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vendredi 30 avril 2010

Se faire du souci

Avant, j'avais une autre façon de m'en faire, quelque chose d’un peu creux, d’un peu grandiloquent ; comment nommer ceci ? De l’angoisse acnéique ? De la névrose égotique, du doute satisfait ? J'ai toujours bien aimé convoquer l’infiniment grand, l’infiniment petit, Dieu et la mort, la littérature, l’art et l’oubli, le cosmos et les martiens, toute une scène de sentiments énormes, et me complaire dans ma petitesse narcissique, les bras écartés, comme le romantique face aux éléments déchainés.

C’est plaisant, finalement.

Maintenant, j’ai attrapé quelque chose de nouveau ; se faire du souci. Se faire du souci, pour des proches, leur santé, leur sort. C’est quelque chose de tout à fait nul. De petitloquent.

Voir le médecin froncer des sourcils avec son masque de science, et nous, notre sac d’ignorance sur la tête. L’entendre doctement dire qu’il ne sait rien, mais que ne sachant rien, on va en savoir plus en faisant des examens. Programmer des prises de sang. Evoquer négligemment une radio. Attendre le jour d’y aller.

Attendre. Regarder un endroit du plafond où ça avance plus vite. Y aller, accompagner l'autre, et attendre encore le résultat. Attendre. Se dire que lorsqu’on aura attendu, les chances seront faibles de trouver, dans une enveloppe, la vérité sur le sens de la vie, avec le mode d’emploi du monde. Lire des chiffres incompréhensibles. Ne pas savoir comment interpréter des termes comme négatif ou positif, se demander si c’est positif ou négatif, en fin de compte. Attendre leur interprétation par un autre fronceur de sourcils. S’entendre dire que, n’étant sûr de rien, on va encore faire des examens, et attendre.

Attendre. Voir le médecin froncer son être tout entier par réflexe, et dire de sa voix caverneuse d’outre-tombe de spectre à l’haleine formolé : tout va bien. Ne vous inquiétez pas. Normalement, il n’y a pas de souci à se faire. Toutefois, pour être sûr, nous allons faire des examens complémentaires, et...

Comment ça, toutefois ? On ne sait pas trop quel endroit gratter en attendant. Etre un gros ongle, un ongle intégral, et se ronger tout entier. Aller sur internet, pour en savoir plus, et en savoir moins ; ne retenir que le superflu. Un cheveu qui pousse, oui, c’est certainement un signe de tumeur. La langue humide, le nombril creux, l’urine jaunâtre, les selles malodorantes, le doigt mobile, en général ce n’est rien, mais souvent c’est très mauvais signe, et il ne faut pas s’inquiéter, mais consulter. En attendant, se dire qu’on n’a pas trop envie de carper le moindre diem.

Se dire que le moment venu, quand tout ira officiellement bien, que l’on aura proclamé solennellement l’effondrement de toute inquiétude, il y aura quelque chose de terrible, boire une bière fraiche l’été, respirer l’air joyeux, mâcher des mouches, avoir du temps, du vrai, sans attente, convoquer l'univers et les atomes, les dinosaures, les vampires, le passé, et l'oubli, sa joyeuse finitude, dépenser sur le champ le temps gagné.

mercredi 13 mai 2009

le Grand collisionneur de hadrons

(sur une sorte de brouillon de septembre 2008)

Walter Wagner et Luis Sancho ont porté plainte devant un tribunal de Hawaï. Animés d'une colère toute procédurière, ils n'ont pas envie que des laborantins suisses détruisent le système solaire par inadvertance, en bricolant des trous noirs dans leur cave. Ils n'ont pas envie que notre monde disparaisse d'un coup, telle une matière moulée au fond des toilettes. On les comprend, on imagine bien le préjudice matériel et moral d'un tel saccage. Quelle perte pour le monde serait la perte du monde lui même. La Grande Muraille de Chine, la Divine Comédie, Moi.

A la frontière franco-suisse, à cent kilomètres sous terre, au fond d'un puits qualifié de "grand comme une cathédrale", le CERN a lancé le "Grand collisionneur de hadrons". C'est un couloir en boucle, un tunnel, un tore. Un métropolitain pour les particules. Avec deux arrêts, début et fin du monde. Terminus, tout le monde s'écroule. Le petit stagiaire à qui on demanderait, pour le bizuter : "va donc chercher l'huile de coude au fond du Grand collisionneur de hadrons" pourrait tourner pendant des jours, dans ce conduit, avant de choir, épuisé, ne se sachant pas revenir sur ses pas, incessamment, ce qui est le danger avec les chemins infinis.

Le principe de ce dispositif est de lancer à toute vitesse des hadrons en sens contraire, et à un moment donné, de les faire se percuter. Se percutant, à une vitesse proche de la lumière, ils pourraient produire des choses inconnues, choses qui - si elles étaient connues - et bien ça ne serait pas la peine de construire un Grand collisionneur de hadrons cent mètres sous terre pour les connaitre. Un hadron est composé, si l'on se documente, de "gluons", ce qui me remplit toujours d'une grande nostalgie, de quand j'étais enfant et que je regardais "Téléchat". Les "hadrons" se télescopant produiraient des choses disponibles à l'état initial de l'univers, au moment du Big Bang, quand le cosmos tenait dans la main, infiniment dense, chaud, avant la création même du temps.

Nostalgie - dis-je à propos du gluon - et voilà qu'une sorte de faille, de trou gris, m'est venue en divaguant, causant une accrétion de sentiments, et ma gravité s'accroit alors, provoque des effets macroscopiques tels l'oeil vitreux ou la babine tremblante - trou bleu, diraient les américains - cela me prend aussi lorsque j'évoque le "boson de higgs", qui se transforme vite en "boson de Higgins", le célèbre employeur de Magnum, ses chiens, sa petite moustache. Ses petites chemises Hawaïennes. Hawaï, le tribunal, la plainte de Luis Sancho et Walter Pança contre la fin du monde, moulin englouti mu par le vent cosmique, la boucle est bouclée, le tore est toré. Je me souviens, j'ai eu la varicelle une semaine, et je suis resté à regarder à la télévision la "5ème", avec "Shérif fais moi peur", moment doux, moment trou, vide, je languissais paisiblement sur le canapé, comme si j'étais l'ancêtre préhistorique d'un spectateur d'Arte. On grandirait dans la merde qu'on aurait la nostalgie de la merde, irrépressiblement.

Dans cet interminable corridor souterrain, il serait également possible de lancer outre des hadrons, pourquoi pas, un second stagiaire en sens contraire, à qui on demanderait d'aller chercher de l'huile de coude, mais de l'autre côté du tunnel. Parfois, tous les dix kilomètres, les deux stagiaires se croiseraient, se salueraient, échangeraient quelques remarques convenues sur leurs conditions de travail précaires (cent mètres sous terre, à proximité de potentiels trous noirs, risquant à tout moment une fin du monde). Lancé à la vitesse du stagiaire, le stagiaire pourrait, en percutant l'autre, reproduire les conditions initiales du cinéma muet.

Si j'étais parmi l'équipe du CERN, je tenterais cela, la nuit, sur mon temps libre. Dans ce manège enfoui, il y aurait le claquement des talons des jeunes étudiants, leur percussion comique, et l'avènement d'un inconnu, docte et drôle.

"Les propriétés bien établies de la gravité, décrites par la relativité d’Einstein, excluent que des trous noirs microscopiques puissent être produits au LHC. Quelques théories de type spéculatif prédisent toutefois la production de telles particules au LHC. Toutes ces théories prévoient que de telles particules se désintégreraient aussitôt. Ainsi, ces trous noirs n’auraient pas le temps d’amorcer l’accrétion de matière et resteraient sans effets macroscopiques." [source]

Cette menace est-elle sérieuse ? Les scientifiques répondent qu'elle est improbable, mais on ne sait jamais avec les scientifiques. On peut toujours craindre une application militaire de ces expériences. Rien n'empêcherait l'Iran se lancer un trou noir au dessus d'Israël, provoquant ainsi la fin du système solaire sioniste. Ou à défaut, quelques stagiaires avec des hadrons dans la poche. Parachutés quelque part sur un terrain vague, ils courraient très vite, l'un face à l'autre, se percuteraient, recréant ainsi des conditions initiales de je ne sais plus trop quoi.

En attendant, l'interrupteur a été enclenché, ronronne ce Germinal pour les molécules. Au nord c'était les hadrons. Tic-tac de l'horloge suisse, à la frontière franco-suisse, en prévision d'une fin de monde qui ne vient pas. Rôdent autour, sans doute, effarés, quelques destructeurs de plantations de protons, ou d'autres faucheurs de champs magnétiques.

vendredi 27 février 2009

Net interne

Elle regarde le bout du doigt du petit. Il est noir, juste sous l'ongle.

C'est étrange. Soudain elle s'inquiète. Elle consulte Internet, pour se rassurer, pour en savoir plus : "extrémité du doigt noire". Les résultats sont nombreux. Dans un forum, elle lit cette phrase rassurante : la plupart du temps, l'extrémité du doigt noire n'est pas du tout inquiétante, fort heureusement. Il existe cependant quelques cas assez rares où ce phénomène peut être interprété comme le début d'une grippe ou d'une scarlatine, ou d'une quelconque maladie respiratoire (rhinopharyngite, pneumonie, varicelle, mucoviscidose). Il ne faut donc pas s'en formaliser immédiatement, attendre un peu et au pire, consulter un spécialiste.

Ailleurs, une autre demande : le bout du doigt noir peut-il être dû à une bactérie, ou bien est-ce un virus ? Il existe, répond-on, diverses variations, et diverses éventualités, bactériologique ou virale ; on parle d'angine de la main, voire d'anémie ou peut-être de carence en magnésium (ou en fer) qui se manifeste par un assombrissement des appendices manuels, et parfois du pied. Il ne faut pas s'en inquiéter, mais faire une cure d'agrumes : oranges, mandarines, poires, pommes. Il faut être vigilant, et si vous notez sur un second doigt d'autres signes de noirceurs, la carence a pu se muer en staphylocoque sombre, ce qui est très difficile à dire sans avoir l'enfant sous les yeux, le mieux étant de consulter un spécialiste et de s'inquiéter après, éventuellement. Le médecin la plus part du temps diagnostiquera un simple diabète, de l'asthme ou de l'eczéma.

Le staphylocoque noir, ou ténébreux, a disparu depuis longtemps, il n'est pas exclu, ceci-dit, qu'il apparaisse à nouveau, sous un nom différent, ce que évidemment on ne crie pas sur les toits, étant donné l'implication de certains lobbies pharmaceutiques dans le renouvellement persistants des maladies. On a pu lire à ce sujet le témoignage sur les orphelinats de Roumanie où le staphylocoque noir était inoculé volontairement (notamment à des triplés), certains enfants évadés qui ont été retrouvés ont donné naissance à ce que l'on a appelé le fameux "mystère des enfants manchots des Carpates".

Le bout des doigts noirs, sous les ongles, est parfois dû à un manque d'oxygénation (ou "cyanose anaérobie"), fréquemment constaté dans les grandes métropoles polluées d'Amérique du Sud (Mexico par exemple), phénomène qui aurait tendance à gagner nos villes occidentales. La cyanose anaérobie, si elle n'est pas traitée à temps, peut conduire à un dessèchement de la main, voire à un détachement du membre au niveau du poignet, surtout pendant la nuit, tandis que chacun dort paisiblement. Evidemment, il ne sert à rien de s'alarmer si vous constatez ces symptômes inquiétants, le mieux est de garder son calme, d'attendre quelques minutes avant d'aller consulter un spécialiste le plus rapidement possible, surtout si l'enfant perd un doigt (par exemple si le doigt se détache quand l'enfant se gratte le nez et qu'il reste coincé dans la narine, le pire étant qu'il s'obstrue les deux voies respiratoires en se curant des deux mains, dans ce cas, l'enfant peut s'asphyxier avec ses propres phalanges, ce qui est rarissime, mais observé parfois).

Si l'on veut être exhaustif, il ne faut pas oublier de mentionner le cas, fort rare heureusement, où le symptôme de cyanose anaérobie digitale de type sombre se révèle être en fait un CITC (cancer invasif total du corps), forme de tumeur radicale apparue vers 1986, lors de la mise en vente des pommes ukrainiennes sur le marché européen peu de temps après la catastrophe de Tchernobyl. Cette maladie est peu diagnostiquée, mais emporte en général le petit enfant en quatre ou cinq jours, suite à un pourrissement éclair des os, des muscles et des organes, tandis qu'il se roule à terre, pâle, implorant en vain : "maman, maman". Le mieux est de surveiller les selles. Si elles sont marron clair, il n'y a pas d'inquiétude à se faire, pour le moment. Si elles commencent à être marron foncé, et non moulée, cela peut-être une gastro-entérite, bien sûr, une simple lèpre intestinale ou justement un cancer éclair. Il faut être dans tous les cas vigilant, se laver les mains souvent, être attentif au comportement de l'enfant. S'il a souvent sommeil, son organisme peut être déjà affecté par la maladie qui l'épuise inexorablement. Au contraire, s'il n'a pas sommeil, c'est peut-être signe d'une douleur neuronale et nerveuse, dans les deux cas, la vigilance s'impose, sans s'alarmer outre-mesure.

Le spécialiste, en général, lorsqu'il est consulté, dit : c'est de la terre, sous les ongles. De la terre que l'on attrape, par exemple, en mettant les mains dans la terre. Avec un cure-dent, la terre disparaît, et l'enfant est guéri.

lundi 9 février 2009

L'abri

Nous mangeons des petits gâteaux, Kéké est sur mes genoux, sa tempe contre ma tempe. Nous sommes silencieux, et fatigués, une nouvelle semaine commence. Nous nous tenons chaud, c'est comme si rien ne pouvait nous arriver.

Les nouvelles semaines poussent comme des mauvaises herbes, il faudrait tout raser, cela semble possible, même inoffensif, puisque nous sommes là, un peu comme à l'abri. Il y a une idée de cabane, une idée du drap chaud qui, nous couvrant tous les deux, nous protègent des monstres. Il y a une idée de vasistas, la fenêtre hermétique où l'on voit le chaos du ciel venir se désintégrer à nos yeux, tandis que nous ne risquons rien, que nous sommes derrière à sourire, nous sommes dans du coton, un abri fait de nous-mêmes.

Dans dix mille ans nous ne serons plus rien ; dans le magazine, je vois les moines de Palerme, leurs momies se tiennent droites et leurs yeux sont vides, certains ont encore leur couronne de cheveux, et leur calvitie apparente. D'autres n'ont plus rien, une calvitie intégrale en fait, une calvitie des cheveux, de la peau, le temps les a poncés. Ils sont sanglés dans leur linceul et se dressent dans des alcôves, la tête penchée, le menton – parfois tombé – posé sur leur poitrine creuse. Il font la queue. Ils forment un chœur étrange. Ils ont leur ventre rempli d'herbes, mais ça doit sentir mauvais quand même, j'imagine. Leurs âmes de moine sont dans la félicité des astres, mais dans le souterrain, ils font toujours une procession. Derrière eux, court sur tout le mur une petite goulotte où doivent circuler des fils électriques, pour éclairer les catacombes.

Parfois il me semble passer ma vie à ça, mettre des fils électriques derrière des cadavres. J'emmitoufle mon fils. Il a trop de cheveux. Il en a de partout, qui bouclent dans tous les sens, bien plus de cheveux que les moines embaumés de Palerme. Dehors il fait froid, je le protège. Nous y arriverons, nous arriverons à tout, et tout sera lumineux, il y aura la félicité des astres que nous voudrons. Il me raconte une histoire tarabiscotée de son monde gentil, avec ses bonshommes, ses voitures qui mangent des kebabs, ses engins de chantier qui passent leur vie à jouer à cache-cache au lieu de construire des immeubles. Je l'emporte, je suis le père-express, le train qui marche à pied, qui fait tchoutchou, même si, comme on se l'est dit plusieurs fois, il n'y a en pas vraiment besoin, les trains étant devenus, depuis, électriques.

mardi 23 septembre 2008

La Ceinture de Kuiper

Le matin, je me lève, hébété, et je m'exécute, automate lent. On me transporterait sous le beffroi d'une tour de Notre-Dame, pour y sonner les cloches, ça ne ferait pas tellement de différences. J'ai la même panique en ouvrant les yeux, le monde est effroyablement toujours là.

Je me retrouve dans la cuisine, la cafetière à la main. Ici, systématiquement, une pensée absurde me traverse l'esprit. A moitié endormi, en caleçon, le visage portant encore un masque de coussin, je me représente fabuleusement insignifiant dans la vaste marche du cosmos. Je m'entends qui respire, je trouve ça très prétentieux par rapport aux cailloux, par exemple. Et le chat me donne des coups de têtes aux mollets, croisade permanente pour son dieu en petits morceaux de la gamelle. Ce n'est pas comme si c'était triste, c'est juste que c'est absurde.

Ce matin a tout l'air d'un clone gringalet du matin d'avant, glorieuse brebis maladive. Je vois bien défiler les matins, c'est facile, il en suffit d'un, ils ont tous le même masque de coussin. En les énumérant rapidement, je vois ma vie s'animer dans un flip-book de réveils, un dessin animée avec un plan fixe, l'habile dessinateur y multiplie à la folie le même personnage inerte. Je ressasse mes réveils de garçon, puis mes réveils d'adulte, puis mes réveils de vieux, puis mes réveils de mort, puis je pense à la planète Mars, ou à la sonde Pioneer 10, outil humain, qui se dirige actuellement au-delà de la Ceinture de Kuiper, hors du système solaire, dans un néant pire que tous les néants humains mis bout à bout.

Je scrute la cafetière, dans ma brume, elle semble me dire : dis-donc, ne me dis pas que tu vas faire du café, quelle nouvelle, sans blague, c'est si bon pour une cafetière d'être surprise après tant d'années. Je la contemple, outil familier, semblable à une sonde, mais pas tant que ça, cylindre de verre avec un piston en son centre, je suis mon auto-archéologue, examinant l'instrument étrange d'une civilisation enfouie, que je redécouvre, celle de ma vie, la veille.

Le chat percute mes mollets sans jamais se lasser, jour après jour. Horloge féline stupide, je baisse les yeux, et dans la solitude sombre de ma cuisine, tandis que les autres dorment encore, je me permets de lui murmurer : espèce de gros connard de chat toujours à bouffer, parasite improductif. Il ronronne. Il est là, à se frotter, et puis soudain, la sonde Pioneer 10 est au-delà de l'Héliosphère, le chat n'est pas du tout humilié par ce voyage sidéral, il me réclame juste sa gamelle ; va-t-il manger de la pâté de « gros connard », est-ce le sens de mes paroles énigmatiques qui lui pleuvent dessus ? Je le regarde fixant mes lèvres, comme si sa nourriture visqueuse allait surgir par miracle de ma bouche, à la place des insultes.

La cafetière à la main, je me demande si je ne vais pas me la fracasser sur le crâne. J'irai voir Z., la poignée en plastique toujours serrée, des fragments de verre incrustés sur le visage, je lui dirai : je crois que le plan ne se déroule pas sans accroc. Allo, ici la Base, nous avons un problème avec le lancement de la sonde Balmeyer 1, il y a un dysfonctionnement, il se peut qu'on le perde, tandis qu'il franchit la Ceinture de Kuiper. Pendant ce temps, la sonde Balmeyer 2, c'est-à-dire mon fils, se redresse, et me réclame un biberon. Il propose qu'on reste toute la journée au lit à jouer aux voitures, mais ça ne fait pas parti du vaste programme de lancement des sondes humaines. Nous nous mettons en orbite dans des véhicules souterrains, avant de, carcasses vidées, nous écraser la nuit venue, impact terrible provoquant des cratères dans nos lits.

A bord de la sonde Pioneer 10, coquetterie humaine, il y a une plaque en or qui nous résume en quelques symboles. Un homme et une femme nue, un atome d'hydrogène, un plan très succinct de notre système solaire. Les relais-étapes où se restaurer sur Jupiter, des aires de repos, un panorama pittoresque à ne pas manquer vers Saturne. Etrange message dans une cannette envoyé aux êtres des confins ! J'imagine l'individu du bout de la galaxie ouvrir la capsule telle un Kinder Surprise, dans dix millions d'années, et caresser la plaque dorée où l'homme semble dire : « bonjour, je suis un ami, voulez-vous que je vous prépare un café ? »

Maintenant, je suis aux WC. Les matins se succèdent, jeune, vieux, j'ai l'impression d'être un peu éternel, là, à pisser dans le mètre carré où murmurent les canalisations, je suis presque une plaque de symboles dans les toilettes spatiales d'une sonde. Je me vois enfant me réveiller, puis adulte, puis vieux, puis mort. Je sors de ma crypte, alors, et je titube, décomposé, dans le cimetière, puis je me dirige vers une cuisine, des fragments de verre dans le visage, je prends un reste de cafetière, et je me fais un café. Je vois bien mon fantôme occupé ainsi, jusqu'à la fin des temps, tandis que la sonde Pioneer 10, inerte, éteinte, les batteries vides, l'œil mécanique clos, poursuit sa chute dans le vide incommensurable, étape pittoresque qui vaut le coup d'œil entre deux galaxies.

jeudi 24 juillet 2008

Un père, et passe

Comme absent, je regarde mon fils, il pétille, assis sur sa chaise. Il parle en riant, agite ses bras, chantonne, se perd dans une fantaisie incohérente, l’excitation électrique du soir qui tombe. Il me regarde, content, confiant. Moi je l’observe à mon tour, vide, paisible, sec, j’écoute une pensée flasque en le dévisageant, c’est un spectre, chien emmuré gémissant, plaintif, qui me suggère : et si tu lui envoyais une claque magistrale, un vrai coup qui l’enverrait s’étaler par terre ? En plein dans son bonheur rutilant, tout neuf ? Comme ça. Sans raison. Violence soudaine et gratuite. Juste l’impact d’une main, le poison de la vie. Juste, seuls, dans cette pièce, le bonbon liquoreux et immonde de l’existence. Tu imagines son incompréhension ? Son horreur ? Sa panique ? Cette totale trahison ? Tu imagines ? Les fondations de son être s’écrouler, comme ça, d’un geste de la main ? Tu imagines ce pouvoir que tu as sur cette chose ? Cette supériorité brutale, totale, réjouissante ? Que ressentirais-tu si tu l’envoyais valdinguer, cet enfant maladroit, qui te prolonge ? Ce sont des choses qui arrivent. Il n’y a pas besoin de sens, il n’y a pas besoin d’arguments, de protocole, de charte, d’histoires, il y a cela, qui s’accommode de tout, fidèle, idiot, terrifié, comme entassé dans un chenil, des chiens.

Je constate cette voix. Je la toise. J’accuse réception, administrativement. Je l’ai emmurée. C’est une chose qui, visiblement, fait ses besoins, et pleurniche, et réclame, et gémit, increvable hamster. Je peux presque la palper, là, cette frontière, ou ce miroir, je ne sais pas, cette paroi ténue qui nous sépare, si peu, de l’absurde, de l’abject. C’est facile. C’est presque beau.

Nous faisons la chenille. Comme dans les mariages horribles. Derrière moi, ils dansent, ils me suivent, ils se trémoussent, l’ensemble des pères depuis la nuit des temps ; tous derrière, moi devant. Ils fredonnent : la chenille ! La chenille ! Ils plaisantent, rient, hâves fantassins, traîtres, obsédés, je porte leur costume jamais lavé, raide de crasse, parfum d’urine. Ils me disent, blaireaux horribles, bouffis, bavards, menteurs : il est des nôtres ! Il a fait un fils comme les autres ! Le père arbore pompeusement son costume étroit de dignité, contempteur, prescripteur, hâbleur, quand il devrait seulement se taire, et attendre patiemment, cocufié par sa propre progéniture, l’instant de son meurtre.

Mon fils me dit des choses qui me font chanceler, il me dit qu’il m’aime, que je lui manque. Il dit des choses simples, que je lui ai dite, les répète, et il les comprend. En venant vers moi, il marche sans prendre garde au rat intérieur, au rongeur et étrangement, au lieu d’être fier, j’éprouve de la douleur, et de la honte. Je suis déchiré par cette merveille, j’ai envie de lui dire que c’est normal, j’ai aussi envie de lui suggérer, à mon tour, de se méfier, et qu’on ne devrait jamais vraiment faire confiance, car la déception peut être sans fin.

Je le regarde gentiment. Cette gentillesse, éperdue, difficile, impossible, je la garde au chaud dans mon ventre comme un pieu dissimulé au travers, sous ma chemise, c’est une douceur au poison, une horreur de patience, un longue crucifixion affective. Je ferme la cage du rongeur, discrètement, des malédictions plein l’esprit, l’écurie mentale remplie de déjections, je mets la couverture dessus la cage, je l’emmure, j’emmure ce que j’ai emmuré. Je mets la chaux sur les murs, je voudrais désinfecter l’univers. Je sais bien que tout ira bien, je sais que tout ira pour le mieux, toujours, infiniment, et que je ne ferai, à la fin, que tomber de la barque, sur cet océan de calme, après cette traversée belle, cette croisière, pour partir tranquillement m’échouer au bon souvenir.

J’avance ma main, lentement, vers sa tête, il la regarde avec joie, avec complicité. Il ne se protège pas le visage par réflexe, il ne cligne même pas des yeux, il ne se raidit pas sur sa chaise, il n’est pas tapi dans cette vigilance continuelle de l’instant d’après, inconnu qui ne disparaît jamais, tout est bien, et je caresse très doucement ses cheveux, très doucement, mais ce n’est pas une gentille gentillesse, je suis étranglé par ce geste, et juste avec cette caresse, tremblante, il me semble, pendant toutes ces secondes égorger les silhouettes derrière qui ont suivi mon ombre.

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vendredi 30 mai 2008

Les coussins de l'oubli

Elle est arrivée avec un grand sac en papier contenant deux coussins gris et grotesques. J’ai regardé ces choses débordants du sac, et j’ai demandé d’où ces horreurs pouvaient bien sortir. C’est une affaire ! M’a-t-elle dit. Quinze euros les deux, au lieu de cinquante euros l’un. Je les ai examinés, songeur, palpant leur corps mou – et cher. Comment un coussin peut-il coûter cinquante euros ? Je les ai tout de suite trouvé antipathiques, hautains, snobs. Monsieur coûtait cinquante euros, à la base. Elle les a abandonnés sur le petit fauteuil, les deux gros coussins gris et poilus, c’était horrible, ils étaient semblables à des bâtonnets de chats siamois panés.

J’ai méprisé ces coussins. J’ai dénigré ces objets hors de prix mais soldés. Le chat, presque machinalement, guidé par un instinct de mollesse sûr, s’est enfoui entre les deux, pour y poursuivre sa sieste perpétuelle. C’est lorsque les chats naissent qu’on leur dit : repose en paix.

Le chat était gris également ; je ne l’ai pas vu quand, un soir, las de courir pour aller voir si j’y étais, j’ai décidé de m’asseoir sur le fauteuil. Je n’aime pas m’asseoir sur le fauteuil. Le fauteuil, je l’ai trouvé dans la rue. Il était neuf, et propre. J’ai marché avec le fauteuil englobant ma tête pendant un moment, me dirigeant en suivant les mollets de ma petite famille qui me devançait. Les gens étaient surpris, un enfant a dit : regarde le monsieur, il a un drôle de chapeau. Kéké était fier, son père avait un fauteuil sur la tête.

Je me suis donc assis sur le fauteuil, parmi les coussins affreux ; et le chat. Le chat a miaulé sous mes fesses, se demandant s’il était mort ou non, ce qui n’aurait de toute façon pas changé grand chose à son rythme de vie.

Je n’aime pas le fauteuil car il est au milieu de la pièce, planté là pour ainsi dire. Je n’ai pas une tête à m’asseoir sur un fauteuil. Une chaise, oui. Un canapé, également. Un pot, pourquoi pas, mon fils m’a encouragé à l’imiter, mais le pot, bien trop étroit pour mon fondement, m’a fait mal. Pourtant je me suis assis, sur le fauteuil, sur les coussins détestables et le chat. J’ai pris un livre.

Je n’aime pas lire sur le fauteuil. Sur le canapé, oui. Avec mes chaussettes mortifiant le nez de l’autre chat fossilisé sur l’accoudoir, pourquoi pas. Dans le lit, également. Mais sur le fauteuil, planté là, parmi les chats, les coussins, la pièce, le monde, le cosmos, j’ai l’impression que la porte va s’ouvrir et que l’arracheur de dents va m’apparaître en souriant, avec ses yeux fous, ses lèvres minces, pour dire : « alors, monsieur, venez, on va vous changer la mâchoire pour vous en mettre une en plastique ».

Kéké aime bien ces coussins. Avec son petit tracteur, il parcourt l’étendue des poils gris, il le fait avancer lentement, les poils ploient sous le véhicule, comme dans un champ, je lui demande ce qu’il fait, il me répond qu’il moissonne. Dans mon fauteuil trouvé mais propre, parmi les coussins chers mais soldés, sur mon chat mort mais vivant, je détourne les yeux de mon livre, et je rêve. Je me rappelle comment nous avons joué, tout à l’heure, avec mon fils. Il était fasciné de me voir transformer ma main en dépanneuse, saisir les voitures avec une magistrale pince de doigts avec des bruits déments de forge ; pris dans l’enthousiasme du jeu, nous avons déployé une armada de dépanneuses, déplaçant absurdement des centaines de voitures, pour les déposer encore au même endroit. Toujours dans sa rêverie, il a observé ma main quelques instants, avant de conclure : la dépanneuse est poilue.

Le fauteuil m’accueille régulièrement maintenant, mes fesses retrouvent leur écrin capitonné, et le temps peut passer, le chat miaule quand il peut reprendre son souffle, parfois il pleut, l’orage gronde. Dans un épisode d’Ulysse 31, le navigateur barbu mais spatial manque de s’asseoir dans le Fauteuil de l’Oubli, triste meuble fomenté par un Chronos, un Saturne ou je ne sais plus quel Uranus. J’ai l’impression que, assis, posé, mes fesses sont confortables, j’ai l’impression aussi que rien ne nous lie infiniment et que, piégés dans la gangue de nos corps, nous disparaîtrons seuls et sévèrement séparés, malgré la force de nos étreintes et de nos jeux, alors dans un élan de bonté, je me lève, et je libère le chat, qui s’étonne encore de se mouvoir. Je m’imagine, en cendre et figé, dans un Pompéi des temps modernes, surpris par la fin des temps ; les archéologues d’après l’Apocalypse me surnommeraient Homo Fauteuillus Fauteuillus. Je me replonge dans l’abîme du livre et la soirée peut finir.

[source]

jeudi 6 mars 2008

Cabane Pomme Compote

Nous sommes assis dans la cuisine, nous terminons le repas, fatigués. Mélangeant quelques conversations sur les jeux, les cachettes dans les arbres, l’enfance éternelle, et un pot de compote pomme-châtaigne à la main, E. demande à Kéké : veux-tu une cabane pomme-compote ? C’est idiot. Nous sommes pris d’un fou rire monumental. Nous rions si fort que nous en devenons silencieux, la tête prise entre chaque main, comme des penseurs.

Kéké nous regarde à tour de rôle, surpris, fier. C’est comme un triomphe pour lui, comme ça, à l’improviste. Dans son jeune âge, choyé, admiré, il est convaincu que tous nos rires sont provoqués par un de ses petits exploits. Il se demande ce qu’il a pu bien faire, sur ce coup là. S’il joue près de nous, par exemple, et que je sors une blague vaseuse, que ma compagne en rit, il regarde sa mère, ses cubes, et découvre le comique de ces objets, apprend que son art de les empiler est une grande source de joie. Puis il reprend son spectacle de cubes, guettant notre contentement.

Là, assis dans sa chaise haute, il ne fait rien de spécial, mais il cherche comment en rajouter. Son air vainqueur et ravi, ce tendre et habituel malentendu, tout augmente notre hilarité. Ne sachant comment pérenniser ce succès, petit cabotin, il lance de toute ses forces la compote par terre. Elle éclate.

Nous savons qu’il faut protester, et lui faire la morale, d’un air sentencieux. Mais il y a quelque chose de pourri dans l’ordre des choses, ce soir, et chacun, constatant l’autre incapable de reprendre ce rôle du commandeur, imbu de vérité, le ton impérial, reste tétanisé, le visage rouge, désamorcé. Elle tente de lever l’index pour gronder, mais cette greffe de sérieux vouée à l’échec ne fait qu’accentuer notre rire. C’est la révolution, on va couper la tête des parents, faire des barricades de cubes. Le chat arrive, examine la substance au sol, la renifle, et nous dévisage avec son air de sage imbécile. Il semble penser : et c’est cette espèce qui a remplacé les dinosaures ?

Nous voici à bout de souffle, le fou rire finit par nous quitter. Essuyant les larmes de nos joues, nous prenons la parole, et réussissions un médiocre discours sur la juste manipulation des compotes. Kéké est un peu déçu.

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y...