samedi 16 avril 2016

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y couche comme un gros tas flasque de particules molles. Les chiens sont des boites à bruits, au bout des laisses, comme des yoyos à jamais déroulés. Les gens ont des barbes qui vous grattent à vous. Ils parlent en faisant des fautes d'orthographe. Les arbres s'alignent de manière bucolique comme des bâtons pour chiens, plantés là. Vous êtes ce chien qui ne peut prendre les arbres dans votre gueule, ces bâtons de joie, et détaler. Vous regardez les arbres, intransportables, et plus rien ne court. Vous vous retrouvez nez à nez dans un endroit où vous étiez content, une fois, et vous voyez votre ombre encore contente (car les ombres sont lentes), et vous vous sentez de trop dans ce souvenir heureux plus réel que vous-même à cet instant. Vous quittez les lieux poliment. Il y a des magasins qui vendent des thés ridicules. Il y a des bars qui vendent des boissons hygiéniques pour se purifier l’intestin. A quoi bon ? Tout est lourd, les nuages, l'air, les voitures, les trains, vous êtes l'Atlas des choses tristes, et vous portez tout sur le dos, y compris votre carcasse comme un astre froid.

Ce n'est absolument pas comme quand l'étincelle y était, dans la lanterne, je m'en souviens très bien, je m'en souviens comme si elle allait revenir bientôt : on regarde le monde qui est absolument pittoresque. Il y a des magasins qui vendent de tout. Il y a des chiens de toutes tailles, qui ne comprennent rien au monde, et le regardent avec un enthousiasme pur de leurs yeux ronds. Des vieilles dames marchent avec des cannes, s'approchant des parterres de pigeons, qui s'envolent d'un coup comme l’assèchement soudain d'un lac argenté, si cela pouvait exister. Dans les cafés, les gens coquets devisent et rient. Ils ont des têtes de fascinants inconnus, laids ou beaux, et le brouhaha qui sort de leur bouche en nombre semble receler des histoires incroyables.  Ils ont tort quoiqu'ils disent, mais au fond ils ont toujours raison. Des inconnus se parlent. Ils sont nés, ils portent des secrets et des espoirs, ils emporteront tout avec eux, comme des voyageurs. Le monde semble la Bibliothèque de Babel, avec les humains comme livres. Des gens rentrent tard, et dans les métros tous ont ce formidable point commun d'être au même endroit. Ils sont dans la même équipe des éveillés, indolents et conscients au milieu de l'espace infini, parmi le vide et les étoiles qui sans relâche fabriquent les matières de l’existence future. Il y a des automobilistes qui klaxonnent, qui s'engueulent, voire qui se tapent, et c'est absolument croustillant. Cela rappelle les films de kung fu que l'on regarde en riant à moitié, mais où l'on a des principes et un sens pointu de l'honneur. Sur les murs des immeubles il y a des choses écrites, comme au temps des mammouths, preuve que ces gens ne renoncent jamais. On a envie de visiter des lieux culturels, des cafés, des urinoirs, même un musée du chapeau. On a envie de lire cet écrivain oublié mort au troisième étage de cet immeuble, comme nous le suggère une plaque. On a envie de regarder l'eau, verte et opaque, et trouver à cette platitude calme un charme de pierre rare. Vous mangez un yaourt périmé, et quand vous vous en apercevez, vous vous dites : et bien c'est rigolo, et, observant votre reflet rond dans la cuillère, vous murmurez, en aparté : "j'en aurais connu de biens bonnes, dans cette vie !". C'est cela, qui était là, ténue, l'étincelle dans la lanterne magique qui est votre tête.