur numéro 2 s'en prend à un sanglier car lui aussi est un pleutre. La Reine commence alors une collection de prostates de sanglier. 3.2.1/ Un ancien chasseur sortant de prison vient trouver le chasseur rangé des voitures. Il ne veut pas, mais replonge dans le crime organisé et le trafic d'organe en disant : "je veux en sortir, mais ils me ramènent dedans".


Variation 3 : La Reine convoque le chasseur pour programmer des frappes préventives dans la forêt, Blanche-Neige fréquentant des petits hommes barbus. Elle demande tout de même au chasseur de lui rapporter de l'ADN de Blanche-Neige pour prouver son forfait. Les frappes chirurgicales du chasseur désintègrent la forêt, et le chasseur est bien embêté pour ramener quoique ce soit. Il trouve par hasard de l'ADN de sanglier et le ramène à la Reine. 1/ Celle-ci, n'y connaissant rien en ADN s'en trouve fort satisfaite. Le chasseur devient un vétéran et souffre du syndrome de la guerre de la forêt. 2/ La Reine, ayant un doute, convoque les Experts pour analyser l'ADN. Les Experts, avec leur microscope, agrandissent l'image de la caméra de surveillance dix mille fois sans pixelisation et trouvent sur le bonnet du chasseur une étiquette cousue avec son nom écrit. C'est donc lui le coupable. La Reine court après le chasseur dans un entrepôt avec plein de canalisations situé dans les hangars d'un port industriel. Tout deux se retrouvent sur le toit. Elle le tient en joue avec son arme et crie : "Tu penses m'avoir trompée, mais je suis plus forte que toi ! " Puis elle fait un interminable discours au lieu de tuer le chasseur tout de suite, ce qui laisse le temps à Blanche-Neige, qu'on croyait morte, de ramper vers un autre revolver qui trainait par là (celui de l'action de la veille) et de loger une balle dans la tête de la Reine. Le chasseur ouvre le sac dans lequel est emballée le cadavre de la marâtre tandis que des techniciens de scène de crime, avec le mot "Forensic" inscrit dans le dos, posent du scotch jaune partout, et il s'empare alors du coeur de la Reine.

Car il y avait quelqu'un au dessus de la Reine : l'Empereur. Le chasseur ramène le coeur de la Reine à l'Empereur. Assis dans sa limousine, il dit :"Mission accomplie, maître ! " Celui-ci répond : "La Reine était ta mère, Walter". Le chasseur pleure.

mercredi 3 mars 2010

La coupe

J'étais chez le coiffeur, ce midi. Je me suis dit : je vais en faire un billet. Et là, je me suis rendu compte que ma dernière visite chez le coupe-tif s'était également soldée par un billet. Tout d'un coup une architecture gigantesque se dessine, ce support est ponctué par des coupes de cheveux. Dans dix ans, je ne ferai qu'un billet par coupe, j'aurai un blog non pas de coiffeur, mais de coiffé.

Vous noterez la date précédente : 6 juin de l'an dernier. Vous imaginez après 9 mois, le résultat de cette gestation sur ma tête. Cela me ramenait peu à peu à l'adolescence, avant-hier, quand chevelu à l'extrême, on me proposait tout le temps de la drogue. Là, un inconnu a commencé à me proposer un Doliprane. Signe qu'il était temps de passer à l'action.

Je me suis installé dans le salon, le cou dans un lavabo. Il y avait une cliente qui parlait avec conviction de sa coupe à venir. Je suis toujours surpris, car les gens très friands de coiffeurs finissent par avoir les cheveux très courts, à force d'y aller. Quel intérêt ? Je me suis également perdu dans cette étrange réflexion : le patron étant chauve, que penser de sa légitimité à coiffer les gens ? Ensuite j'ai enchainé sur la vision d'un tailleur dans un village nudiste, vendant des costumes tout nu, mais je n'en dirai pas plus.

Tout le personnel parlait italien. Une grande joie m'envahit à cette découverte : premièrement, dans cette atmosphère, bercé par la sonorité fantasque de cette langue, où l'accent tonique est placé un peu n'importe où, et où la langueur de la postonique vous donne la vague impression d'être un pasteur islandais, j'imaginais déjà un genre de rital power me gagner, me gonfler, je me voyais sortir du salon avec à mes trousses d'innombrables Anita Ekberg trempées, surgissant des fontaines Wallace à mon passage.

Deuxièmement, ours coincé et taiseux, je m'étais dit que, personne ne parlant ma langue, je n'aurais pas à raconter ma vie pour meubler. Ce piteux discours, je préfère le réserver à mes lecteurs de blog, les pauvres, quand il ne subsiste plus le moindre espoir de me divertir honnêtement. Je pouvais donc regarder mes cernes de lapin myxomatosé dans le néon criard à loisir, tandis que les coiffeuses échangeaient sur Dalida qui avait repris parolé parolé en français. J'étais persuadé que c'était le contraire, qu'elle avait adapté cette chanson en diverses langues. Pas grave, je n'objectai rien, j'étais juste l'objet muet sous le cliquetis sec des doigts agiles.

La coiffeuse commença par me dire, une fois engoncé face au miroir gigantesque : "je vous écoute". Je n'aime pas ce moment, parce que je ne sais pas quoi dire, chaque année. En général je dis "plus court", et je pense aussitôt : "va dire plus long, espèce d'andouille". Alors je dis : "plus court, mais pas trop court non plus". Huit mots qui font de moi un client honnête avec une opinion honnête de pourquoi il est là. Avant, je disais : "Pas les cheveux en brosse, surtout." Avec un peu trop de conviction, peut-être ai-je dit une fois : "Pas comme ces salauds de fascistes mussoliniens !", mais vu le passé douloureux de ce pays, je n'ai pas voulu froisser la coiffeuse. Alors j'ai failli dire pour ne pas la heurter: "Plus court, pas en brosse, sauf votre respect et sans faire d'amalgame avec le passé des italiens, pas forcément tous fascistes à vrai dire."

Mais en vérité, pour me faire comprendre, j'ai simplement ajouté ce mot, qui coute un peu au début, mais de moins en moins tandis que l'on se rapproche de la mort et de la putréfaction : "court, en fait, une coupe classique". Immédiatement, j'ai vu un jardin à la française sur mon crâne, des violonistes en livrée dans une partie fine avec des experts-comptables. Finie, trahie, reniée, la frénésie sexuelle d'un Robert Plant torse nu sur scène avec son jean moule bite, fini, jouer de la basse avec mes dents avant de les ramasser par terre, mes dents (les cordes sont grosses, c'est ballot). Le mot était lâché, et je n'ajoutai plus rien, me transformant en buisson symétrique selon mes propres consignes.

A la fin, elle sortit un miroir pour la nuque : il y avait moi sous tous les angles. "Qu'en pensez-vous ?" me fit elle. Eh bien, ne sachant que dire, et pour honorer son travail sur mon ciboulot de gendre idéalisé, je fis cette brève et présomptueuse réponse : "C'est très bien !"

mardi 2 mars 2010

Esprit de câble

Je réfléchissais sur la nature des pensées qui me traversent, et j’ai trouvé l’image qui correspondait : celle d’une chaine télévisée du câble. Je compare mon esprit à un chaine du câble, diffuseur obstiné, obscur, à petit budget, avec ses programmes cheap qui tournent en boucle. Avec ses séquences improbables qu'il faut bien empiler pour remplir, pour boucler du matin jusqu'au soir. Par exemple une chaine de sport avec ses matchs de football féminin Danemark / Islande, commentés par Patrick Battiston et Harald Schumacher, mollement captivés par un jeu de fin du monde. Par exemple des séquences de soi dans la nature en train de marcher sur un champignon dont on ignore le nom, en train de fouler du sable en vacances, ou d'occuper glorieusement une chaise molle au travail.

J’imagine a contrario Albert Einstein dans son coin, avec son puissant cerveau explosif ; son esprit devait ressembler à un cinéma panoramique, en 3D, les neurones dedans étaient comme sous la Géode, des effets spéciaux, du souffle, de l'épique, vlan la Masse, paf la Matière, shazam l’Energie, plop la Vitesse au carré. L’esprit d’Einstein déployait, dans un péplum savant, des milliers de figurants, sur des chars conceptuels, tous braillaient à l’assaut de la forteresse-énigme, du mystère de l'espace et du temps.

Moi, mon esprit est lent. Une idée apparait, elle a le visage glauque de Derrick. Tout heureux d'avoir un programme, tout surpris d'avoir des visions à la place du vide, l'idée est rediffusée avec la ferveur aveugle des organisateurs de festival international du saucisson. L'idée, idée top-model de télé-shopping, idée-célébrité-anonyme, idée-casting, idée-qui-n'en veut, on la développe, on la contredit, on l'arrange, on la maquille. Elle meuble. Elle meuble, hystérique. C'est mieux que la mire, ou le brouillard agité du milieu de la nuit, mieux que les ondes nocturnes qui nous viennent en scrutant l'écran quand plus rien n'existe. Au fil du temps, cette mince rediffusion, cette rediffusion de soi-même, juste parce qu'elle se répète, s'acharne, s'obstine, persiste, cette rediffusion se verrait bien son propre classique, sa propre histoire, au fond, elle s'inventerait presque une nostalgie d'avoir été.

Au bout d'un moment, quand cela semble en péril, quand ce rien en boucle n'intéresse plus personne, ça en vient à prendre sa propre défense. Il semble alors oeuvrer pour un cinéma de quartier, local humide racheté par un Naturalia. Pensant à soi, à ses moyens limités, à ses habitudes déclinées, il nous vient l'idée de présenter le tout sous le signe d'un pittoresque de proximité. Nous sommes une personne de proximité. Un petit épicier de la remarque, de l'objection, de sa propre opinion à soi, en péril face aux Hyper-Einstein qui se dressent et vont tout emporter. Il serait tellement dommage de nous fermer. De nous faire racheter par un Naturalia. Etre soi. C'est un peu pourri, certes, mais c'est tellement typique.