lundi 7 juin 2010

La Directrice

Kevin décrocha son téléphone : à l’autre bout du fil, c’était La Directrice, qui lui dit d’une voix grave, cordiale mais ferme, qu’il fallait corriger la procédure dans les plus brefs délais.

Il raccrocha, l’esprit alerte,  avivé par cet important rappel. Kevin allait évidemment s’employer sur le champ à corriger la procédure, et, abandonnant la torpeur monotone installée dans les bureaux, il allait le faire du fond du cœur du devoir, dans les plus brefs délais. Ce n’était pas qu’il avait peur, pour sa huitième période d’essai consécutive, il n’avait jamais subi de réprimande sérieuse. Il avait certes entendu quelques bruits, quelques vagues anecdotes, sur des personnes ayant failli à une demande de La Directrice, de lointains inconnus disparus depuis. Mais pour lui, en fait, au-delà de la crainte, il y avait cette évidence, voire cette Evidence, s’élevant majestueuse, monolithique, comme la Vérité, cette Evidence que la procédure devait être corrigée, il y avait cette nécessité, légitimement et résolument révélée par la Directrice, de le faire très vite, dans les plus brefs délais.

C’était indéfinissable, mais ce n’était pas la même chose quand le Responsable demandait une correction. On lui obéissait, certes, mais en cas de problème, il était possible de se défendre, même maladroitement, de protester, d’expliquer. Le jeune homme ne savait comment exprimer cette sensation, il sentait que, mu par une nécessité supérieure, débarrassé de lui-même, dépossédé de volonté, il éprouvait un certain entrain dans cette formidable tension, un certain ravissement.

Quand son collègue Steeve déclara spontanément, un jour, à propos de La Directrice : « Je crois que si elle m’attachait à un lit pour faire de moi son objet sexuel, et bien je ne dirais pas non, en fait », ce fut une révélation pour Kevin. Il lui semblait qu’on avait posé des mots sur la terreur soyeuse qui ondoyait autour des appels de La Directrice.

Effectivement, Robert confirma les propos de Steeve qui, une fois énoncés, contaminèrent l’ensemble avec une virulence inouïe. Chacun y alla de son aveu, se dévoilant un peu, s’offrant, nu, fragile, en confirmant les impressions laissées par la Directrice, ce personnage altier mais juste, à la silhouette élancée, d’âge mûr, à qui les adjectifs habituels des collègues de Kevin, comme « bonne » par exemple, ne collaient pas vraiment, à qui on ne s’amusait guère d’accoler d’adjectifs, préférant, même en pensée, un prudent silence.

Quand le téléphone sonna à nouveau, et que la Directrice demanda, avec compréhension, si la procédure allait effectivement pouvoir être corrigée dans les plus brefs délais, avec même une intonation d’aimable inquiétude, la voix de Kevin chevrota, il se tortilla sur son siège et il voulut aussitôt rassurer ce personnage pourtant si fort, le protéger malgré l’insignifiance d’être Kevin. Oui oui oui, dit-il, sa voix muant comme revenue à la florissante adolescence, bien sûr, et La Directrice, malgré son pouvoir criant (mais peu utilisé) de bombarder le globe entier de Peur, se montra satisfaite, ferme, cordiale, et tandis qu’il écoutait, des images encombrantes venaient de toute part parasiter son crâne, dans les plus brefs délais, poussant et grattant l’esprit comme de langoureuses orties, de vivantes et souples visions de victoires humiliées et de défaites étroites, tableaux interdits qu’il chassa aussitôt.

Il croisa La Directrice, quelques temps plus tard, dans un couloir ; levant la tête pour lui dire bonjour humblement tandis qu’elle regardait au loin, du haut de son impériale stature, Kevin, possédé par une pulsion, osa prestement cette amabilité la découvrant cintrée dans un vêtement inédit : « votre nouvelle veste en cuir vous va très bien, madame La Directrice. » Ces paroles alors échappées, voyousement évadées de la Forteresse-Kevin, celui-ci crut qu’il allait disparaitre par combustion spontanée, ou empalé dans la cour, ou foudroyé par le personnel guerrier des gynécées olympiennes ; mais il n’en fut rien. La Directrice, sans sourciller, les lèvres pincées dans un sourire énigmatique, répondit tel un Sphinx inaltérable : « merci Kevin ». L’impression qui s’ensuivit fut étrange chez le jeune homme. Il lui sembla avoir inventé le concept de la victoire-défaite, de la débâcle-triomphe, et Kevin, laissé seul dans le couloir, vide, abandonné,  écrabouillé par ce « merci Kevin », dut ramper péniblement vers son poste de travail pour y retrouver son unité.

mardi 1 juin 2010

Le ventre

J’ai un jeu absolument impayable : je prends le chat, qui dort, je le mets sous mon pull, et je dis : « oh regardez, papa est enceinte ! ». A ce moment là, mon fils se tord de rire, car c’est à chaque fois une des farces les plus drôles de l’univers. J’extrais le chat, et tandis que l’animal hébété regarde autour de lui, je clame : « oh surprise ! C’est un chat ! Félicitations papa ! » Nous partons tous d’un rire franc de bon aloi, et ce bonheur une fois partagé, je m’en vais couper du bois, du moins conceptuellement, car nous habitons en ville.

Parfois, lorsque Kéké recherche une peluche, ou un jouet, je le cache encore sous mon pull, je mets en évidence mon ventre rebondi, les poings sur les hanches bien ostensiblement, et avec une voix d’Auguste je m’interroge : « Mais où est donc passé ce jouet ? » Kéké va désigner ma bedaine en gloussant et j’en sors l’objet. Nous rions de bon cœur et nous partons rentrer les brebis, du moins en théorie, car nous sommes citadins.

Or un jour que j’étais avachi sur ma chaise, à la fin d’un repas, ruminant le vague projet d’un suicide collectif géant, Kéké s’approcha de moi, désignant mon ventre avec curiosité : « qu’est-ce que tu as caché sous ton pull ? » Je ne compris pas tout de suite, puisque je n’étais pas en train de jouer du tout. Je répondis juste : mais rien. Il insista encore : « allez, dis moi ce que tu as caché ? » Je regardai plus attentivement, et je compris ce qu’il y avait dissimulé sous mon ventre : mon ventre.

Fin limier rassemblant les indices du monde hostile, j’en déduisis que j’avais pris du bide. Je répondis avec philosophie, voire résignation : je n’ai rien caché sous mon pull, c’est juste papa qui a grossi. Puis pour mon suicide collectif, je me demandai aussitôt quelle ville choisir : Paris est bien desservi en terme de transports, mais il y a la mer à Marseille, ce qui est pratique pour une noyade conviviale. Kéké prit un air incrédule à mon aveu. Papa a grossi ? J’observai son expression, elle me sembla légèrement différente de la fois où j’ai raconté que je pouvais tuer un lion avec mes mains, mais que je ne le faisais pas car, étant l’ami des animaux, j’étais contre.

A ma grande surprise, il me demanda si j’étais en train de devenir un papy : j’en concluai que, pour lui, le ventre proéminent était le symptôme principal de la papitude, ce qui est drôle, enfin, surtout pour le papy. En apnée, rentrant mes abdominaux, j’affirmai : « mais non.. han… pas du tout… han… je ne suis pas… han… un papy… » Mais j’avais compris l’essentiel : il était temps, dans cette maison, de faire de l’exercice. On allait commencer par le chat : je le virai de son canapé en gueulant : « allez, un peu de sport, la grosse ». L’animal, hébété, parti chercher un autre coin pour poursuivre sa sieste permanente.