Il est des moments vertigineux où l'on plonge au plus profond des ténèbres de l'âme humaine, où l'on embrasse du regard l'espace d'un bref instant toute l'étrange noirceur dont elle est capable : perversion, cruauté, vice, syndic d'immeuble.
Je rentrai chez moi quand je vis un papier fixé à la porte en verre, près de l’ascenseur. Un papier à entête, avec une signature très large, un peu fougueuse. Il s'agissait d'un courrier officiel, tel un appel du 18 juin, le drapeau français en moins. Le message clamait, dans l'étroite agora qu'était notre hall d'immeuble, qu'un locataire anonyme avait suspendu du linge à sécher aux fenêtres, et que cette pratique était rigoureusement proscrite par le règlement de l'immeuble. Un numéro du règlement de l'immeuble était ainsi indiqué, avec un tiret au milieu des chiffres, ce qui était un peu impressionnant et provoquait comme un petit frisson procédural en évoquant des choses graves, un décret, par exemple, voire une constitution. Le locataire (laissé anonyme grâce à cette magnanimité propre aux puissants) était censé se reconnaître, j'imagine, et sommé de renoncer incontinent à cette méthode pratiquée illégalement, voire anticonstitutionnellement, au sein de notre bâtiment gris.
Je fus stupéfait par cette lecture. Non que cette injonction allât à l’encontre de mes convictions les plus profondes. Il était loin le temps de ma jeunesse folle où un papier jeté au sol était l'expression farouche de ma liberté individuelle et de ma vibrante opposition aux institutions locatives ; en effet, dans les prémisses crépusculaires de la vieillesse, le hall d'immeuble propre, fruit du règlement intérieur respecté, était une vision agréable à mon esprit, et provoquait un sentiment de paix, au coin de mon feu imaginaire après avoir fictivement coupé du bois toute la journée. Il s'agissait simplement que, dans ces édifices rectangulaires de la banlieue sud parisienne, à mille lieux des étendages bigarrés des pittoresques villages italo-portugais, je n'avais pas surpris le moindre acte litigieux de séchage aux balcons. Pas le moindre torchon blanc, pas même la plus petite éponge avec un côté vert qui gratte à durcir discrètement sur un rebord. Je sortis aussitôt vérifier : sur la façade de type blockhaus s'alignaient des fenêtres au mutisme maussade, jusqu'à tout en haut, avec parfois de furtifs géraniums, mais pas le moindre tissu humide en liberté.
Je restai ainsi interdit, cherchant du regard cette fameuse transgression flottant au vent comme un oriflamme de l'anarchie. Alors, je murmurai simplement : pourquoi ? Je me mis à méditer, devant chez moi, aux mécanismes humains ayant conduit à ce placard vengeur dans le hall, cette fureur sans réel objet. Quand avait-on mis du linge à sécher ? Comment ? Qui ? Sur un étendage déployé, ou directement à même la rambarde ? Etait-ce une chaussette disgracieuse ou un régiment de torchons organisé comme une colonne romaine ? Qui, surtout, avait remarqué ce délit, qu'avait ressenti cette personne, quasiment un usager de l'immeuble, comme il y a des usagers du métro, cet usager pris en otage du regard par des caleçons sur une cordelette, ne pouvant plus tranquillement tordre son cou pour contempler les balcons altiers ? Où ce passant avait-il puisé l’énergie nécessaire pour saisir un papier à entête, le rédiger, l'imprimer, le signer fougueusement, marcher jusqu'au trente-neuf, et l'afficher près de l’ascenseur, tandis que moi, je n'arrivais pas à trouver la motivation pour les démarches concernant ma propre sécurité sociale ?
Un être humain normal ne pouvait décidément faire ceci. Il s'agissait, je le craignais, encore, des mamies du syndic dont la phalange se réunissait dans le local de l'immeuble. Ma stupeur redoubla. J'imaginai le promeneur angoissé, son règlement intérieur à la main, scrutant maladivement les façades. J'imaginai l'opérateur dépêché, mandaté, assermenté, effectuant scrupuleusement ce travail de scrutateur de balcons au service du syndic implacable. Une ronde toutes les semaines, le tout compris dans un planning, où il fallait aussi examiner les boites aux lettres, les vélocipèdes accrochés aux barrières des allées, les voitures des visiteurs devant les garages des résidents. Et soudain, je compris à ce que nous avions affaire, présentement, dans ce coin tranquille de l’Ile-de-France, et que ce mot était simple mais terrible, et claquait sinistrement devant l'entrée cernée d'hortensias ; nous avions affaire à du : Fascisme. Une goutte de sueur froide perla dans l'échine de mon dos, juste derrière moi.
J'avais pourtant lu ces histoires d'Adolf Hitler élevé de 2 à 12 ans dans le local d'un syndic d'immeuble, parmi des mamies tatillonnes friandes de courriers à entête, et les conséquences néfastes qui s'ensuivirent avec ce maladif souci d'organiser tout. Je ne pouvais prétendre ignorer ceci, désormais. C'était de ma responsabilité d'intervenir, et je sus ce qui me restait à faire, une fois passée l'envie de dénoncer les voisins du 3ème qui avait également un enfant et donc - eux aussi - beaucoup de linges à sécher : entrer en résistance. Une vive émotion me gagna. Ainsi donc, malgré les années passées, j'avais toujours la fibre du courageux réserviste de l'ombre, discret et vigilant ; le sens du devoir, du sacrifice, de la lutte n'était pas mort dans mon coeur palpitant, et à l'heure terrible où l'Ile-de-France avait besoin de moi, j'allais me lever tel une foule anonyme faisant corps comme un seul homme, étant en vérité un seul homme, pour faire face à mes responsabilités.
Pour ce faire, de manière clandestine, j'allais d'un coup de stylo laisser une remarque sybilinne sur l'emploi du temps des autorités du voisinage, railler leur oisiveté avec une irrésistible ironie qui allait tout emporter sur son passage tel un Voltaire banlieusard. Je cherchais les mots, seul devant les boites aux lettres, "Vous n'avez vraiment que ça à ... faire ?" ou " ... à foutre" mais cela semblait un peu vulgaire, je ne savais pas, et trépignai, je risquais d'apparaître comme un vil vandale alors que mon combat était noble. J'allais prendre le temps de réfléchir, et faire un post-it plutôt, tranquillement chez moi, sans doute rejoint plus tard par d'autres post-its des voisins, dans le courant de la semaine, suite à un grand mouvement de prise de conscience collective du bâtiment trente-neuf. Mieux qu'un post-it, j'allais imprimer un texte, au ton définitif, pour l'afficher à côté de l'immonde mise en garde, me réjouissant déjà de ces mamies humiliées par mon pamphlet, se roulant au sol de dépit dans leur nid d'aigle agrémenté de napperons, et, vilipendées par un simple citoyen, homme locataire mais homme debout, je les voyais s'arracher de rage leurs cheveux bleus. Mieux, ces affiches, je pourrais les distribuer, un matin, à la foule des quatorze appartements, tandis que j'accrocherais le long de mon balcon vingt-deux maillots de l'équipe de football d'Algérie afin de les pousser dans leurs derniers retranchements moraux.
Evidemment, je n'en fis rien. Le temps nous est compté, et risque fort d'emporter ces mamies les premières, bien avant moi, laissant seul comme un léviathan administratif dans les profondeurs du quotidien : le règlement intérieur. Je rentrai chez moi (j'allais écrire je rentrâmes chez moi, tant mon esprit était en agitation) et aussitôt discutai avec ma compagne sur qui était l'épinglé, en gloussant un peu, se disant que décidément nous ne pouvions être les fautifs, et que nous étions tranquilles, qu'il n'y avait pas de souci à se faire, et qu'au pire, nous connaissions des avocats.
Tandis que mon fils et moi-même étions absorbés à méditer sur la lune, et le règlement extérieur qui régit les astres, la tête relevée, j'eus soudain de la peine, pour le scrutateur du linge propre.
Qui était-il, quelle était sa vie ? Quelle était son existence ? N'y avait-il pas dans cette démarche étrange de dénonciation absurde, un vibrant besoin d'affection, un hymne à l'amour dans ce monde sourd et froid ? Cet appel à cacher ce linge qu'on ne saurait voir, empreint d'un érotisme très subtil, mettant en branle les mécanismes des interdictions et des tabous, était, à sa façon, une forme de dialogue. Nous avons tellement, tous, besoin d'amour. Petit soldat de l'ordre, face à l'anarchie du désordre, à sa mesure, et humainement, il luttait contre l'entropie et ses forces funestes qui réduisaient tous nos humains efforts au Néant. Cet individu, cet homme, cette femme - peut-être même cette mamie - dans son combat souterrain était notre semblable, notre frère. J'avais à cet instant envie de le serrer dans mes bras, dans une infinie embrassade de consolation, pour l'éternité.
Les jours suivants, je n’aperçus pas plus de linge que les jours précédents. J'avais pris l'habitude de regarder l'immeuble sous un autre jour, guettant aux façades les serviettes moqueuses comme des langues tirées, un peu comme si je me mettais dans la peau du mystérieux scrutateur offensé. Le locataire pincé s'était-il ressaisi ? Ou ce coupable - imaginaire - avait-il soudé artificiellement la communauté ténue du trente-neuf, et peut-être, dans cette même veine, serait-ce une bonne idée de dénoncer dans un communiqué semblable un nuisible joueur de trompette fictif pour renforcer l'idée de bonne gouvernance ? L'affiche avait disparu. Un discret morceau de scotch demeurait simplement sur la porte en verre, témoin d'un arrachage vif par quelqu'un d'un peu plus radical que moi.
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vendredi 2 septembre 2011
lundi 7 juin 2010
La Directrice
Kevin décrocha son téléphone : à l’autre bout du fil, c’était La Directrice, qui lui dit d’une voix grave, cordiale mais ferme, qu’il fallait corriger la procédure dans les plus brefs délais.
Il raccrocha, l’esprit alerte, avivé par cet important rappel. Kevin allait évidemment s’employer sur le champ à corriger la procédure, et, abandonnant la torpeur monotone installée dans les bureaux, il allait le faire du fond du cœur du devoir, dans les plus brefs délais. Ce n’était pas qu’il avait peur, pour sa huitième période d’essai consécutive, il n’avait jamais subi de réprimande sérieuse. Il avait certes entendu quelques bruits, quelques vagues anecdotes, sur des personnes ayant failli à une demande de La Directrice, de lointains inconnus disparus depuis. Mais pour lui, en fait, au-delà de la crainte, il y avait cette évidence, voire cette Evidence, s’élevant majestueuse, monolithique, comme la Vérité, cette Evidence que la procédure devait être corrigée, il y avait cette nécessité, légitimement et résolument révélée par la Directrice, de le faire très vite, dans les plus brefs délais.
C’était indéfinissable, mais ce n’était pas la même chose quand le Responsable demandait une correction. On lui obéissait, certes, mais en cas de problème, il était possible de se défendre, même maladroitement, de protester, d’expliquer. Le jeune homme ne savait comment exprimer cette sensation, il sentait que, mu par une nécessité supérieure, débarrassé de lui-même, dépossédé de volonté, il éprouvait un certain entrain dans cette formidable tension, un certain ravissement.
Quand son collègue Steeve déclara spontanément, un jour, à propos de La Directrice : « Je crois que si elle m’attachait à un lit pour faire de moi son objet sexuel, et bien je ne dirais pas non, en fait », ce fut une révélation pour Kevin. Il lui semblait qu’on avait posé des mots sur la terreur soyeuse qui ondoyait autour des appels de La Directrice.
Effectivement, Robert confirma les propos de Steeve qui, une fois énoncés, contaminèrent l’ensemble avec une virulence inouïe. Chacun y alla de son aveu, se dévoilant un peu, s’offrant, nu, fragile, en confirmant les impressions laissées par la Directrice, ce personnage altier mais juste, à la silhouette élancée, d’âge mûr, à qui les adjectifs habituels des collègues de Kevin, comme « bonne » par exemple, ne collaient pas vraiment, à qui on ne s’amusait guère d’accoler d’adjectifs, préférant, même en pensée, un prudent silence.
Quand le téléphone sonna à nouveau, et que la Directrice demanda, avec compréhension, si la procédure allait effectivement pouvoir être corrigée dans les plus brefs délais, avec même une intonation d’aimable inquiétude, la voix de Kevin chevrota, il se tortilla sur son siège et il voulut aussitôt rassurer ce personnage pourtant si fort, le protéger malgré l’insignifiance d’être Kevin. Oui oui oui, dit-il, sa voix muant comme revenue à la florissante adolescence, bien sûr, et La Directrice, malgré son pouvoir criant (mais peu utilisé) de bombarder le globe entier de Peur, se montra satisfaite, ferme, cordiale, et tandis qu’il écoutait, des images encombrantes venaient de toute part parasiter son crâne, dans les plus brefs délais, poussant et grattant l’esprit comme de langoureuses orties, de vivantes et souples visions de victoires humiliées et de défaites étroites, tableaux interdits qu’il chassa aussitôt.
Il croisa La Directrice, quelques temps plus tard, dans un couloir ; levant la tête pour lui dire bonjour humblement tandis qu’elle regardait au loin, du haut de son impériale stature, Kevin, possédé par une pulsion, osa prestement cette amabilité la découvrant cintrée dans un vêtement inédit : « votre nouvelle veste en cuir vous va très bien, madame La Directrice. » Ces paroles alors échappées, voyousement évadées de la Forteresse-Kevin, celui-ci crut qu’il allait disparaitre par combustion spontanée, ou empalé dans la cour, ou foudroyé par le personnel guerrier des gynécées olympiennes ; mais il n’en fut rien. La Directrice, sans sourciller, les lèvres pincées dans un sourire énigmatique, répondit tel un Sphinx inaltérable : « merci Kevin ». L’impression qui s’ensuivit fut étrange chez le jeune homme. Il lui sembla avoir inventé le concept de la victoire-défaite, de la débâcle-triomphe, et Kevin, laissé seul dans le couloir, vide, abandonné, écrabouillé par ce « merci Kevin », dut ramper péniblement vers son poste de travail pour y retrouver son unité.
mardi 23 février 2010
Solution hydroalcoolique
La solution hydroalcoolique est clouée au mur. Les murs sont tapissés de solutions hydroalcooliques. Quand on marche il y a une succession monotone d’objets-repères. La série est : photocopieuse, machine à café, extincteur, borne de pointage, ascenseur, solution hydroalcoolique, toilettes, ascenseur, photocopieuse, borne, casier, extincteur, solution, hydro, alcoolique, etc. Les solutions ont leur niveau qui ne baisse plus. Elles sont figées, fossiles de l'hiver. La Pandémie est passée comme un rêve, on se demande, incrédule, si on n’a pas inventé cette histoire où il faut se laver les mains souvent et tousser dans sa manche. Dans vingt ans, on se déguisera en maintenant, on agitera dans les soirées-nostalgies des solutions hydroalcooliques.
Je me demande si on va les enlever. Si quelqu'un va prendre cette décision forte : bon maintenant on va les enlever, les solutions hydroalcooliques. Les laisser est peut-être une mesure raisonnable. On a fait l'effort de les mettre (des gens avec des perceuses), on ne va pas ajouter à cela l'effort de les enlever. Les solutions hydroalcooliques vont lentement constituer une strate supplémentaire s'ajoutant au sédiment sibyllin du monde. Elles vont rester au mur, le liquide visqueux, les bulles d'air immobiles, objects désactivés.
Cette désactivation est une sorte de déni, d'oubli ; on fait semblant de les ignorer, cela pourrait nous déconcentrer sinon, faire surgir une puissance grotesque des murs, comme des esprits bouffons. Quand on passe dans les couloirs, avec cet objet désactivé bien en évidence, on se prend à imaginer les autres objets soudainement contaminés par cette désactivation galopante. Pourquoi pas eux ? Pourquoi pas les autres ? Quelle différence ? La photocopieuse, la borne, le casier, l'affiche sans âge, le règlement intérieur. Tous figés. Abscons. Et puis la porte, les interrupteurs, les lumières. Tout accroché aux mur, y compris les murs eux-mêmes, tout se désactive, on se demande si cela aussi, cela n'est pas un rêve d'hiver. Une histoire dont l'origine est devenue floue, un mythe, un conte, une légende, un bruit ; on regarde incrédule ce tout qui, au printemps de la vie, semble une rumeur.
Je me demande si on va les enlever. Si quelqu'un va prendre cette décision forte : bon maintenant on va les enlever, les solutions hydroalcooliques. Les laisser est peut-être une mesure raisonnable. On a fait l'effort de les mettre (des gens avec des perceuses), on ne va pas ajouter à cela l'effort de les enlever. Les solutions hydroalcooliques vont lentement constituer une strate supplémentaire s'ajoutant au sédiment sibyllin du monde. Elles vont rester au mur, le liquide visqueux, les bulles d'air immobiles, objects désactivés.
Cette désactivation est une sorte de déni, d'oubli ; on fait semblant de les ignorer, cela pourrait nous déconcentrer sinon, faire surgir une puissance grotesque des murs, comme des esprits bouffons. Quand on passe dans les couloirs, avec cet objet désactivé bien en évidence, on se prend à imaginer les autres objets soudainement contaminés par cette désactivation galopante. Pourquoi pas eux ? Pourquoi pas les autres ? Quelle différence ? La photocopieuse, la borne, le casier, l'affiche sans âge, le règlement intérieur. Tous figés. Abscons. Et puis la porte, les interrupteurs, les lumières. Tout accroché aux mur, y compris les murs eux-mêmes, tout se désactive, on se demande si cela aussi, cela n'est pas un rêve d'hiver. Une histoire dont l'origine est devenue floue, un mythe, un conte, une légende, un bruit ; on regarde incrédule ce tout qui, au printemps de la vie, semble une rumeur.
vendredi 5 février 2010
L'Opérateur sauvage
Un homme arriva dans le bureau, les bras nus, dans un T-Shirt décoré d'un logo très compliqué, sans doute un logo de professionnel. L'homme avait de nombreux trousseaux de clefs tintinnabulant à sa ceinture, comme s'il connaissait énornement de portes, il avait aussi beaucoup de poches sur son pantalon ce qui montrait que l'homme était très ouvrier. J'évite d'avoir de nombreuses poches, non pas pour éviter d'avoir l'air trop ouvrier, étant ouvert d'esprit, puisque de toute façon je m'habille mal comme n'importe qui sans avenir, mais parce que le problème est que de manière quasi déterministe, je remplis mes poches systématiquement, quelque soit leur nombre ; mettons que j'ai dix poches dans mon pantalon, elles se trouvent toutes chargées en fin de journée d'un trousseau de clef chacune, dussé-je emprunter des clefs pour combler ce vide, et à force j'en pourrais perdre mon pantalon, me retrouver en caleçon devant tout le monde, suprêmement humilié sur mon lieu de travail, et le perdre, en plus du pantalon.
L'homme ouvrier d'une voix de stentor avec son nez aquilin demanda à l'assemblée : "Avez-vous des souris ?" Émergeant d'un rêve flou, je regardai autour de moi, paniqué, puis j'aperçus ma souris à côté du clavier et je fus sur le point de me ridiculiser en clamant : "oui j'ai une souris" quand je vis l'homme ouvrier avec des pièges à souris dans sa main, qu'il comptait disposer près de la ventilation, à côté du soupirail d'où la lumière pleut dans notre blanchâtre souterrain. Je me tus aussitôt, ce qui se concrétisa par un ratatinement de mon être, ou une auto-compression, sur mon écran, étant devenu depuis quelques années un être télescopique et vouté se déployant et se reployant selon les stimuli externes à l'instar d'E.T. l'extraterrestre par exemple.
Oui, quelqu'un d'autre répondit, très fermement. Avec une telle assurance que j'en fus surpris, car moi personnellement je n'avais jamais vu le moindre animal, ni mouche, ni fourmi, ni pou, ni même un acarien survivant dans le désert électrique qui me sert de lieu de travail. L'homme ouvrier, accusant réception de l'homme opérateur, déposa un piège à souris près de Fifille, la plante verte du sous-sol qui se momifiait au son monotone de la climatisation.
Une émotion me traversa, et je me remémorai le poinçonneur des Lilas de la chanson percevant l'appel du large dans son cloaque. En plus de Fifille, il y avait potentiellement Miquette, la petite souris grise qui trottinait vivement dans la rosée de l'aube, dans la solitude matutinale des ordinateurs restés allumés. Peut-être que, égaré dans les couloirs un matin à la recherche d'un café, parmi les totems orange et muets qu'étaient les machines à café hors-service, Miquette m'aurait adopté, et fait de moi son enfant sauvage parmi les murs préfabriqués. Tu t'es perdu, petit homme opérateur sans passé ni futur, je deviendrai ta petite maman souris.
Je murmurais doucement à la ventilation pour répandre un message à travers les conduits : "Fuis, Miquette, fuis, c'est un piège !" J'ajoutais tandis que l'écho de mon avertissement gagnait les étages : "Dans mon tiroir, je te laisserai un morceau de pain de la cantine, Miquette, je te mettrai mon petit bonnet, tu en feras ton nid, de toute façon, l'hiver est bientôt terminé, je n'en n'aurais plus besoin. Tu resteras près de moi, et je te protégerai, avec une scie à métaux, je ferai un trou au dessous du bureau, tu seras libre, et tu auras un abri. Puis le soir, nous jouerons ensemble avec espièglerie, et nous nous loverons l'un contre l'autre entre deux machines tièdes."
Il entra dans la pièce, l'inconnu dégingandé, touillant doucement son café, les lèvres pincées. Me voyant penché, conversant avec la climatisation, ses yeux brillèrent, narquois. Je poursuivais sur le même ton, sans me démonter : "je passe un coup de fil ! Excusez-moi." et j'embrayai aussitôt sur une discussion tout à fait domestique, portant sur les choses à vider, à déplacer, à remplir et le RER qui va au complexe commercial de Villeneuvegarrenne-Couronne-Les-Fosses-Communes. Parce que son loisir était de m'humilier, l'inconnu tourna lentement sa tête vers mon bureau, où trainait le téléphone près de ma machine. Puis tout aussi lentement, il se remit à me fixer. "Ah voilà, je comprends mieux, dis-je découvrant ma main vide, pourquoi ça ne captait pas bien, hein, même près de la fenêtre !"
Lorsqu'il fut parti, s'effaçant lentement : je dis :"Miquette, nous l'étriperons, cet odieux personnage, et tu pourras lui manger les intestins ! Nous salerons sa couenne pour la conserver, ce qui nous feras bien quatre ou cinq jours sans chasser." Je partis d'un rire sardonique, forcément, et la résolution ainsi faite, je pus me remettre à mon poste de travail.
L'homme ouvrier d'une voix de stentor avec son nez aquilin demanda à l'assemblée : "Avez-vous des souris ?" Émergeant d'un rêve flou, je regardai autour de moi, paniqué, puis j'aperçus ma souris à côté du clavier et je fus sur le point de me ridiculiser en clamant : "oui j'ai une souris" quand je vis l'homme ouvrier avec des pièges à souris dans sa main, qu'il comptait disposer près de la ventilation, à côté du soupirail d'où la lumière pleut dans notre blanchâtre souterrain. Je me tus aussitôt, ce qui se concrétisa par un ratatinement de mon être, ou une auto-compression, sur mon écran, étant devenu depuis quelques années un être télescopique et vouté se déployant et se reployant selon les stimuli externes à l'instar d'E.T. l'extraterrestre par exemple.
Oui, quelqu'un d'autre répondit, très fermement. Avec une telle assurance que j'en fus surpris, car moi personnellement je n'avais jamais vu le moindre animal, ni mouche, ni fourmi, ni pou, ni même un acarien survivant dans le désert électrique qui me sert de lieu de travail. L'homme ouvrier, accusant réception de l'homme opérateur, déposa un piège à souris près de Fifille, la plante verte du sous-sol qui se momifiait au son monotone de la climatisation.
Une émotion me traversa, et je me remémorai le poinçonneur des Lilas de la chanson percevant l'appel du large dans son cloaque. En plus de Fifille, il y avait potentiellement Miquette, la petite souris grise qui trottinait vivement dans la rosée de l'aube, dans la solitude matutinale des ordinateurs restés allumés. Peut-être que, égaré dans les couloirs un matin à la recherche d'un café, parmi les totems orange et muets qu'étaient les machines à café hors-service, Miquette m'aurait adopté, et fait de moi son enfant sauvage parmi les murs préfabriqués. Tu t'es perdu, petit homme opérateur sans passé ni futur, je deviendrai ta petite maman souris.
Je murmurais doucement à la ventilation pour répandre un message à travers les conduits : "Fuis, Miquette, fuis, c'est un piège !" J'ajoutais tandis que l'écho de mon avertissement gagnait les étages : "Dans mon tiroir, je te laisserai un morceau de pain de la cantine, Miquette, je te mettrai mon petit bonnet, tu en feras ton nid, de toute façon, l'hiver est bientôt terminé, je n'en n'aurais plus besoin. Tu resteras près de moi, et je te protégerai, avec une scie à métaux, je ferai un trou au dessous du bureau, tu seras libre, et tu auras un abri. Puis le soir, nous jouerons ensemble avec espièglerie, et nous nous loverons l'un contre l'autre entre deux machines tièdes."
Il entra dans la pièce, l'inconnu dégingandé, touillant doucement son café, les lèvres pincées. Me voyant penché, conversant avec la climatisation, ses yeux brillèrent, narquois. Je poursuivais sur le même ton, sans me démonter : "je passe un coup de fil ! Excusez-moi." et j'embrayai aussitôt sur une discussion tout à fait domestique, portant sur les choses à vider, à déplacer, à remplir et le RER qui va au complexe commercial de Villeneuvegarrenne-Couronne-Les-Fosses-Communes. Parce que son loisir était de m'humilier, l'inconnu tourna lentement sa tête vers mon bureau, où trainait le téléphone près de ma machine. Puis tout aussi lentement, il se remit à me fixer. "Ah voilà, je comprends mieux, dis-je découvrant ma main vide, pourquoi ça ne captait pas bien, hein, même près de la fenêtre !"
Lorsqu'il fut parti, s'effaçant lentement : je dis :"Miquette, nous l'étriperons, cet odieux personnage, et tu pourras lui manger les intestins ! Nous salerons sa couenne pour la conserver, ce qui nous feras bien quatre ou cinq jours sans chasser." Je partis d'un rire sardonique, forcément, et la résolution ainsi faite, je pus me remettre à mon poste de travail.
mardi 5 mai 2009
Le projet Alpha
Bonjour Monsieur, je vous appelle pour vous faire une demande : j'ai une petite requête à vous faire, d'où mon appel (je m'exprime vraiment mal au téléphone), je voudrais accéder au serveur de développement "Orson" dans le cadre du projet Alpha. A ma grande surprise, l'interlocuteur me répond : non. Mais qui êtes-vous, me dit-il, suspicieux ? Je réponds, je fais parti de l'entité E, et donc, dans le cadre du projet Alpha, conformément à la demande de messieurs A, B et de mon responsable C, je dois accéder au serveur de développement "Orson" pour continuer mon travail. En réunion, ils m'ont dit de me tourner vers vous pour m'ouvrir les droits d'accès. Ah non, l'interlocuteur me répond. Je ne suis pas au courant du tout. Vous n'êtes pas inclus dans le projet Alpha. Il a vraiment un ton très hautain.
Comment ça je ne suis pas inclus dans le projet Alpha. Mais c'est mon travail depuis deux semaines, d'y être inclus.
C'est normal, c'est le travail des gens à la Sécurité Réseau du Système d'Information. Ils disent d'abord non. Ils sont assis à se morfondre devant des câbles, ils soupirent, ruminent leurs amours perdues, rien ne se passe, ils sont sur le point de se pendre avec un câble quand un type les appelle pour accéder à une machine interdite. Une machine sacrée, installée au dessus d'un ancien cimetière indien maudit. Alors ils répondent avec un ton outragé de sphinx : non. Pas question. Ils ont l'air scandalisés, vraiment. L'air que je leur demande de mélanger nos vomis en conclusion d'une même orgie. Non mais qui êtes-vous avec votre demande, la fleur au téléphone, là. Avec vos requêtes réseaux romanichelles dans notre sanctuaire ultra select VIP de données.
Je pousse un gémissement de dépit. Mais je ne comprends pas. Très pète-sec, l'interlocuteur me dit, du bout des lèvres, qu'il va se renseigner. Est-ce que j'ai l'air d'un pirate ukrainien, ou un truc dans le genre. S'il vous plaît, quand même.
Quelqu'un m'appelle. Ça marche pas, me dit-il, geignant. J'essaye d'être pédagogue : qu'est-ce qui ne marche pas ? Quand j'allume le programme, je comprends pas, ça ne marche pas, alors que ça devrait. Quel programme, je demande, stoïque. Non, mais c'est parce que j'ai une demande du responsable de l'entité D, et qu'il faudrait que je réponde rapidement car... je coupe la parole avant qu'il ne se mette à pleurnicher : peu importe le contexte. Quel est le nom du programme qui ne fonctionne pas ? Puis je déclare, ou je conclue, ou je coupe-court, la voix posée, rassurant : redémarre l'ordinateur. Ça devrait marcher après.
Quelqu'un d'autre m'appelle. Je coupe-court tout de suite : redémarre l'ordinateur. Ça devrait marcher, après.
Je contacte Monsieur A. Bonjour, j'ai une requête concernant une demande sur une question dans le cadre du projet Alpha. J'ai eu l'interlocuteur de la Sécurité du Réseau du Système d'Information, et apparemment je n'ai pas accès au serveur de développement "Orson" pour continuer mes travaux. Une sombre histoire de cimetière indien. Qui êtes-vous ? me fait-il. Je me présente. Nous avons eu une réunion ensemble, il y a deux jours. Ah oui ! Comment allez-vous ? Vous allez bien ? Tout se passe bien avec le projet Alpha ? Formidable. Non, justement, je n'ai pas de connexion au serveur "Orson", et j'en aurais besoin pour continuer mes travaux. C'est normal, on a pas accès au serveur de production, me fait A., puisqu'il n'est pas encore acheté. Comme il n'existe pas, on est bloqué pour l'accès. Non mais c'est au serveur de développement "Orson". Ah mais c'est bien embêtant, ça. Il a l'air vraiment embêté, pour le coup. Il reste un peu silencieux au téléphone. Je vais voir ça avec le MOA, il va peut-être nous aider à débloquer la situation. Il part d'un grand rire convivial. Il me fait penser à Pasteur quand il dit, comme ça, saperlipopette, et si je faisais bouillir tous ces microbes ? Je suis presque ému.
Le premier quelqu'un m'appelle encore. Ça marche toujours pas. De quoi ? Je ne sais pas, parce que ça marche pas. Pourtant ça devrait marcher, hier ça marchait, mais aujourd'hui ça ne marche pas. Je réponds : tu as redémarré l'ordinateur ? Oui. Combien de fois ? Et bien une seule. Je sais ce que tu vas faire, je réponds. Tu redémarres l'ordinateur cinq fois de suite, tu t'approches du clavier et tu murmures : "O puissances modernes, donnez-nous la force pour que ça marche.". Pardon ? Oui, fais le, je coupe-court : ça devrait marcher après.
Vous avez eu une réponse du MOA ? C'est qui ? Dans quel cadre ? Le projet Alpha ? Le serveur "Orson" ? Il a vu ça avec l'adjoint du chef de la Sécurité Réseau du Système d'Information, mais il est en vacances, et apparemment ils ne sont pas au courant de l'inclusion de l'entité E dans le projet Alpha. Ils voudraient une confirmation officielle. Comment ça marche, pour confirmer officiellement ? Il faut un officiel ?
Non mais parce que sinon, c'est l'anarchie.
Je les imagine avec les bras croisés, devant leur table débordante de câbles emmêlés. Avec face à eux, comme un totem, bloc monolithique, le serveur "Orson" en train de cligner de ses milliers d'yeux verts et rouges, une psalmodie de vrombissements, une sorte de chorale de chants grégoriens exécutés par des ventilateurs. Ils ricanent : encore un qui ne nous aura pas, non mais oh, on n'entre pas ici comme dans un moulin, l'accès réseau, c'est sérieux. Puis ils marmonnent, avec une cagoule, le serveur de développement "Orson" est bien content de ses cerbères, dans sa cave, son antre des enfers protégés par des sas, oungawa.
On m'appelle encore : j'ai redémarré l'ordinateur cinq fois. Ça ne marche toujours pas. Ah je comprends, bonté divine. Je vais essayer autre chose : dans l'ordre, éteints l'ordinateur. Débranche la prise. Et redémarre après. Dans l'ordre, sans oublier une étape. Ça devrait marcher, après.
Encore : j'ai essayé, tout bien dans l'ordre. J'ai débranché, et j'ai tenté de redémarrer, mais là ça redémarre plus. Il semble qu'il n'y ait plus de courant du fait que j'ai débranché la prise. Ah très bien ! Je réplique : as-tu vérifié que la prise était bien branchée ? Et bien non, puisque tu m'as... Non, mais,coupe-court-je , branche la prise, c'est peut-être pour ça que ça redémarre plus. C'est fait ? Ça redémarre ? Ah tu vois ! Et bien voilà ! Allez, à demain.
Personne, sans doute, n'a accès au serveur de développement "Orson" dans le cadre du projet Alpha. Il n'est pas branché au réseau. Il est isolé, dans son territoire vierge. Sarcophage droit, il va traverser l'éternité, tranquillement, dans un voyage sans hasard. Il y a des ossements par terre, des gens qui ont cru impunément s'approcher du serveur "Orson" pour tenter de misérables travaux de développement.
Allo ? Ça a redémarré, mais ça ne marche toujours pas. Quel programme ? Non mais là c'est vraiment urgent et j'ai eu monsieur D qui m'a dit, en geignant... peu importe. Ton chien, ta femme, ta soeur, ta mère. Très bien. Va derrière, dans l'entrepôt, munis-toi d'une pelle, et frappe une dizaine de fois l'écran avec la pelle, bien fort, comme si tu voulais le fracasser. Tu frappes l'écran très fort, avec la pelle, en maintenant la touche shift enfoncée. Après tu redémarres, et ça devrait marcher, après. Si, vraiment.
Je prends une pause. Je regarde au fond de mon café, il y a, qui s'agitent, dans ce cercle noir, des sirènes alanguies, des créatures extraordinaires endormies sur des trésors fermés méticuleusement à clef, mais en fait non. Le type en pantalon de toile s'approche doucement, en touillant son café. Il me sourit. Il est tout gris. J'ai envie de lui demander si par hasard il ne travaillerait pas dans la Sécurité du Réseau du Système d'Information. Si c'est pour cette raison qu'il est méchant, et si par hasard, il ne voudrait pas devenir gentil. Je regarde en direction de la fenêtre, et j'engage aimablement la conversation, avec un sourire contrit : "Belle journée, n'est-ce pas ?". Dehors, il pleut à verse, c'est l'apocalypse, une tornade emporte les gens, et des chiens attachés aux réverbères, à l'entrée de la boulangerie, planent comme des cerfs-volants. Il me répond : "Non."
Comment ça je ne suis pas inclus dans le projet Alpha. Mais c'est mon travail depuis deux semaines, d'y être inclus.
C'est normal, c'est le travail des gens à la Sécurité Réseau du Système d'Information. Ils disent d'abord non. Ils sont assis à se morfondre devant des câbles, ils soupirent, ruminent leurs amours perdues, rien ne se passe, ils sont sur le point de se pendre avec un câble quand un type les appelle pour accéder à une machine interdite. Une machine sacrée, installée au dessus d'un ancien cimetière indien maudit. Alors ils répondent avec un ton outragé de sphinx : non. Pas question. Ils ont l'air scandalisés, vraiment. L'air que je leur demande de mélanger nos vomis en conclusion d'une même orgie. Non mais qui êtes-vous avec votre demande, la fleur au téléphone, là. Avec vos requêtes réseaux romanichelles dans notre sanctuaire ultra select VIP de données.
Je pousse un gémissement de dépit. Mais je ne comprends pas. Très pète-sec, l'interlocuteur me dit, du bout des lèvres, qu'il va se renseigner. Est-ce que j'ai l'air d'un pirate ukrainien, ou un truc dans le genre. S'il vous plaît, quand même.
Quelqu'un m'appelle. Ça marche pas, me dit-il, geignant. J'essaye d'être pédagogue : qu'est-ce qui ne marche pas ? Quand j'allume le programme, je comprends pas, ça ne marche pas, alors que ça devrait. Quel programme, je demande, stoïque. Non, mais c'est parce que j'ai une demande du responsable de l'entité D, et qu'il faudrait que je réponde rapidement car... je coupe la parole avant qu'il ne se mette à pleurnicher : peu importe le contexte. Quel est le nom du programme qui ne fonctionne pas ? Puis je déclare, ou je conclue, ou je coupe-court, la voix posée, rassurant : redémarre l'ordinateur. Ça devrait marcher après.
Quelqu'un d'autre m'appelle. Je coupe-court tout de suite : redémarre l'ordinateur. Ça devrait marcher, après.
Je contacte Monsieur A. Bonjour, j'ai une requête concernant une demande sur une question dans le cadre du projet Alpha. J'ai eu l'interlocuteur de la Sécurité du Réseau du Système d'Information, et apparemment je n'ai pas accès au serveur de développement "Orson" pour continuer mes travaux. Une sombre histoire de cimetière indien. Qui êtes-vous ? me fait-il. Je me présente. Nous avons eu une réunion ensemble, il y a deux jours. Ah oui ! Comment allez-vous ? Vous allez bien ? Tout se passe bien avec le projet Alpha ? Formidable. Non, justement, je n'ai pas de connexion au serveur "Orson", et j'en aurais besoin pour continuer mes travaux. C'est normal, on a pas accès au serveur de production, me fait A., puisqu'il n'est pas encore acheté. Comme il n'existe pas, on est bloqué pour l'accès. Non mais c'est au serveur de développement "Orson". Ah mais c'est bien embêtant, ça. Il a l'air vraiment embêté, pour le coup. Il reste un peu silencieux au téléphone. Je vais voir ça avec le MOA, il va peut-être nous aider à débloquer la situation. Il part d'un grand rire convivial. Il me fait penser à Pasteur quand il dit, comme ça, saperlipopette, et si je faisais bouillir tous ces microbes ? Je suis presque ému.
Le premier quelqu'un m'appelle encore. Ça marche toujours pas. De quoi ? Je ne sais pas, parce que ça marche pas. Pourtant ça devrait marcher, hier ça marchait, mais aujourd'hui ça ne marche pas. Je réponds : tu as redémarré l'ordinateur ? Oui. Combien de fois ? Et bien une seule. Je sais ce que tu vas faire, je réponds. Tu redémarres l'ordinateur cinq fois de suite, tu t'approches du clavier et tu murmures : "O puissances modernes, donnez-nous la force pour que ça marche.". Pardon ? Oui, fais le, je coupe-court : ça devrait marcher après.
Vous avez eu une réponse du MOA ? C'est qui ? Dans quel cadre ? Le projet Alpha ? Le serveur "Orson" ? Il a vu ça avec l'adjoint du chef de la Sécurité Réseau du Système d'Information, mais il est en vacances, et apparemment ils ne sont pas au courant de l'inclusion de l'entité E dans le projet Alpha. Ils voudraient une confirmation officielle. Comment ça marche, pour confirmer officiellement ? Il faut un officiel ?
Non mais parce que sinon, c'est l'anarchie.
Je les imagine avec les bras croisés, devant leur table débordante de câbles emmêlés. Avec face à eux, comme un totem, bloc monolithique, le serveur "Orson" en train de cligner de ses milliers d'yeux verts et rouges, une psalmodie de vrombissements, une sorte de chorale de chants grégoriens exécutés par des ventilateurs. Ils ricanent : encore un qui ne nous aura pas, non mais oh, on n'entre pas ici comme dans un moulin, l'accès réseau, c'est sérieux. Puis ils marmonnent, avec une cagoule, le serveur de développement "Orson" est bien content de ses cerbères, dans sa cave, son antre des enfers protégés par des sas, oungawa.
On m'appelle encore : j'ai redémarré l'ordinateur cinq fois. Ça ne marche toujours pas. Ah je comprends, bonté divine. Je vais essayer autre chose : dans l'ordre, éteints l'ordinateur. Débranche la prise. Et redémarre après. Dans l'ordre, sans oublier une étape. Ça devrait marcher, après.
Encore : j'ai essayé, tout bien dans l'ordre. J'ai débranché, et j'ai tenté de redémarrer, mais là ça redémarre plus. Il semble qu'il n'y ait plus de courant du fait que j'ai débranché la prise. Ah très bien ! Je réplique : as-tu vérifié que la prise était bien branchée ? Et bien non, puisque tu m'as... Non, mais,coupe-court-je , branche la prise, c'est peut-être pour ça que ça redémarre plus. C'est fait ? Ça redémarre ? Ah tu vois ! Et bien voilà ! Allez, à demain.
Personne, sans doute, n'a accès au serveur de développement "Orson" dans le cadre du projet Alpha. Il n'est pas branché au réseau. Il est isolé, dans son territoire vierge. Sarcophage droit, il va traverser l'éternité, tranquillement, dans un voyage sans hasard. Il y a des ossements par terre, des gens qui ont cru impunément s'approcher du serveur "Orson" pour tenter de misérables travaux de développement.
Allo ? Ça a redémarré, mais ça ne marche toujours pas. Quel programme ? Non mais là c'est vraiment urgent et j'ai eu monsieur D qui m'a dit, en geignant... peu importe. Ton chien, ta femme, ta soeur, ta mère. Très bien. Va derrière, dans l'entrepôt, munis-toi d'une pelle, et frappe une dizaine de fois l'écran avec la pelle, bien fort, comme si tu voulais le fracasser. Tu frappes l'écran très fort, avec la pelle, en maintenant la touche shift enfoncée. Après tu redémarres, et ça devrait marcher, après. Si, vraiment.
Je prends une pause. Je regarde au fond de mon café, il y a, qui s'agitent, dans ce cercle noir, des sirènes alanguies, des créatures extraordinaires endormies sur des trésors fermés méticuleusement à clef, mais en fait non. Le type en pantalon de toile s'approche doucement, en touillant son café. Il me sourit. Il est tout gris. J'ai envie de lui demander si par hasard il ne travaillerait pas dans la Sécurité du Réseau du Système d'Information. Si c'est pour cette raison qu'il est méchant, et si par hasard, il ne voudrait pas devenir gentil. Je regarde en direction de la fenêtre, et j'engage aimablement la conversation, avec un sourire contrit : "Belle journée, n'est-ce pas ?". Dehors, il pleut à verse, c'est l'apocalypse, une tornade emporte les gens, et des chiens attachés aux réverbères, à l'entrée de la boulangerie, planent comme des cerfs-volants. Il me répond : "Non."
mardi 17 mars 2009
Le Coeur léger et le bagage mince
Soudain, dans ce couloir sombre, avec tout au bout la Machine à Café, énigmatique, je sens un très léger sentiment d’allégresse. Je dis énigmatique, pour la Machine à Café, car on ne sait jamais si elle va distribuer un gobelet, ou tomber en panne et laisser couler la boisson commandée dans le néant. Cette sorte d’incertitude l’entoure d’un halo de mystère, on ne sait guère ce que le destin va nous réserver, si l’on va ressortir bredouille et la tête baissée. Ainsi, elle se dresse comme un totem rustre, une force du hasard, de l’incertitude, du chaos. On s’en approche plein de respect et d’appréhension.
Tout à coup, pourtant, dans cet affreux couloir déprimant où même les acariens sont tentés par le suicide collectif, une grande idée de printemps ou de liberté envahit mon esprit. Le café désiré coule normalement, tout se passe bien, je suis à la limite du Fred Astaire. Je bombe le torse, je suis absolument seul, et je me permets donc d’étirer les bras, d’aise. La silhouette narquoise, qui touillait son café en me regardant de travers, a disparu. J’allonge le pas. Je me ballade, solitaire, le couloir se déroule, je m’y meus avec souplesse. Eventuellement, je tenterais de claquer les pieds de travers, mais c’est le matin, j’évite dans ce moment sympathique de me confronter à mes limites physiques.
Cette idée de printemps entraine une autre idée, celle de ménage de printemps. J’entreprends donc un geste fou, rigolo, un ménage de printemps de mon nez. J’y plonge mon doigt, virilement, à la recherche des obstacles mous qui se dresseraient entre moi et l’air vif du matin. J’avance ainsi, l’enjambée enthousiaste, le doigt fureteur.
De derrière la bonbonne à eau, apparait doucement, touillant son petit café avec sa petite touillette, l’homme à la petite moustache et au pantalon marron raide. Il me regarde, la bouche pincée, sa mine grise résolument satisfaite. Cet air narquois. Cet air de triomphe, le triomphe de toute une vie. De mon côté, le doigt branché au tarin, je me fige. A cet instant, s’offre une alternative : soit je sors mon doigt avec précipitation, je le cache dans ma poche, je rougis, je m’agenouille et je lèche la moquette en signe de soumission. Il peut, alors, s’il le souhaite, poser son pied sur ma nuque un moment, déguster son café infiniment touillé juste au dessus de ma Honte. Puis me faire basculer au sol d’un bref mouvement, et partir en susurrant entre ses dents : « bien le bonjour, monsieur Crotte-de-Nez. »
Second choix : j’assume mon divertissement nasal. Sonnez tocsin. Mobilisation générale de moi-même. Nez pride. Alors je le regarde. Il me regarde. Le doigt est dans mon nez, et je plisse les yeux. Nous nous observons. Quelqu’un, au loin, commence à jouer de l’harmonica. Il touille. Je touille, aussi. Puis lentement, je sors mon doigt et je le contemple. J’enchaine une expression de franc contentement. Belle bête, semble-je m’exprimer. Puis pour embaumer la substance, momifier le rejet, immortaliser l’agglomérat, un peu comme l’on sale la viande, je la roule délicatement entre mes doigts, en produisant une grosse bouche sensuelle de Nutellomane.
Je tourne les yeux vers l’inconnu. Je le dévisage, je le scrute avec force, j’attends son changement d’expression. Mais il demeure impassible, il me regarde. Il touille, encore, un vrai métronome. Ah tu veux jouer à ça, coco. Tu crois que j’ai fait un coup de poker et que je vais enlever mon pantalon et boire toute la Honte. Alors là tu te trompes ; et sur le champ, je dépose délicatement ma boulette glauque sur ma langue, et je la mâche, avec volupté, dans une torride danse du ventre, mais des mâchoires. Et je murmure, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Je le sens qui ploie. Il va se mettre à genoux, c’est certain. Et je vais poser mon pied sur sa nuque, il va m’implorer : pitié, je ne suis qu’un misérable vermiceau, faites de moi votre serpillière, votre Sopalin d’adolescent plein de sève, faites de mon corps votre vaste charentaise. Pitié, ne portez pas sur moi le sceau fatal de la Honte. Et là, lorsqu’il se mettra à genoux, j’hésiterai, et peut-être qu’en fin de compte, je lui pardonnerai. Je lui dirai, le faisant choir d’une pichenette de l’orteil, va, anonyme bureaucrate, va terminer ta comptabilité terrestre, va et vis, et médite sur ton insignifiance sans borne. Et le ciel s’ouvrira et apparaitra le soleil, immense boulette jaune tombée du nez de Dieu.
Sans doute, il éprouve déjà ma future indulgence, il la conçoit peut-être comme une humiliation au-delà de la Honte, et pour éviter une fatigante scène d’extase, humblement, accusant réception de ma bonté, il ne se met pas à genoux, il se contente de poursuivre son chemin, baissant les yeux. Je me retrouve à nouveau seul, vague, saisi du vide un peu morose qui suit les victoires écrasantes, et je comprends que je mâchonne ma propre morve.
Tout à coup, pourtant, dans cet affreux couloir déprimant où même les acariens sont tentés par le suicide collectif, une grande idée de printemps ou de liberté envahit mon esprit. Le café désiré coule normalement, tout se passe bien, je suis à la limite du Fred Astaire. Je bombe le torse, je suis absolument seul, et je me permets donc d’étirer les bras, d’aise. La silhouette narquoise, qui touillait son café en me regardant de travers, a disparu. J’allonge le pas. Je me ballade, solitaire, le couloir se déroule, je m’y meus avec souplesse. Eventuellement, je tenterais de claquer les pieds de travers, mais c’est le matin, j’évite dans ce moment sympathique de me confronter à mes limites physiques.
Cette idée de printemps entraine une autre idée, celle de ménage de printemps. J’entreprends donc un geste fou, rigolo, un ménage de printemps de mon nez. J’y plonge mon doigt, virilement, à la recherche des obstacles mous qui se dresseraient entre moi et l’air vif du matin. J’avance ainsi, l’enjambée enthousiaste, le doigt fureteur.
De derrière la bonbonne à eau, apparait doucement, touillant son petit café avec sa petite touillette, l’homme à la petite moustache et au pantalon marron raide. Il me regarde, la bouche pincée, sa mine grise résolument satisfaite. Cet air narquois. Cet air de triomphe, le triomphe de toute une vie. De mon côté, le doigt branché au tarin, je me fige. A cet instant, s’offre une alternative : soit je sors mon doigt avec précipitation, je le cache dans ma poche, je rougis, je m’agenouille et je lèche la moquette en signe de soumission. Il peut, alors, s’il le souhaite, poser son pied sur ma nuque un moment, déguster son café infiniment touillé juste au dessus de ma Honte. Puis me faire basculer au sol d’un bref mouvement, et partir en susurrant entre ses dents : « bien le bonjour, monsieur Crotte-de-Nez. »
Second choix : j’assume mon divertissement nasal. Sonnez tocsin. Mobilisation générale de moi-même. Nez pride. Alors je le regarde. Il me regarde. Le doigt est dans mon nez, et je plisse les yeux. Nous nous observons. Quelqu’un, au loin, commence à jouer de l’harmonica. Il touille. Je touille, aussi. Puis lentement, je sors mon doigt et je le contemple. J’enchaine une expression de franc contentement. Belle bête, semble-je m’exprimer. Puis pour embaumer la substance, momifier le rejet, immortaliser l’agglomérat, un peu comme l’on sale la viande, je la roule délicatement entre mes doigts, en produisant une grosse bouche sensuelle de Nutellomane.
Je tourne les yeux vers l’inconnu. Je le dévisage, je le scrute avec force, j’attends son changement d’expression. Mais il demeure impassible, il me regarde. Il touille, encore, un vrai métronome. Ah tu veux jouer à ça, coco. Tu crois que j’ai fait un coup de poker et que je vais enlever mon pantalon et boire toute la Honte. Alors là tu te trompes ; et sur le champ, je dépose délicatement ma boulette glauque sur ma langue, et je la mâche, avec volupté, dans une torride danse du ventre, mais des mâchoires. Et je murmure, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Je le sens qui ploie. Il va se mettre à genoux, c’est certain. Et je vais poser mon pied sur sa nuque, il va m’implorer : pitié, je ne suis qu’un misérable vermiceau, faites de moi votre serpillière, votre Sopalin d’adolescent plein de sève, faites de mon corps votre vaste charentaise. Pitié, ne portez pas sur moi le sceau fatal de la Honte. Et là, lorsqu’il se mettra à genoux, j’hésiterai, et peut-être qu’en fin de compte, je lui pardonnerai. Je lui dirai, le faisant choir d’une pichenette de l’orteil, va, anonyme bureaucrate, va terminer ta comptabilité terrestre, va et vis, et médite sur ton insignifiance sans borne. Et le ciel s’ouvrira et apparaitra le soleil, immense boulette jaune tombée du nez de Dieu.
Sans doute, il éprouve déjà ma future indulgence, il la conçoit peut-être comme une humiliation au-delà de la Honte, et pour éviter une fatigante scène d’extase, humblement, accusant réception de ma bonté, il ne se met pas à genoux, il se contente de poursuivre son chemin, baissant les yeux. Je me retrouve à nouveau seul, vague, saisi du vide un peu morose qui suit les victoires écrasantes, et je comprends que je mâchonne ma propre morve.
jeudi 27 novembre 2008
La vie sauvage
Il tape sur des claviers et c’est le numéro unDans son île on est fou comme on est informaticien
Sur radio Javascript il a des copains
Il fabrique ses programmes et ça lui va bien !
Il tape sur des claviers il joue pas les requins
Tahiti touamotou équateur c’est pas trop dans son coin
Y’a des filles de partout qui lui veulent du bien (sur sexe point com)
Lui la gloire il s’en fout et ça va et ça vient !
Lalanne dit d’un ton outrageusement docte : tu sais que dans certaines tribus primitives, les gens boivent leur propre urine pour se soigner ? Kevin, le stagiaire, incrédule : tu dis ça pour me faire marcher, il tord la bouche exagérément, on dirait qu’il découvre un gâteau aux blattes pour son anniversaire. Ah non, c’est pas possible de boire sa propre pisse, non, c’est juste pas possible. Si, si, poursuit doctement Lalanne, il y a une grande marmite pour tout le village, chacun y va pour se soulager, et quand le soir tombe, et que la marmite est bien pleine d’urine, le medecine man danse autour en injectant la force des esprits dans l’urine communale, et tout le monde fait la queue pour y boire un godet, ceux qui ont un rhume en boivent deux, ceux qui ont mal à la tête trois, etc. Les femmes qui ont leurs règles en boivent une douzaine, mais c’est peut-être que leur mari ont les boules alors ils se vengent. Et ça marche, ceux qui sont pas adaptés meurent rapidement, les autres survivent, et deviennent plus fort.
Kevin ne répond même pas, il tourne la tête vers le fond d’écran de son écran, ferme rageusement une alerte de sexe point com et cherche l’oubli dans le travail. Trois quart d’heure après il murmure : boire sa propre pisse, non, c’est vraiment pas possible. Il travaille ainsi toute la matinée, avec acharnement, secouant de temps en temps le crâne, maudissant ces tribus de sauvages.
Une heure étant passée, Hermann lâche : et puis bonjour l’haleine.
Tu imagines, poursuit son voisin aussitôt, des indiens dans la jungle qui boivent du pipi à longueur de journée, au bout de quelques années, l’horrible haleine de pisse qu’ils se tapent. Les dents toutes jaunes, le sourire, sympa. Mon Dieu mais quelle horreur, préservez-moi d’être un sauvage, un jour. Lalanne, toujours outrageusement docte, commence : mais l’urée a paraît-il des vertus... Hermann le coupe immédiatement : non, mais certains le font juste pour le plaisir, juste parce qu’ils trouvent ça bon. Hein, Kevin, le désignant de l’index, toi tu boirais pas ta pisse juste pour le plaisir ? Kevin, bondissant sur sa chaise, Kevin révolté, Kevin écoeuré, Kevin outragé, mais Kevin libéré : non, jamais de la vie ! Jamais de la vie je ne boirai ma propre pisse ! Je ne suis pas un sauvage ! Ce n’est pas possible ! Juste pas possible ! Il y avait tellement de conviction dans la voix, c’était touchant. Plutôt me désabonner de sexe point com que de boire mon pipi ! Mais ça, il ne le prononça pas tout haut.
Remarque, fit Romain, une heure plus tard, le silence finalement revenu, l’haleine, c’est un bon moyen de contraception. Tu imagines, les indiens amoureux dans la jungle sauvage, qui se roulent une pelle après le médicament du soir, et qui mélangent la salive et le pipi, font : bon, et bien si on priait les esprits des ancêtres au lieu de se tripoter, tu crois pas que c’est une riche idée, tiens, tout compte fait, maintenant qu’on en parle ? Remarque, hasarde, songeur, Hermann, c’est comme si tu faisais tout le temps des 69. Kevin cherche rapidement un câble USB autour de lui pour se pendre avec, afin de faire cesser les horribles images qui se dessinent dans sa tête, chargée de terribles scènes de sexe, d’urine, de point com, de mygales et de poulets égorgés sous les palétuviers.
Plus tard, il se lève, puis dit, s’excusant, troublé, je vais aux toilettes. Il pense très fort, encore un godet que ces putains d’indiens ne boiront pas, sans doute. Hey Kevin, interrompt Hermann, tu vas pisser ? Ben oui, répond Kevin. Ok, fit Hermann, d’un ton neutre, toussotant, il ajouta : tire pas la chasse, au fait. Je sais pas ce que j’ai, je crois que je couve un truc.
mercredi 19 novembre 2008
Canalisations et cloisons
Parfois, c’est le silence, chacun tape sur son clavier, il me semble que l’on s’endort au bord de l’eau en écoutant une douce fontaine qui ruisselle sur les galets, sauf que non. Quand on se lève de la chaise, on passe derrière des écrans, le collègue cache rapidement le site rempli de publicités sur les casinos gratuits et les sexes point com pour contempler un fichier Word vide, avec un curseur qui clignote au début de la page.Le collègue dit : c’est dur, la documentation, je n’ai pas d’idée, je tape depuis une heure, mais là je viens de tout effacer, j’étais vraiment pas satisfait de mon travail, que je suis intransigeant envers moi-même, du passé faisons table rase. Une fenêtre de chat apparaît alors, kikoo ça va tomate75, puis une autre qui surgit d’en haut en vibrant, le service « copain en ligne » qui déclenche son alerte dans la barre des tâches. L’opérateur, déglutissant, ferme, l’air détaché toutes ses fenêtres impromptues, une à une, puis éteint l’écran, tout d’un coup, il dit : je sais pas ce que j’ai, je suis complètement fou peut-être, des fois j’éteins l’écran comme ça, hop, en plein travail. Et l’ordinateur aussi, hop, il donne un grand coup de pied dedans, la machine bascule, produit un bruit de taule en se renversant, je suis complètement fou, dit-il, je ne sais pas ce qui me prend. Puis il se croise les bras à côté de son poste disloqué.
Le plafond est parcouru de canalisations, on entend un bruit permanent, une sorte d’immense ventre qui gargouille ; je regarde par la fenêtre du soupirail, je me dis que c’est nous que l’on digère, là, comme des chips, dans le grand estomac souterrain. Parfois le gargouillement devient trop intense, nous haussons les yeux, curieux, la climatisation casse, et un filet d’eau coule entre nos écrans. C’est embêtant. Nous nous levons, l’eau qui surgit du plafond, c’est la folle sauvagerie de la nature faisant irruption, atroce, il ne manque plus que des loups entrent par le soupirail ou que les ficus se métamorphosent en plantes carnivores, sautillent dans leur pot pour venir nous manger. On se cache tous derrière le chef : chef, protégez-nous.
On se raisonne. C’est juste de l’eau qui coule du plafond, après tout. Ça arrive. Quelqu’un dit : il faut faire quelque chose. J’ai lu dans un forum qu’il y a quelques années, aux Etats-Unis, de l’eau s’est mise à couler d’un plafond, et que tous les gens sont morts noyés dans la pièce, dans d'horribles souffrances. Ils envoyaient des textos, le nez contre le plafond, dans la salle presque inondée : je t’aime maman. Un autre ajoute : peut-être qu’ils étaient occupés à jouer à WoW, ils n’ont pas vu le temps passer, ils se sont dit : ok, l’eau coule du plafond, ok, on évacue, mais je termine juste la partie, juste, juste une petite minute, attends, je ramasse le sac de pièces d’or, attends, je, et paf, noyés. Mais ça arrive.
Il parait encore qu’en Corée, un type est resté un mois à jouer à Starcraft sans boire ni manger, dans son propre bureau, et que personne ne s’en est aperçu ; on lui disait bonjour, bonsoir, il décomposait à vue d’œil, à son poste, dans l’horrible souffrance de la mort, et les autres, tiens déjà au bureau, matinal en ce moment ; tiens encore là, bon courage à demain, quel courage Hakiko quelle abnégation, et en fait on s’est rendu compte qu’il était mort quand son chef a reçu un coup de fil avec une voix surnaturelle qui disait : je suis l’esprit du réseau mondial, et votre collègue en face de vous est mort, je corresponds avec lui par le chat de l’au-delà, son âme est coincée dans un proxy magnétique, et quelqu’un l’a poussé pour voir, ho hé, ça va Hakiko ? et il est tombé en poussière, immédiatement, par combustion spontané. Chez lui, il n’y avait étrangement plus aucun meuble, l’appartement était vide, avec juste une inscription sur le papier toilette : UFO was here.
Le technicien de la climatisation arrive. Que se passe-t-il messieurs ? La climatisation est en panne dit le chef. De l’eau coule du plafond, ajoute avec zèle Lalanne, un collègue caché derrière lui, désignant le jet tombant s'écoulant paisiblement, entre nos écrans. C’est une vraie petite fontaine qui ruisselle, cette fois, le doux clapotis de l’eau. L’envie me prend de m’allonger sur la moquette grise et de siffloter, de faire la sieste. Peut-être faire des ricochet sur l'eau qui monte, avec de vieilles disquettes. Tu imagines dit Kevin un stagiaire, si c’était les canalisations des toilettes qui avait lâché, puis palissant : on aurait été noyé par... par notre propre merde, conclut-t-il, frissonant. Terrible ! Chacun se regarde la bouche ouverte, subjugué par cette hypothèse baroque.
lundi 17 novembre 2008
La grande touillerie aux spatules considérables
Près de la machine à café, on a rangé un type qui est là, toute la journée, à touiller son café. Ça aurait pu être moi, sauf que c’est lui. Pas de chance pour lui. On l’a posé ici, j’imagine, pour faire le figurant dans ma vie. Il porte des lunettes, elles sont très carrées, et grandes, il a aussi de grandes oreilles. Je n’ai rien contre les grandes oreilles, honnêtement, c’est juste qu’il est là, un peu vouté avec des grandes oreilles, son petit duvet de moustache, à touiller son café.Quand j’arrive, il me regarde les lèvres pincées, absent, muet, un vrai sphinx, il doit peut-être m’en vouloir terriblement de figurer comme ça, dans ma vie, il aurait préféré la vie de Brad Pitt, peut-être, à touiller des mojitos dans des palaces, avec non pas une petite touillette transparente mais un grand bâtonnet vert surmonté d’un cocotier copacabana. Il faudrait que je lui dise, on verra à Noël, désolé mon gars, c’est pas moi qui décide, pour tout ça, moi de montrer du nez les murs préfabriqués.
La machine à café est souvent en panne. Par exemple, il n’y a plus de gobelet. J’entends le cliquetis familier du gobelet qui tombe, sauf qu’il ne tombe pas. Quand ce triste événement se produit, je sais que j’ai perdu mon argent, alors je m’accroupis et je regarde rageusement, avec intensité, le poing serré, le café tomber directement dans l’évacuation, je profite tout de même, à fond, du petit bruit de torréfaction discount, du bip satisfait qui indique « boisson préparée », et puis rien, moi de partir d'un rire sardonique avec mon nez aquilin. Et je médite un peu sur le temps qui passe.
Je dis, à l’usage de mon ange-gardien, j’espère que cette satané machine n’est pas en panne ! Il lâche - autant que faire se peut avec des lèvres pincées, un petit sourire pincé. Il doit me maudire de me constater juste là, figurant dans sa vie de touilleur ; c’est peut-être un bouddhiste du café, il est juste à trente secondes du nirvana quand soudain je surgis, je casse tout, systématiquement, en hasardant d’un ton faussement détaché d’ours puant dans un salon de lingerie : j’espère que cette satané de machine à café n’est pas en panne.
Parfois, je songe à modifier mon apostrophe : j’espère que cette saloperie de machine à café n’est pas en panne. Je le scrute, pour voir sa réaction. Il touille toujours son gobelet, vide, le regard opaque derrière ses grandes lunettes. Il se dit dans son crâne, celui qui se trouve coincé entre ses deux grandes oreilles, je ne ferai pas ça toute ma vie. Puis plus tard, je continue : j’espère que cette saloperie de merde de machine à café pour les connards n’est pas en panne. Je m’approche de lui, je susurre entre les dents serrées : ...pour les connards. J’ai bien dit pour les connards. Il ne dit rien, il vient de jeter son gobelet, il continue de touiller l’air avec la petite spatule translucide qui me fait penser à une aire d’autoroute.
Un jour j’arrive, il est là à attendre les mains dans les poches, le regard perdu au loin dans le vague, comme s'il se prenait pour Arthur Rimbaud, je suis sur le point de dire : j’espère que cette machine à café pour les sous-hommes aux grandes oreilles qui sucent des sorbets à la merde de chien crevé n’est pas en panne, mais je me tais. Je prends mon café. Je le touille, et je ne quitte pas le réduit où ronronnent les distributeurs de boissons et de petits gâteaux, je reste un instant là, les yeux baissés. Toujours les mains dans les poches, il dit comme ça, pour rien, pour lui : ça, c’est vraiment du café pour les types impuissants. Puis il s’en va. Je reste planté avec mon café. Je ne sais pas, je le touille, je pourrais touiller des gens aussi, des tas de gens dans mon petit gobelet qui crient, implorent : non ne me touille pas maître de l’univers ! Hin hin, c’est comme ça, c’est moi qui décide, gens, tiens je te touille ça t’apprendra.
Puis je lui cours après, furieux : Non ! Non ! Non ! Alors là vraiment je ne suis pas impuissant, pas du tout, et je peux te le prouver quand tu veux, alors là, je trépigne, je pleure presque, mais il a disparu.
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