mercredi 5 septembre 2012

Du monologue

Dans le métro il y a parfois des fous qui parlent tout seul. La probabilité d'en rencontrer un n'est pas négligeable, au sein des grandes villes. La probabilité d'en croiser deux dans le même wagon semble beaucoup plus faible ; et bien cela m'est arrivé aujourd'hui. A deux stations d'écart, deux fous qui parlent tout seul sont entrés pour s'accrocher chacun à une barre, devant moi. C'était un peu rare, ce phénomène, comme une conjonction d'astres, sauf que c'était une conjonction de fous. Ils se sont mis à parler tout seul, mais côte à côte. J'écarquillai les yeux, témoin de cet accident harmonieux. Ils avaient l'air soudain d'entretenir une conversation, certes indéniablement décousue pour l'expert en conversations cohérentes, mais qui offrait l'illusion d'un dialogue normal. Les nouveaux venus d’ailleurs se collèrent à eux, en toute confiance, sans laisser ce léger cordon de vide dans les rames pourtant bondées, cet espace du malaise signalant les inquiétants et les imprévisibles. Quand ils se sont séparés, les voyant toujours parler tout en s'éloignant l'un de l'autre, je me suis dit que leur conversation subissait une sorte de fission ; leur dialogue s'est tendu durant l'éloignement, tendu, encore tendu, un élastique de dialogue, s'étirant sur des distances inimaginables, des distances sidérales, sans savoir en fin de compte si le lien avait cédé ou pas. Durant ce moment curieux, ce fut comme si leurs folies s'étaient annulées, en s’emboîtant l'une dans l'autre tel l'arrimage agréable de deux stations spatiales dans le froid absolu du vide, ou les charges contraires des particules, si nocives isolées, mais qui, se combinant, forment notre matière.