mercredi 19 janvier 2011

Quand les mamies dominaient le monde

Le syndic d'immeuble est catégorique : il ne faut pas d'étiquette sur la boite aux lettres avec le nom de l'Association, afin de recevoir le courrier. Subséquemment, une petite mamy passe tous les jours pour arracher l'étiquette de l'Association, que nous collons. Ma compagne, constatant cela, est allée voir le syndic de l'immeuble. Il y avait peut-être une exposition temporaire de dentiers, je ne sais pas, j'invente. Ma compagne demande : mais comment peut-on recevoir le courrier de l'Association qui nous est adressé ? On lui répond : mais non. Il ne faut pas d'étiquette sur les boites aux lettres. La raison est que, évidement, il n'en faut pas, parce qu'on ne doit pas en mettre. Les mamies autour, murmurent : ah ben oui, ah ben non, toutafé, il n'en faut pas des étiquettes, patati patata. Et donc, une mamy assermentée par le syndic d'immeuble se charge de la décoller, tous les jours, s'il le faut, les étiquettes.

Mamies, une canicule est si vite arrivée.
C'est quand même très important, insiste ma compagne, si c'est par exemple l'URSSAF ou les impôts ou la Gendarmerie ou Daxon qui envoie un courrier ? Mais la mamy en charge du syndic refuse, au nom de la non-présence d'étiquette sur la boite aux lettres, car c'est la règle. A ce moment, ma compagne met une bonne droite dans la bouche de la mamy, mais non j'invente encore.
Je dis alors à mon épouse : on a qu'à préparer une trentaine d'étiquettes, comme ça, on est tranquille pendant trente jours ? Tous les matins, je veux bien la remplacer, comme ça on reçoit bien les lettres de menace de l'URSSAF. Mais la mamy du syndic, membre de la "Milice des Mamies" (ou la Mamy-lice), pourrait se mettre en colère, et nous de devenir très mal vus. Quand je pense qu'on voit partout dans ce monde terrible des mamies toutes craintives, comme des mammifères à la fin du Crétacé, terrorisées par les petits jeunes, pourquoi la vie est si mal faite et que nous sommes, nous, contrairement au reste de l'univers, sous la coupe d'un gang de mamies omnipotentes ? On va quand même pas monter une milice de jeunes pour faire West Side Story dans le parc, contre les mamies qui claquent des doigts ?
Soudain, la mamy propose une solution à ma compagne, pour sortir de ce labyrinthe : il faut faire un changement d'adresse à la Poste. Le changement d'adresse, qui fait que la poste vous réexpédie votre courrier, comme quand vous déménagez. Elle lui explique : un changement d'adresse, mais vers la même adresse, mais avec - nuance - le terme "chez Balmeyer" indiqué, pour que le courrier vous arrive, et cela sans mettre une étiquette sur la boite aux lettres. Oui, un changement d'adresse à la Poste de l'adresse 1 vers l'adresse 1, et nickel, pas d'étiquette. Les mamies. Quand les mamies dominaient le monde. A l'époque du Mamirassique. Mamirassik park.
Un jour viendra, comme la à la fin du Permien, il y aura la canicule globale, et le monde sera un vaste désert de désolation, et Dieu se dressera tout puissant dans l'espace pour le jugement dernier, et Dieu, plus fort que l'espace, le temps et l'URSSAF, Il raclera les mamies de son petit grattoir vengeur !

jeudi 13 janvier 2011

Un bon copain


Mon fils n'a pas de copain. Du moins, jusqu'à ce jeudi. Zach, dans la cour, préfère jouer dans son coin. Les autres font du bruit, se donnent des coups, hurlent, ça l'a l'air de l’embarrasser. Les autres s'arrachent leurs chapeaux, leurs bonnets, lui, il préfère garder son bonnet sur sa tête. Pourquoi ils font ça. Ca l'embête ces gens qui enlèvent les bonnets brutalement, comme si c'était l'été par exemple. Zach est contemplatif. Il aime bien regarder les fourmis, les coccinelles. Ses camarades aussi, mais ils aiment bien les écrabouiller à la fin, pourquoi ils font ça.
Nous sommes parfois contraints de faire de la propagande pro-copain : "Mais c'est super les copains ! On joue avec, et tout". Je dois forcer le trait, car moi-même misanthrope, ours, je ne le comprends que trop, d'où le problème. Il nous écoute peu convaincu, il n'a pas l'air si triste, mais un peu ennuyé, il subit les autres avec philosophie. Il est bien, comme ça, tout seul, il nous dit qu'il s'amuse bien avec lui même. Pour son anniversaire, il ne veut inviter personne chez lui, même pas des figurants, calmés aux médicaments. Parfois, le soir nous lui demandons, l'air de ne pas y toucher s'il s'est bien amusé avec ses copains, et goûtant notre ton préoccupé, notre air sombre et attentionné (et même si par ailleurs il s'est vraiment amusé comme un fou avec ses camarades de classe ) il prend l'air mélancolique et nous dit, cabotin : "non, je n'ai pas de copain aujourd'hui", puis fait son visage de bambi.
Mais soudain, Zach a un copain. Cela s'est passé jeudi. Avec le copain, il a pu partager un grand point commun, l'amour des Zhu Zhu Pets, ces mignons hamsters-jouets qui font des bruits débiles. Enfin, c'est surtout le point commun de Zach, car visiblement le copain ne connait rien des Zhu Zhu pets. Mais ça sert à ça, un copain ça fait confiance, ça comble les lacunes des points pas encore communs, en anticipation. Tous les deux sont convaincus de l'importance de ces jouets. Quand je viens chercher Zach, il faut ramener le copain à la maison, tout de suite. Et le copain veut venir tout de suite, aussi, pour voir les jouets, et le chat. Il est d'accord. Ils ont de grands projets. Il faut organiser immédiatement un anniversaire, juste pour y inviter le copain. Il faut partir en vacances avec le copain, pour lui montrer la mer. Dans le couloir de l'école, Zach me présente au copain, et il présente au copain son père. Il me dit d'expliquer au copain qu'il a un Zhu Zhu Pet à la maison. Et un chat. J'explique. Il confirme en expliquant à son tour : "j'ai un Zhu Zhu Pet à la maison, et un chat !" Zach fait des promesses : demain, il emmènera son Zhu Zhu Pet pour lui montrer. Demain, ils joueront dans la cour. Ils feront un chateau, une ferme, un élevage avec des milliers de Hamsters. Demain, le copain viendra à la maison, même si ce n'est pas trop possible. Vivement demain !

En rentrant, d'habitude Zach traîne, on dirait un de ces aspirateurs des grands magasins, qui glissent lentement, pachydermes indolents pour aspirer le carrelage ; il fait comme ça d'habitude, il rentre de l'école fatigué comme s'il aspirait les murs, le trottoir. Là, Zach marche prestement, le coeur léger, je dois presque courir pour le suivre. Il parle vivement. Il me dit qu'il défend son copain contre ceux qui arrachent des bonnets, et que son copain le défend contre ceux qui arrachent les chapeaux. Il faudrait arriver tôt, pas en retard, pour voir le copain, lui montrer le Zhu Zhu Pet que je me trimbalerai ensuite dans la poche, jusqu'au soir. Vivement demain !! C'est un copain, un copain certes pas de trente ans, mais un copain de deux heures, un vrai copain, un bon copain. Vivement demain !

mardi 11 janvier 2011

Au moins deux

Au moins deux (je travaille au moins un), ils ont fait des travaux, et en soulevant une dalle du plancher, ils ont trouvé un chat crevé. Il était là depuis on ne sait quand, et tout le moins deux s'est mis à sentir la pourriture. Personne ne l'avait senti avant, et je me suis dit que c'était un plancher imperméable à la pourriture de chat mort, et que cette fonction là c'était quand même quelque chose. Peut-être que ce n'était pas vraiment volontaire, car j'imagine mal les concepteurs valider ceci en enfouissant des créatures ou de la viande derrière une paroi étanche, pour voir si ça sent à force.


En tout cas je ne sais pas si c'est psychologique, mais j'ai deviné la pourriture se répandre au moins un, atténuée, suave. Je me suis dit, sirotant mon café instantané (et tout bas car je n'ai pas osé tenté cette généralité dans la vraie vie), voilà, c'est ça, une activité salariée et la folie furieuse de notre bref monde : une odeur indécelable de chat crevé sous le plancher aspiré tous les soirs, qui vous pousse à ouvrir des blogs de poèmes.
Des gens du moins deux sont partis prendre une pause, car l'odeur n'était pas engageante. J'ai éprouvé de la compassion pour cet étrange, curieux, désespéré animal, qui est allé se foutre sous le plancher du moins deux, pour y agonir. Je ne sais pas si dans son périple cocasse il a été dérangé par l'odeur des laborieux salariés, au dessus, ou si la fonction d’imperméabilité du sol était bilatérale, provoquant ainsi une sorte de misère compartimentée, parallèle, chacun se corrompant dans son espace dédié.
Les murs sont étranges, c'est pour ça que je ne suis pas bricoleur, du tout. J'envie parfois les bricoleurs, mon beau-frère par exemple, pour qui le mur est un mur, qui n'a pas de secret, qui est une paroi, qui se perce, se troue, qui se détruit, et se remplace, avec genre du Placoplatre (rien que le terme, semblable à Cléopâtre, évoque des mystères et des malédictions). Pour moi, les murs cachent des tuyaux, des fils invisibles, d'inavouables secrets, des momies, des corps disparus. Percer un mur, c'est risquer d'atteindre sans faire exprès la colonne d'eau, et voir sa pièce inondée en cinq minutes. Ou bien des fils électriques, et mourir perceuse à la main comme Ted Bundy.
Mes vacances sont finies, c'est sinistre, et je travaille toujours au moins un. A mon retour, comme les toilettes étaient toutes occupées, je suis allé dans le WC des femmes. Pour me punir de ce blasphème hygiéniste, la serrure s'est bloquée, et je suis un peu resté coincé dans le moins un silencieux. Pas longtemps, mais tout de même, je me suis imaginé devenir, après le chat du moins deux, l'homme du moins un, et cette funeste perspective m'a motivé à débloquer virilement la porte, pour m'éclipser enfin de mon sous-sol quotidien.