jeudi 26 juin 2014

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, comme des passagers comprimés d'une rame fantôme au cœur de l'avenue, moi je marche tel un homme libre, vers mon destin (un repas), avec des tickets restaurant.

Soudain, un groupe d'hommes d'affaire sort de l'hôtel. Bien que vêtus de costumes impeccables, ils sont accueillis par un long murmure de déception. C'est une situation qui doit être délicate à vivre, ces gens ont dû tout de même vaillamment étudier et travailler, avec de surcroît une intransigeance sans faille pour tout ce qui concerne le pressing ; le tout pour susciter le lourd dépit d'une foule d'adolescentes avides et en âge de se reproduire : la vie ne nous prépare pas à cela. Un des hommes d'affaire, peut-être le facétieux du groupe, ne se démonte pas, et adoptant la gestuelle standard d'une personnalité, il agite ses mains pour saluer les impatientes, avec assurance et modestie. Comme si le démon de l'Ironie avait possédé brusquement l'assemblée, les jeunes filles acclament le voyageur d'affaire en riant, jouant avec dérision leur propre rôle d'admiratrices compressées. La fausse vedette devant ces fausses fanatiques s'éloigne avec ses collègues sous les vivats, son porte-document à la main. Il sera probablement nommé chef d'ici un an ou deux.

De mon côté, je dois me frayer un chemin parmi la foule, je vois bien des badauds contourner ce tableau de Sacré temporaire avec respect, mais cela me forcerait à un odieux détour, et du retard, alors que je suis employé. C'est ainsi qu'apparaît l'objet du désir, et il a les cheveux verts. Ne contemptant plus rien, je regarde comme un enfant. L'étoile aux cheveux verts, que je ne connais pas, est un jeune homme, il avance, craintif, cerné comme un insecte bariolé ou un steak par des abeilles-reines. Des vigiles repoussent les bachelettes, et je m'avance au milieu, discrètement, suivant cette ligne droite hors des modes qui me conduira à mon poste de travail. L'absence d’excitation s'affiche sur mon visage telle une barbe sur ma barbe, ma non appartenance à la scène est si criante que je semble invisible aux vigiles occupés à maîtriser quatre ou cinq adulatrices à mes côtés. Je file à travers, sans entrave, avec ce frisson d'être un spectre, ce léger vertige d'appartenir au mouvement perpétuel, qui se terminera pourtant avec l'avenue de Wagram.