vendredi 12 mars 2010
Le poumon de Blanche-Neige
Si je me souviens bien, dans le conte, la Reine demande à un chasseur de tuer Blanche-Neige, et de lui rapporter son coeur comme preuve du forfait. Le chasseur, apitoyé par la jeune fille, tue un animal de la forêt et ramène l'organe d'icelui à la marâtre qui, n'y connaissant visiblement rien en anatomie, s'en trouve fort satisfaite.
Premier détail édifiant, dans la version rapportée par mon fils, le chasseur tue un marcassin. Selon ses premières impressions, c'est un épisode désolant, et je sens à son récit qu'éventrer Blanche-Neige aurait été moins dégueulasse que de s'en prendre à un petit animal innocent. C'est en tout cas l'élément clef pour lui, puisque ses primes paroles furent en substance : "Aujourd'hui à l'école on a écouté l'histoire de Blanche-Neige où le chasseur tue un petit marcassin pour ramener le poumon de Blanche-Neige à la Reine".
Second détail, comme je viens de le dire, la consigne donnée par la sorcière était de rapporter le poumon de Blanche-Neige. J'ai sursauté, et demandé confirmation : oui, non, il a hésité avant de valider : le poumon de Blanche-Neige ! C'est gore. Il faut dire que, ayant travaillé dans une boucherie de supermarché, j'ai un peu mon opinion esthétique sur les organes des animaux, opinion qui n'est pas plus bête qu'une autre après tout. Autant le coeur, muscle rouge sombre, ramassé et teigneux comme un défenseur de la roja, impose le respect, autant le poumon, sac blanchâtre et flasque est nettement moins glamour. Je médite immédiatement sur la transfiguration du conte qu'implique ce changement d'organe. Le côté plus laborieux et rustique dans l'extraction, le côté burlesque de sa présentation à la Belle-Mère.
Blanche-Neige étant un conte oral, après tout, il ne faut pas être surpris de cette évolution populaire. Peut-être que, depuis mon enfance, le conte s'est modernisé pour donner une version rafraichie et rythmée, pour un public avide de sensations fortes et de nouveautés ! Le chasseur, dans les versions futures, se verra contraint de ramener l'intestin grêle de Blanche-Neige, qui sait, pour en décorer le sapin de Noël d'une Reine en démence dans son bain, avec une mitraillette, l'accent cubain et la cocaïne plein le nez.
Variation 1 : époque élisabéthaine, les protagonistes sont tous des hommes. Le Roi demande au chasseur de tuer Blanc-En-Neige. Comme preuve du meurtre, il réclame carrément les bijoux de famille du jeune premier. Le chasseur est bien embêté, alors : 1/ il ramène les parties génitales d'un sanglier, se disant "c'est tendu, mais on va tenter quand même". 2/ il ramène ses propres parties génitale, avec la pensée qu'il a vraiment beaucoup donné pour ce conte. 3/ il tue Blanc-En-Neige, mais se trompe et ramène son coeur. 3.1/ Le chasseur ramène un cheval. Le roi fort surpris demande au chasseur : "mais qu'est-ce qui vous prends, Walter, je ne vous ai pas demandé un cheval ! " - Le chasseur, de répondre : "il m'a pourtant semblé vous entendre éructer : My kingdom for a horse ! sire ! Vous avez le cheval, pourriez-vous me passer le royaume ? " Le chasseur finit dans son bain devant un écran géant, une mitraillette à la main et un cigare cubain dans la bouche. Il fait trancher la tête du cheval du roi pour la lui déposer dans son lit, car il lui a un peu manqué de respect.
Variation 2 : la Reine exige du pauvre chasseur qu'il ramène la prostate de Blanche-Neige. Le chasseur bien embêté 1./ ramène une prostate de sanglier. 2/ tripatouille un bon moment dans la carcasse de Blanche-Neige sans rien trouver, provoquant un véritable carnage abominable. Il se noie dans le lac, puis ressurgit du lac dans Blanche-Neige II. 2.1/ il ramène sa propre prostate, de peur de se faire souffler dans les bronches par la Reine. 2.2/ Trouve une prostate dans le corps de Blanche-Neige, véritable coup de théâtre dans ce conte plutôt tranquille. Blanche-Neige était donc un homme. 3.1/ la Reine n'y connaissant rien en anatomie s'en trouve fort satisfaite ! Le chasseur prend sa retraite et se range des voitures. 3.2/ La Reine qui n'est pas dupe demande à un chasseur numéro 2 de ramener la prostate du chasseur numéro 1 pour le punir d'avoir trahi. 3.3/ Le chasseur numéro 2 s'en prend à un sanglier car lui aussi est un pleutre. La Reine commence alors une collection de prostates de sanglier. 3.2.1/ Un ancien chasseur sortant de prison vient trouver le chasseur rangé des voitures. Il ne veut pas, mais replonge dans le crime organisé et le trafic d'organe en disant : "je veux en sortir, mais ils me ramènent dedans".
Variation 3 : La Reine convoque le chasseur pour programmer des frappes préventives dans la forêt, Blanche-Neige fréquentant des petits hommes barbus. Elle demande tout de même au chasseur de lui rapporter de l'ADN de Blanche-Neige pour prouver son forfait. Les frappes chirurgicales du chasseur désintègrent la forêt, et le chasseur est bien embêté pour ramener quoique ce soit. Il trouve par hasard de l'ADN de sanglier et le ramène à la Reine. 1/ Celle-ci, n'y connaissant rien en ADN s'en trouve fort satisfaite. Le chasseur devient un vétéran et souffre du syndrome de la guerre de la forêt. 2/ La Reine, ayant un doute, convoque les Experts pour analyser l'ADN. Les Experts, avec leur microscope, agrandissent l'image de la caméra de surveillance dix mille fois sans pixelisation et trouvent sur le bonnet du chasseur une étiquette cousue avec son nom écrit. C'est donc lui le coupable. La Reine court après le chasseur dans un entrepôt avec plein de canalisations situé dans les hangars d'un port industriel. Tout deux se retrouvent sur le toit. Elle le tient en joue avec son arme et crie : "Tu penses m'avoir trompée, mais je suis plus forte que toi ! " Puis elle fait un interminable discours au lieu de tuer le chasseur tout de suite, ce qui laisse le temps à Blanche-Neige, qu'on croyait morte, de ramper vers un autre revolver qui trainait par là (celui de l'action de la veille) et de loger une balle dans la tête de la Reine. Le chasseur ouvre le sac dans lequel est emballée le cadavre de la marâtre tandis que des techniciens de scène de crime, avec le mot "Forensic" inscrit dans le dos, posent du scotch jaune partout, et il s'empare alors du coeur de la Reine.
Car il y avait quelqu'un au dessus de la Reine : l'Empereur. Le chasseur ramène le coeur de la Reine à l'Empereur. Assis dans sa limousine, il dit :"Mission accomplie, maître ! " Celui-ci répond : "La Reine était ta mère, Walter". Le chasseur pleure.
vendredi 18 septembre 2009
Métamorphoses
Découvrant la créature se tortillant sur le matelas, nous nous sommes exclamés : misère de malheur ! Notre cher enfant s’est transformé en poisson. Comment pouvons-nous l’emmener à l’école dans cet état ? Nous allons nous faire réprimander par la DDASS. Nous l’avons supplié alors de retrouver sa forme originelle. Mais la créature ne faisait pas d’effort, elle semblait heureuse de son sort.
Malgré ce nouvel avatar, nous avons taché de faire bonne contenance. Dépêchons-nous ! Nous sommes en retard ! clamions-nous, mais le rejeton s’excusait toujours : « je ne peux pas aller à l’école ! Je suis un poisson ! »
C’était la vie qui se vengeait de m’avoir fait poissonnier, un jour, dans un Marché U de Lyon. J’en avais découpé, débité, des tas, de cette engeance marine, et maintenant mon propre fils était un poisson. Adoptant le déni en désespoir de cause, nous nous sommes emparés du menu fretin pour le doter tant bien que mal d’ habits humains.
Le poisson-fils fut ainsi conduit en classe. Les yeux honteux fixés au sol, nous nous attendions à de sévères remontrances. Il n’en fut rien. Le monde est étrange ! L’institutrice accueillit notre poisson avec infiniment de naturel. Dans la classe du vendredi, découvrant autour de nous singes, larves, poules, cochons et autres chimères se débattant au sol - bestiaire étonnant ! - nous sommes parvenus à la conclusion que certaines semaines de septembre, lorsqu’elles duraient trop, se terminaient par des métamorphoses.
mardi 26 mai 2009
Le Cochon Amarillo
C'est vrai quoi. J’étais déjà nerveux, en plus d’être triste d'avoir perdu le gros chat. Il y a toujours cette sorte de script où sont écrites des scènes convenues de la vie. A un moment, quand on vit, il y a la fameuse scène dite de... ; un classique, on l’attend, on se rengorge, on la vit. C’est comme pendant les accouchements, les pères font les cent pas, alors que plus personne ne fait ça, en vérité. Pendant les boums il faut tourner en rond sur place en écoutant de la musique daubée dans l'idée de se reproduire, quand on ouvre ses résultats d'analyse, il faut dire : "c'est le premier jour du reste de ma vie", quand on fait un barbecue, il faut porter un bob et un short vert, regarder le charbon de manière virile, et puis la scène du "le gros chat est mort" où l'on explique gentiment que le temps passe et que c'est très bien ainsi. Une fois effectuée, validée, la Scène de Vie se range dans la poche du veston, telle une preuve d’achat. Lorsque les preuves d’achat sont toutes réunies, nous avons le sentiment d’avoir vécu. Nous gagnons quelque chose de gratuit : notre passage. Un contrôleur arrive, et demande notre ticket, vérifie, et dans tous les cas, il nous met une amende. Nous prenons cher à tous les coups.
J’ai eu une idée formidable : ne rien dire. Hormis la grande lâcheté que cela implique, l’idée est idéale. Le gros chat ? Qui ? Non, je ne vois pas de quoi tu parles. Un animal ici ? Tu es bien sûr ? Pourquoi ne pas la couper au montage, cette scène ? Après tout, Kéké a passé le plus clair de son temps à lui taper sur la tête, au gros chat. Qui ? Ta mère ? Qui c'est ? Non, je ne vois pas de qui tu parles. Et si on regardait un bon gros dessin animé, au lieu de s'embêter avec tout ça ?
Nous étions sur le canapé, à faire le bonhomme doigt ou à jouer aux « cars ». Il était très content. Moi, très con tout court. J’avais avalé une noix de coco, coincée dans ma gorge, elle me faisait un cou énorme, aucun son n'en sortait. J'essayais de puiser l'inspiration quelque part, je songeais à Cameron dans le Docteur House, disant avec compassion : "Tu sais Kéké, le chat a souffert d'une maladie auto-immune, sans doute un Lupus, il n'a pas eu de fièvre parce qu'il était sous immuno-suppresseurs, avec un liposarcome dans le lymphome, mais à un moment il a été en tachycardie, puis en fibrillation, sa SAT a chuté, et malgré nos tentatives de le réanimer et une bonne piqûre d'adré, nous n'avons pu que prononcer l'heure du décès : 10h43. Je suis vraiment désolé".
Au lieu de cela, j'improvisais quelque chose de simple. Il me répondit à peu près « très bien », et enchaîna immédiatement : "tu fais le bonhomme doigt ?"
Quelques heures plus tard, il demanda où était son doudou lapin, celui qu’il avait oublié à l’école depuis des semaines, et dont il se foutait comme de sa première lingette. Je lui répondis qu’il était à l’école, on l’avait oublié il y a longtemps, et il fit une crise de désespoir.
Toutes les réponses sont dans les livres, évidemment, donc Z. lui prit un livre : « mon cochon Amarillo. » C’est l’histoire d’un petit garçon qui a un cochon jaune. Un soir il rentre, et l'animal n’est plus là. Son grand-père lui explique qu’il est mort, ils font un cerf-volant le jour de la fête des morts, presqu'à se réjouir du grand cycle de la vie. Ces mexicains sont vraiment impayables. A la fin, le petit garçon semble voir son cochon dans les nuages, il lui dit : « Mon cochon Amarillo, je t’aime et je t’aimerai toujours ! »
La lecture de cette dernière phrase n’est pas une sinécure. Ma voix se brise toujours sur le « tou... jours ». Elle part une octave ou deux au dessus, couine façon mouette, a du mal à atterrir, et s’écrase parfois à côté de la piste avec un reste de dignité. J’essaye de penser à des choses rigolotes pour la prononcer, Lolo Ferrari, Intervilles avec Guy Lux, la moustache de Rudy Völler, mais ça ne marche pas systématiquement. Le petit garçon du livre, joyeux et mélancolique, fait en fin de compte un grand coucou au ciel où le visage du cochon s'efface dans le lointain.
Ce livre lui a apporté un certain réconfort. Nous avons dû le lire une trentaine de fois de suite. J'avais beau me préparer à la fin, un hoquet l'écorchait toujours ; les parois de toutes choses, tremblant mais ne cédant pas.
La phrase finale du livre lui est restée : chaque fois que nous disparaissons, il aime à la répéter, avec force. La nuit tombée, ou quand je vais travailler, avec sa voix fluette, bien appliqué, il me lance : "Je t’aime, et je t’aimerai toujours !" Il rit, lucide, automate ou perroquet, il me récite cette phrase et observe mon air de ravissement ; mais parfois, Pinocchio métamorphosé, il me la murmure avec tant de conviction que cela m'effraie. J'ai l'impression que l'on va me piquer dans la journée, comme un gros chat. Par mimétisme, sa voix se brise, sur le «tou » de toujours. Il reproduit ma scansion accidentée, raisonnable, étranglée, ces choses encombrantes cachées sous le tapis, dans le congélateur, dans la cave, ce petit saut de cabri sonore pour venir à bout de la phrase. Alors, en partance, je souris, nous gloussons tels des polissons ; je suis vide, et ravi, même si, en fait, je dois partager ces tendres paroles avec un petit cochon jaune.
samedi 28 mars 2009
C'est maintenant demain
*
Me voyant enlever mon pantalon : "Papa, tu es torse nu des jambes".
Contemplant un bonbon : "Ce bonbon ? je crois que je vais me le garder pour demain. Je crois que c'est maintenant demain, je le mange."
Poète : "Maman, je t'aime plus fort que la vitesse. Plus fort que la fumée. Et que les bolides."
Premier Calembour : "Les hommes des cavernes vivent dans des grottes... (gloussant) Des grottes de nez !"
(J'ai déjà entendu cette plaisanterie chez des adultes, mais l'entendre dite "sérieusement" par kéké m'a quand même bien amusé) : Juste avant une séance de bagarre : "Papa, je vais faire pipi, commence la bagarre tout seul, j'arrive."
lundi 5 janvier 2009
Le collier d'ambre
Surpris, je lui demande pourquoi il veut retirer son collier : il marmonne quelque chose, je ne comprends pas. J'essaye de faire mon psychologue, comme dans les téléfilms de France 3, du genre, tu veux me faire un dessin pour expliquer pourquoi ? Regarde, le bonhomme-doigt a un collier, soudain il veut l'enlever, d'après toi, pourquoi ?
Mais rien, c'est le silence, un silence bougon. « Je veux enlever mon collier », juste. Ah, pour m'expliquer comment je dois faire le bonhomme-doigt, il est bavard, oui, mais pour les choses importantes (« la nounou te met-elle des baffes ? », « Maman voit-elle des messieurs l'après midi ? »), il n'y a plus personne.
Alors je m'exécute, sans rien demander de plus. Je cherche dans ses cheveux – comment cela s'appelle ? – l'interrupteur du collier. Les jours passent, par milliards, dans l'indifférence, dans la toundra des sentiments, l'électro-encéphalogramme de l'existence est plat, mais là, j'ai un petit pic de vie, au niveau du ventricule gauche. Je sais que c'est ridicule, mais dans ma situation, ma localisation, celle au ras des choses, je préfère être un peu triste ; comme dans un belvédère, je profite de la vue. Je pense à Trotski qui disait à propos du cadavre de Lénine, allongé sous sa cloche de verre comme un fromage : nous n'avons pas besoin d'idole ; et pourtant ! Kéké penche sa tête en avant, et je dévisse le collier d'ambre.
Le collier vient ruisseler dans ma paume, avec un petit bruit de bijou en toc. Je me suggère de le garder dans la poche, en permanence. Eventuellement, il ira rejoindre une boite, comme des dents de lait à venir. J'observe. Attentif. J'erre, bactérie sentimentale, dans la minuscule paroi des choses qui se déroulent, visibles seulement au super microscope, dans l'infinitésimal ; peut-être qu'en me penchant un peu, en collant l'œil par terre, je peux apercevoir un atome du temps qui passe, un fragment de l'entropie qui gouverne notre monde. Dans ma main, l'objet est encore tout chaud de sa transformation. Avant, il était dans le quotidien, tellement présent qu'il en était invisible, maintenant, c'est simplement un objet du passé. Une relique de l'enfance, un joli souvenir. C'est une alchimie, je sens la marmite mondiale bouillir pour la transmutation de nos instruments à vivre, derrière une quelconque cloison, je suis captivé par cette magie, magie triste, le collier d'ambre dans la main. Grand œuvre des hommes, panacée mélancolique.
Puis le lendemain, je me raisonne : le collier lui grattait le cou, sûrement. Ce soir, je lui proposerai de le remettre.
samedi 20 décembre 2008
Le coeur de l'armée bouge
Je tiens d'abord à m'excuser pour le titre. Je ne le ferai plus. 2009 approche, tout va changer.Je voulais à la base laisser un mot sur la petite chorale de Noël entendue vendredi matin, c'était le premier spectacle de kéké.
Bizarrement, bien que lourdement midinette à mes heures, j'ai trouvé ce chœur de micro-chanteurs au nez morveux plus cocasse qu'attendrissant, l'écoute de ces Pères Noël qui entraient par tous les trous de cheminée m'a plongé dans une humeur sarcastique quelques bonnes minutes. J'ai, évidemment, eu le cœur serré, lorsque j'ai aperçu kéké m'apercevoir, lever sa main, et me saluer doucement parmi les enfants qui gueulaient, mais pas plus que Clint Eastwood examinant son pistolet propre, au coucher du soleil.
Atteint de la célèbre névrose du blogueur, celle qui consiste à imaginer, au moment où on le vit, le "billet" qui va en découler, je me gaussais des enfants empilés sur des bancs, comme des amphores dans un Bricorama sur l'autoroute. Les grands assuraient la mélodie, les moyens bafouillaient la chanson, mais celle d'avant, en mimant des lutins avec leurs doigts, les petits ne faisaient rien, observant la chorale des parents ployer sous le poids des appareils photo. Intérieurement, je me moquais beaucoup de ces petits, inertes, la bouche ouverte, les yeux dans le vide, perdus dans leurs rêves parmi le brouhaha ; je les trouvai d'un ridicule désarmant, lorsque je vis kéké, la bouche ouverte, les yeux dans le vide, perdu dans son rêve parmi le brouhaha ; sublime ; je ne fus pas surpris ; lui, si indépendant, indifférent à cette foire grotesque, unique, exilé sur le sol au milieu des niais, forcément génial, avec un talent considérable dans l'exécution de son non-chant.
A la fin, Z. s'est levée, émue, les yeux humides. Et j'ai rattrapé le temps perdu en étant ému seulement trois secondes, mais très fort. Puis nous avons mangé des crêpes au Nutella, ce qui m'a ému l'estomac.
Dans le métro, parti travailler, de bonne humeur, je fus pris d'un sentiment poisseux, comme si les pigeons de la Mélancolie m'avaient fait caca dessus, lorsque je lus, dans le journal gratuit, ces histoires de jeunes qui se mettent des sacs sur la tête, tout ça - les bonshommes doigts du père Noël - pour en arriver là. Le soir, kéké était en vacances, par procuration, j'en fus euphorique.
Mais en fait, j'ai surtout envie de laisser la suite à Z, c'est tellement mieux dit ici...
vendredi 5 décembre 2008
En avant l'amnésique
Je le regarde et je pense, le visage écrasé contre la vitre : maudit petit balcon. J'ai passé une semaine étrange. Je suis fatigué, comme j'ai commencé une cure de vitamines, je suis fatigué en pleine forme.
A la cantine, le cuistot commence à m'appeler Monsieur Frite. Je n'aime pas ça. Mais comme je suis très ouvert d'esprit, je souris et je réponds : "j'aime les frites, que voulez-vous." Aujourd'hui, Z. est allée à l'hôpital, avec Kéké, comme ce n'était pas grave, finalement, nous avons été soulagés.
Pour me récompenser de toutes mes aventures depuis l'aube de mon humanité, j'ai décidé de prendre des frites à midi. Le cuistot est arrivé, me voyant avec mon plateau orné d'une nappe en papier blanche, il m'a dit, il m'a susurré plutôt, avec une merveilleuse discrétion : "avec ça, des frites ?"
Je me serais cru au Fouquet's, ou dans un bordel de luxe, je me sentais comme le Prince d'un quelconque rocher. Ce tact très hôtelier, cette épochè du patron de bar face à son pilier, c'était remarquable. J'ai opiné, au diable les z'harricots et la glauque engeance légumineuse, donnez moi de la patate, pour que j'ai la patate.
Avec une noblesse achevée, un geste expert et mélancolique, il a sorti la grille de la friteuse, et le produit étincelant de la friture semblait un cabas rempli d'or !
Dans le métro quelqu'un parlait tout seul, je me suis surpris à ne plus en être surpris. J'ai posé mon livre sur mes genoux, et regardé au loin, dans l'infini obscur derrière la vitre, un infini avec moi en train de nager dans la mer, hélant les gens sur la plage, regarde comme je vais loin, vacances permanentes, et une fille pas tellement belle a cru que je la fixais intensément, elle s'est levée quelques secondes plus tôt que nécessaire pour sortir. A la place de cet infini de songe, il y avait une sorte de fauteuil vide.
Kéké est sur le lit, pendant ce temps, allongé, il regarde son chien en peluche, sa bonne fripe fidèle, il lui dit : "tu es beau comme un vieux."
mercredi 26 novembre 2008
La petite sardine
Kéké vient me voir, il rampe au sol, près du lit : « protège moi papa ! Je suis la petite sardine ! » Je le hisse sur la barque, il continue : « regarde, un requin-minou qui me poursuit ! »Le requin-minou est allongé sur le sol, féroce prédateur orange des mer, chasseur cruel et sanguinaire, il feint la léthargie, en ronronnant, étalé, inerte, mais c'est pour mieux tromper ses proies, les pauvres petites sardines, qui abusées par cette apparente bonhommie se laissent dévorer atrocement, par surprise, puis meurent en agonisant, ou agonisent en mourant.
« Regarde, continue Kéké, le requin-minou va nous attaquer ! » Nous tremblons de peur, blottis dans la barque, sous la couette, tandis que le terrible animal nous dévisage de son œil vert, maraudant autour de nous, se rapprochant peu à peu, mais sans vraiment se déplacer en fait, ronronnant juste au sol comme un gros chausson au pomme. Puis le requin-minou se lève, s'étire infiniment, fait le dos rond, et s'en va lentement, roupiller dans la pièce à côté.
Nous sommes soulagés. La menace est écartée, maintenant. Mais Kéké se penche au bord du lit, et trouve un nouveau danger : « regarde papa, le requin-chaussure ! Il va nous attaquer ! »
Le requin-chaussure attend, tapi dans l'ombre, sa bouche démesurée grande ouverte, pleine de lacets. Il patiente, inerte, objet inanimé, mais c'est pour mieux tromper ses proies, les pauvres petites sardines. Papa protège moi ! Le requin-chaussure va nous attaquer.
Comme la vie est dure pour les petites sardines.
Il y a trois ans, nous avons péché non pas une petite sardine, mais une petite crevette. Je la décortique tous les soirs avec toujours autant d'appétit. Bon anniversaire Kéké !
[image : source]
dimanche 2 novembre 2008
Les petites bottes (ou le non-dit)
Elle : Oh regarde ! Les petites bottes de kéké ! Range-les dans ce placard, tiens.
Lui : Mais pourquoi faire ?
Elle : Et bien, ça peut toujours servir !
Lui : Mais non, elles sont trop petites, ces bottes, elles ne lui vont plus ! On n'a qu'à les jetter à la poubelle.
(silence)
Elle : Tu n'es pas gentil.
lundi 22 septembre 2008
La Joie des enfants
Il a dû entendre cette expression à l’école, peut-être une histoire de sa maitresse, « apprendre à lire, c’est la joie des enfants !», ou sans doute dans la cour quand les petits s’adonnent à des jeux barbares : « s’étrangler pour devenir tout rouge, c’est la joie des enfants !».
Cela a sonné comme un corps étranger dans son langage, dans notre langage commun, que nous partagions tous les trois, jusqu’à présent. C’est le monde extérieur qui s’y glisse. Et comme nous sommes très heureux qu’il s’ouvre au monde, très heureux de le voir grandir, et nous de vieillir, et de crever comme des chiens puants dans des fosses communes, nous l’avons félicité. C’est la joie des parents !
L’expression nous est restée. Depuis quelques jours, nous la déclinons jusqu’à l’absurde, en riant, pour tout. Se brosser les dents, finir ses brocolis, péter, jouer aux voitures, sortir les poubelles, aller pisser, tout ça, c’est la joie des enfants ! Il glousse quand on l’imite, satisfait d’avoir enrichi la famille de quelques mots, de nous fournir des fragments énigmatiques de son monde nouveau.
Ce matin, le réveil n’a pas sonné. On s'est levé, paniqué, avec la tête éclatée des vampires malpropres qui ont raté le crépuscule et qui vont se faire prendre par les contrôleurs de l’aube. On s’habille à toute berzingue, et nous voilà dans la rue. Kéké n’a pas l’air habillé, il a l’air emballé par ses vêtements, saucissonné, tout de traviole. Et il n’a pas l’air emballé du tout, en fait, d’aller à l’école. Il proteste, mécontent : « l’école, ce n’est pas la joie des enfants ! » et nous éclatons de rire.
lundi 8 septembre 2008
Challenger
Mon téléphone sonne dans le silence des claviers qui crépitent. C’est Kéké à l’appareil. Je reconnais le numéro de la maison, mais je décroche avec un ton neutre. De sa petite voix de flûte, il me dit malicieusement : « Papa, tu achèteras des yaourts au caramel ? »
Les visages se tournent vers moi, je réponds d’un ton égal : « Oui bien sûr. J’y penserai ». Les collègues s’approchent, imperceptiblement, j’ai peut-être une solution pour la base de données de la navette Challenger. Kéké répète encore : « tu achèteras des yaourts au caramel, papa ? » Sa mère glousse derrière lui.
On pose les mains sur mon bureau, les têtes sont courbées sous le poids des responsabilités, bon sang, c’est la base de données, c’est pas comme si c’était l’Eurovision, les petits champignons dans les sous-bois ou d’autres trucs de hippies communistes, non. J’ai peut-être un expert en ligne, ou l’un des innombrables employés d’astreinte des hot-lines mondiales, croupissant comme tout un chacun dans des open-space fermés du globe, caves câblées au réseau où bourdonne sans cesse une climatisation, ou une ventilation, ou une aération, ou une turbine, où, dans un calme industriel, semble perpétuellement ronronner un chat électronique.
Il me dit d’un ton à désarmer la Corée du Nord : « Papa, je t’aime ». Je déglutis, puis je poursuis plus bas : « Oui très bien… moi aussi, je… » sa mère rit, derrière, je l’entends qui chantonne : « papa est coincé ! Papa est coincé ! » Les bouches déformées de mes collègues se tendent vers moi, poissons asphyxiés, désireux d’un oxygène de solutions à des problèmes de charge.
Kéké répète encore : « Je t’aime papa. Je t’aime ». Ce n’est pas dégoulinant, ce n’est pas indigeste, ce n’est pas un gros pudding rose à vomir, c’est juste pur, fin, ténu, un petit calice de cristal avec des mots, furtifs, sacrés, partagés comme des hosties.
On me regarde comme si je devais valider un formulaire en ligne pour couper une tête, et je répète à mon tour « Moi aussi. Moi aussi, tu sais. » J’entends encore sa mère qui se marre. Je raccroche. Je suis un peu rouge. Les collègues continuent à errer un peu plus loin de mon bureau, secouant la tête, se disant qu’il s’agissait sans doute d’un truc de hippie communiste.
Puis j’ai envie de rappeler. C’est mon fils, quand même, il faudrait que je lui dise : « je t’aime kéké, aussi, tu sais. » Que je monte sur le bureau pour gueuler de toutes mes forces que j’aime mon fils, bon sang, mais je sais ce qui se passerait, on m’emmènerait à l’infirmerie, on me donnerait un Doliprane pour soigner ma folie, et je recevrais un blâme parce que je suis fou. On me dirait d’être moins fou car la folie furieuse est un motif de licenciement, et que je ne mets pas une bonne ambiance dans l’équipe avec ma folie furieuse. Alors je ne le fais pas, j’ai trop de pudeur, je ne veux pas qu’on devine mon secret, l’incroyable révélation que j’aime mon fils , je me penche sur le sort d’une chose qui ne m’aime pas, elle, la base de données.
Je me dis que pour rattraper ce temps perdu, nous jouerons longuement, ce soir, à des navettes bien différentes de Challenger, carlingues qui filent lentement au zénith, qui toisent le monde dans une orbite sans bruit.
lundi 7 juillet 2008
le globicéphale
Quand j’ai vu ce nom sur la fiche descriptive, face au squelette figé dans les airs, j’ai pensé : bon sang, quel mot fabuleux ! Le globicéphale !Depuis hier, je l’emploie à la moindre occasion. Regarde, c’est beau comme un globicéphale. Kéké, tu veux jouer au bonhomme globicéphale ? Allez, au bain, petit globicéphale d’amour, envoie des ondes au loin avec ton sonar.
Le globicéphale, ou « dauphin pilote », a une grosse tête globuleuse. En bref, avec son front proéminent plein de graisse, il envoie des bips au loin, qui lui reviennent modifiés en cas d’obstacle. Ce qui compense sa vue déficiente. Ne dit-on pas miro comme un globicéphale ?
Nous sommes allés voir l’exposition « incroyables cétacés » à la Grande Galerie de l'Evolution. Dans une ambiance obscure, parmi le son étrange des baleines tristes, Kéké nous a supplié dès la première minute de rentrer à la maison. Il avait la trouille. C’est vrai que ces grands squelettes de cachalots, suspendus dans les airs, nous toisant comme des fantômes marins, ce n’était pas très rassurant au début.
Les organisateurs d’expositions doivent avoir tous la même formation, nous l’avons noté plusieurs fois : faire en sorte que le visiteur ait envie de se pendre dès la fin de la visite. L’exposition commence sur l’histoire et l’évolution des cétacés, en passant sur leur reproduction, pour finir sur des grandes scènes de chasse à la baleine, de carnage de dauphins au bazooka, de cachalots atomisés avec des cuirassiers Potemkine. Un grand panneau indique la population dérisoire de ces monstres marins. Il en ressort la vague impression gênante que l’homo sapiens est un connard, et qui plus est, un connard efficace.
J’avais eu le même sentiment, après un truc à la Villette, on voyait des rivières tièdes avec des poissons morts, terrassés, la bouche béante, comme s’ils avaient regardé un documentaire animalier pendant quatre heures. Paysages d’usines, civilisation de turbines. On en ressortait dépressif, l’envie de lancer une chaine sur les blogs : suicidons-nous collectivement.
Je me rappelle d’une fille, au lycée, elle militait contre la vivisection, on rigolait. Ah, le second degré ! Je lui disais : miam, j’ai mangé un bon steak de chaton à midi ! Je suis de bonne humeur ! Super ma crème seconde jeunesse à base de gentilles grenouilles ! Plus elle protestait maladroitement, trépignant avec ses petits poings serrés, plus nous répondions des horreurs. Fille du collège, je te le dis, après toutes ses années, pardon, à bas les steaks de chaton, et les globicéphales panés. Pour la peine, quand j'irai au paradis, je chevaucherai des dauphins pilotes, dans la voute céleste, en ton honneur !
Détail incroyable pour moi qui ai la science infuse : j’ai appris un truc. J’étais persuadé que l’histoire de l’évolution, c’était des animaux qui sortaient des mers pour peupler la terre, passant du batracien à la marmotte pour finir dans les transports en commun. La faute au dessin animé « il était une fois l’homme », avec la toccata de Bach, etc. Et bien non ! Les cétacés, ce sont des sortes d’ours avec un gros nez qui sont devenus amphibie, peu à peu. A force de fricoter avec les océans, ils ont fini par perdre leurs pattes arrières. Tiens, c’est une remarque que je pourrai ressortir à un Kéké récalcitrant : « sors du bain, humide progéniture, ou tu vas finir par perdre des pattes arrières ! » Voilà pourquoi, d’ailleurs, les cétacés sont des mammifères ! Ils étaient poilus, avant.
Je me suis senti tellement plus intelligent, après. Presque le melon. A la limite du globicéphale.
dimanche 6 juillet 2008
Le bonhomme doigt
Ah ! Terrain vague de l’enfance, où il n’y a rien, et où on l’on construit tout frénétiquement, sans lassitude ! Sans lassitude. On répète les jeux. Répète. Répète. Je m’assois à côté de Kéké, il me demande : « Papa, tu fais le bonhomme doigt ? »Le bonhomme doigt, c’est mon index et mon majeur qui font les jambes. C’est un être grotesque, une patte plus longue que l’autre, Quasimodo de main, claudiquant sur le canapé. Avec deux genoux dans chaque membre. Il est toujours disponible, à portée de main, évidemment. On ne l’oublie jamais. Kéké le convoque : « Bonhomme doigt, on monte sur la montage ? On descend la montagne ? On monte sur la montagne ? On descend la montagne ? ». Le bonhomme doigt est infatigable, contrairement à moi.
« Papa, tu fais le bonhomme doigt ? » Ah ! Candeur de l’enfance ! Non, j’ai pas envie. Pause. « Papa, tu fais le bonhomme doigt ? » Bon, d’accord. Le bonhomme doigt est le témoin émerveillé et attentif. Ah ! Plaisirs simples de l’enfance ! Regarde, bonhomme doigt, je suis la voiture rapide ! Regarde comme je vais vite ! Tu as vu bonhomme doigt ? Tu monte sur le train de la montagne, bonhomme doigt ? Tu regardes comme je vole, l’hélicoptère.
Les heures passent, le bonhomme doigt est toujours là, fidèle. Dans le métro, au square, chez le boucher. Tu es où, bonhomme doigt ? Regarde, les portes du métro se ferment. Regarde, elles s’ouvrent. Elles se ferment.
Bon allez, maintenant, ça fait trois heures qu’on joue, Kéké, le bonhomme doigt est fatigué, il va retourner dormir dans son poing, et moi je vais aller m’asseoir sur le fauteuil… « Papa, tu fais le bonhomme doigt ? » Je soupire. De terribles soupirs, longs, puissants, fournis. Non, Kéké, papa est libre, libre comme la liberté, et les droits de l’homme, comme libre Max, et papa en a assez de jouer, là, il a un droit opposable au repos !
« Papa, tu fais le bonhomme doigt ? »
Je serre les dents. Non ! ! J’en ai marre ! Il est mort le bonhomme doigt ! A plus ! Fini ! Couic ! Il est mort, avec toute sa famille, écrasé par des trains remplis d’obèses, il est en charpie, on le verra plus jamais de la vie ! Tu peux lui dire adieu et pleurer sur sa petite tombe qu’est un tupperware ! Puis, pour bien me faire comprendre, je m’empare d’un couteau et je me tranche la main, et je la mets aux toilettes, et je tire la chasse, l’eau déborde, et j’agite mon moignon sanguinolent en répétant les yeux révulsés : tu vois ? ! ? Ya Plus de bonhomme doigt ! ! ! !
Il me dévisage, interdit. Il réfléchit, un instant, encore. Il dit : « Papa, tu fais le bonhomme doigt ? »
…
Je m’effondre.
Je tombe au centre de la terre, dans le magma orange.
Bon, d’accord. Je remonte lentement, du centre de la terre, en me faisant moi-même la courte échelle.
Je suis de retour. Kéké est content. Il dit : regarde, bonhomme doigt, comme je roule vite, tu as vu ? Tu veux monter ? Bonjour, bonhomme doigt, tu vas bien ? Tu m’accompagnes ?
mardi 13 mai 2008
L'attaque du train en bois
Nous sommes assis côte à côte, Kéké et moi, dans le train en bois du square. Des enfants jouent comme des dingues autour de nous. Longtemps, j’ai été le seul ami de Kéké, son compère, son coéquipier. Les autres enfants venaient le voir, et il les regardait ennuyé, comme des poissons rouges dans un aquarium tout autour, il se tournait alors vers moi pour jouer aux choses sérieuses.
Kéké observe ses petits doigts pincés sur du rien. Il se tourne vers moi, ébloui. Il n’est plus seul dans l’univers ! Une créature de son espèce lui a parlé. Il me répète avec conviction : on est dans le train ! Il garde fermement ses doigts serrés sur son ticket, en admirant le paysage ne pas défiler. Tchou tchou, médite-t-il.
Nous changeons de place, je le fais grimper dans un petit wagon, à l’arrière ; je ne le suis pas. Il ne me réclame pas. Je le vois, j’ai les mains tendues vers son dos qui m’échappe, il s’engouffre à l’intérieur. Il hésite à se retourner, à me chercher par réflexe, mais entraîné par la foule, il s’assoit. Il est au milieu des autres, il tente quelques unes de ses jeunes remarques, un peu décalées. On est dans le train, répète-t-il. Le petit contrôleur passe encore. Quel zèle. Incroyable, se faire contrôler trente fois pendant un même voyage, quelle pratique anti-commerciale. Kéké le reconnaît, il s’exécute avec gratitude, lui montre encore ses doigts pincés. Le devoir accompli, l’employé sort lestement de l’engin par la fenêtre, pour aller contrôler des passagers assis sur le toit.
Je vois mon fils affairé, tournant son visage ébahi d’un enfant à l’autre afin de décrypter les règles de ce jeu insaisissable et changeant. Je recule peu à peu, je m’éloigne du jeu, je m’adosse contre
Kéké, sans qu’on ne lui demande rien, avec une intacte conviction, tend régulièrement son ticket au garçon assis en face. Il est dans le train. Il veut se faire contrôler. Puis le voyage paisible tourne à la tragédie : un enfant crie : FBI !, brandit son revolver de doigts, et les autres enfants crient aussi : FBI ! Ceux dans les wagons, ceux assis sur le toit, ils crient tous : FBI ! Et les enfants se tirent les uns sur les autres, entre fédéraux, dans un vacarme de pan pan pan. Sans doute une triste histoire de guerre entre services. Au milieu de ce massacre interminable, faute de victime, un garçon veut faire son compte à Kéké, il le vise, posent ses doigts à bout portant, criant toujours : FBI ! Kéké, probablement le seul civil du voyage, lui montre ses doigts pincés. Une fois de plus, il dépose dans la main-pistolet de l’enfant son ticket imaginaire.
dimanche 23 mars 2008
La Grue Eiffel
Nous sortons du RER, nous avons décidé de faire du tourisme. Notre fils n'a jamais vu la Tour Eiffel. Spectacle étrange, sur le trottoir, un groupe d'une cinquantaine de personnes passe devant nous, ses membres portent tous la même parka.Tout d'un coup, les immeubles s'écartent comme des rideaux, la Tour Eiffel se dresse, gracile, orange de près, échafaudage sans façade.
Nous lui montrons du doigt ce qui est décrit comme un exploit des ingénieurs moustachus du temps passé : Kéké reste impassible. Il examine ce sémaphore métallique, fronce les sourcils, le soleil l'aveugle. Il scrute, c'est immense, de la dentelle d'acier partout, dans tous les sens, comme un arbre bourgeonnant de rivets. Puis il tourne la tête dans la direction opposée, et son visage s'illumine, enfin, il aperçoit par dessus les toits de zinc, derrière nous, s'élever un fin T métallique, il s'exclame fou de joie, l'index brandi : "Une grue ! Une grue ! Une grue !".
jeudi 6 décembre 2007
Les esprits : les amis invisibles
Lorsqu'il avait un an, il arrivait à kéké de regarder attentivement, l'air songeur, des choses dans la pièce. Une prise, un rideau, un coin de mur blanc. Un endroit indéfini, qu'il fixait avec curiosité.
Maria, une jeune amie de mon épouse, musicienne comme elle et qui gardait notre fils de temps en temps, avait expliqué en riant ce phénomène : au Vénézuela, son pays d'origine, on racontait que les jeunes bébés pouvaient voir les esprits. Cette faculté disparaissait bien vite en grandissant, avec l'acquisition du langage. Les esprits, furtivement aperçus par ces témoins sans parole, regagnaient bien vite leur invisible cachette, et les enfants grandissait, oublieux de ces naïves visions...
J'avais ri jaune à cette charmante hypothèse. Je n'aimais pas ces histoires. Rationnel, carré, amateur de mathématiques, je n'y croyais pas bien sûr, mais je n'aimais pas quand même. Ça me dérangeait d'en parler. J'avais connu un autre type, aux vendanges, dans le Beaujolais, qui s'appelait Manu, et qui n'aimait pas ces histoires, non plus. J'y reviendrai.
Un soir, E. rentrait tard, nous étions avec kéké au milieu du salon, à agiter quelques hochets, dans le silence. Nous habitions en banlieue, parfois une mobylette vrombissait dans la rue, mais le reste du temps, il n'y avait pas de bruit. Alors tandis que je lui racontais d'imbéciles comptines avec la voix suraiguë qu'ont les parents dans l'intimité, à l'abri des amis d'enfance devant lesquels ils font les fortiches, kéké s'est mis à fixer un mur du salon. Coquin, j'ai dit : "alors, tu regardes les esprits ? " Le petit congélateur caché dans mon dos s'est allumé, bêtement, j'ai eu froid. J'ai rigolé, tiens, mon fils voit des dead people. On est bien. J'ai tourné le transat de l'autre côté, pour faire diversion, mais kéké, sans se laisser distraire le moins du monde, a aussitôt tourné la tête dans l'autre sens, retrouvant l'endroit exact du mur, si fascinant. Il souriait. Il agitait son hochet, comme pour faire coucou, comme s'il faisait du morse.
Et bien, on se fait des amis ? Tu ne connais pas la crèche, toi, alors tu profites de tes petits compagnons invisibles ? Et bien on va mettre un peu de musique, hein, dis-je la voix cassée ? Je me mis à chanter sans conviction "tape tape petites mains... tourne tourne joli moulin..."
Puis le chat s'est posté non loin de nous, il s'est mis lui aussi à regarder avec un vif intérêt et ses yeux verts comme des billes ce même coin du mur blanc. Ah non, gueulais-je, excédé, le chat ne va pas s'y mettre, lui aussi ! Comme je ne souhaitais pas mettre de coup de pied aux fesses à mon fils, je m'en suis pris au chat, l'envoyant prestement balader dans la pièce d'à côté par un majestueux vol plané. Le matou est revenu, insensible à mes gesticulations, pour se remettre au même endroit, et fixer les yeux brillants, le coin blanc.
Alors, le voisin a du faire tomber un dictionnaire par terre, un bruit sourd a fait trembler le mur, et mon coeur est sorti de la poitrine. Je l'ai ramassé par terre, et comme un zombi, je l'ai remis à l'intérieur du thorax, disant à Kéké : n'aie pas peur, n'aie pas peur, papa te protège ! Au fait, ai-je ajouté, prenant une voix caverneuse : mais qui protège papa ?
lundi 3 décembre 2007
Le gâteau au chocolat
Avant, j'y mettais quelquefois kéké dedans, lorsqu'il était plus petit, comme un gros sac de patate ; il avait sa tête qui dépassait, il mettait ses petites mains rassemblées au bord, contre son menton. Je le traînais à toute vitesse, kéké rigolait, je disais : " Tiens, j'ai acheté du gigot de bébé ", les gens trouvaient ça bizarre. Parfois, lorsqu'il était gardé par la nounou, dès que je rentrais à la maison, il me réclamait immédiatement : " Chariot ! Chariot ! Chariot ! " L'air un peu gêné, je m'exécutais : je sortais le chariot à roulette, j'y mettais le fiston dedans, et je parcourais la pièce tandis qu'il s'extasiait. La nounou trouvait ça bizarre.
Mais aujourd'hui, je rentre du Champion avec un chariot bien rempli, tout mon salaire a dû y passer. Aujourd'hui, tout le monde est malade. Kéké a la fièvre. Il a fait sa grosse lèvre du bas, ses yeux humides de personnage de manga, et a réclamé : "Gâteau au chocolat ? " La seule personne valide, moi, a été désignée comme volontaire. Les consignes étaient simples : objectif principal, gâteau au chocolat.
Mon retour est triomphant ! "Gâteau au chocolat ! ", s'exclame la foule en liesse, amassée dans les rues de mon appartement ! Le père prodigue est revenu ! L'attente est si forte, de leur corps fatigués vibrent des petites mains, ils réclament leur pitance.
Mais moi, je suis sadique. Je fais : "Quoi ? hein ? Ga quoi ? Teau quoi ? Gâteau au quoi ? Jamais entendu parler ! " Alors la foule sans retenue se tord, gémit, s'arrache les cheveux, implore sa douceur. Gâteau au chocolat, opium de mon peuple. Vite ! Qu'on libère Barrabas, qu'on cloue Jésus, qu'on fasse ce qu'on veut mais qu'on sorte le foutu gâteau au chocolat du chariot ! "
Mais tel un méchant de James Bond, je fais des rires sardoniques : "Oh flûte. Je crois que je l'ai oublié. Pas de gâteau au chocolat. Gnark gnark gnark. " Et lentement, je sors une par une les emplettes du chariot, je prends mon temps. Je crains l'émeute. Je grince des dents, je roule des yeux de fous. " Je l'ai peut-être mangé en route, qui sait ? "
Le chariot est vidé à moitié, je me complais à les voir aplati par terre, sans aucune dignité, la langue pendante ; et alors le doute m'assaillit. Et si j'avais vraiment oublié le gâteau au chocolat ? Et s'il n'y était pas dans le chariot ? Je poursuis mes rires diaboliques, mais leur intensité baisse peu à peu, ma voix déraille. Pourtant, je me revois bien dans le rayon, à bien choisir "chocolat noir" et non pas "chocolat tout court ", car Kéké est allergique au lait.
Puis j'arrive à la litière, le chariot est maintenant vide, et il n'y a pas de gâteau au chocolat. Je dis : "Oh merde, j'ai vraiment oublié de le gâteau au chocolat. " Eux, continuent à gémir, partagé entre la colère et la comédie. Vite ! On a faim ! Non mais sérieusement, dis-je. J'ai oublié le gâteau au chocolat. Allez, finie la plaisanterie, maintenant, gronde mon épouse. Je sors l'étiquette, et je cherche dans la liste. Rien. Je bafouille, bredouille. Pourtant, dis-je, dans les rayons j'ai bien choisi "chocolat noir ". Silence. Virtuellement, une potence se dresse. La potence à papa. Kéké trousse sa lève inférieure tremblante, fait d'immenses yeux humides, et articule dans une plainte interminable : " Ga... teau .. au ... cho... co.. laaaat !... "
Je suis chassé de mon domicile, sans chariot, afin de ramener au plus vite le goûter, couvert de sobriquets sévères tels que : nul, incapable, débile, imbécile, ordure.
J'ai assumé pleinement la responsabilité de cet échec patent. Responsable et coupable. J'ai présenté immédiatement ma démission du poste de père ; démission aussitôt refusée.
mercredi 28 novembre 2007
Poli 2.0 : Kéké (3)
Ca commence beaucoup ici, et un peu par là.La maternité était à un quart d'heure à pied, nous avons pris la valise noire et entamé notre périple. Le matin se dressait lentement, métallique, comme une lame à cran d'arrêt découpant la brume. C'était un quart d'heure à pied, mais pas pour quelqu'un qui accouche, en fait. Quelle idée avions-nous, impossible de marcher plus de deux pas sans s'asseoir par terre. J'ai dit très diplomatiquement : s'il te plaît, tu ne vas tout de même pas accoucher sur le trottoir ? La neige s'est mise à tomber. Il ne manquait plus que les loups.
Parfois nous croisions des passants, qui accéléraient leur marche avec horreur comme s'ils avaient croisés les monstres des égouts. E. me disait de temps en temps : " tu es vraiment un connard ". Arrivés à la maternité, j'ai dit un truc débile du style " C'est pour un accouchement, s'il vous plait ", tandis que mon épouse se traînait par terre, implorant qu'on l'achève d'une balle dans la tête comme un cheval.
C'est que nous voulions un accouchement sans douleur. Naturel. Sans artifice. Sans péridurale, juste le souffle de la respiration et des chansons. Avec un âne et des vaches ; j'aurais joué de la guitare, et ma femme fait du macramé, tout ça. Elle avait tout prévu, elle allait accoucher assise ou accroupie, avec du Chopin en fond sonore, des danseurs contemporains, des happenings avec des gens nus, etc. Mais bon, nous avons eu en fait l'accouchement le plus médicalisé de l'année, il ne manquait plus que des androïdes, Dark Vador et un bistouri laser pour faire plus moderne. E. me répétait : " pardon, mais tu es vraiment un connard, pardon, etc. S'il vous plaît, piquez-moi ! "
C'était long, c'était trop, je n'avais pas les moyens pour de telles émotions. J'ai vu la tête apparaître, éponge rouge de cheveux, et j'ai pensé : "tiens ça serait bien si je pleurais maintenant, je crois que çà me défoulerait un petit peu.", mais en vain, j'étais comme un rustre devant l'horloge du monde, abruti, effacé, envahi. J'ai eu un court-circuit, je me suis senti décalé, c'était comme si je vivais un documentaire en trois dimension, au Futuroscope. Je voulais vraiment pleurer, cela semblait une bonne initiative, un bonne idée d'improvisation dans cette séquence. Mais je regardais, hébété, les mains posées sur mes cuisses, comme on regarde une course de cheval, attentif, concentré sur le résultat. Je comprenais que certains s'encombrent de camescopes ou d'appareils photos, pour meubler. Ma compagne me disait de temps en temps : " Espèce de connard, peux-tu me vaporiser le front ? " J'ai vu une oreille. Une bon sang de bonsoir d'oreille d'être humain, neuve, ronde, parfaite, une personne que l'on déballe devant moi, encore sous garantie, un congénère qui a voyagé depuis le singe, les huîtres et les lombrics, qui va s'essayer à l'existence, encore un autre contribuable, un ami fidèle, un amoureux, quelqu'un qui écoutera de la musique en rêvant, quelqu'un qui voudra dompter le monde ; j'ai pensé qu'on ferait sacrement la foire, qu'on accomplirait un sacré voyage, même si on ne sortait jamais du quartier, j'ai pensé qu'il fermerait mes yeux, un jour.
J'avais prévu bien avant tout ça de vomir partout, le moment venu ; j'avais averti E. : si on me propose de couper le " cordon " (je surnommais ça : " la tripe "), je dirai non, hein, c'est quand même dégueulasse. Mais en fait non. Tout m'a paru doux et intéressant, comme véritablement dans les coulisses de l'existence, l'atelier de l'humanité. Peu à peu, je me détendais. C'est bête à dire, mais c'était captivant, comme lorsque j'avais visité une usine de chocolat.
On a sorti un tout petit enfant, il était bleu, il ne respirait pas tellement puisque son cordon s'était enroulé autour du cou, il était flasque et ses membres pendouillaient à l'instar d'un poulet aux hormones déplumé ; les gens étaient très inquiets, mais moi j'étais très heureux, c'était mon fils, j'étais fier, c'était moi qui l'avais fait, moi, le type derrière le personnel en blanc, le figurant considérable, l'homme au sexe électrique qui avait transformé de la salade niçoise en créature humaine ; alors on l'a dénoué gentiment, calmement, patiemment, sans paniquer ; c'était joli, il s'est mis à tousser, à rosir, à respirer, il vivait. Puis on demandé si je voulais couper le cordon, j'ai dit " oui, pardi, tiens, bordel ! ", la sage-femme a clampé la tripe grise qui battait encore comme une veine majestueuse, tandis que mon fils était au monde, et j'ai sectionné sa fidèle cantine. Puis on l'a posé contre sa mère, il n'était pas très content, il gémissait " what the fuck, c'est quoi ce bazar, das ist eine scandall ? ! ", des grossièretés dans le langage des anges. Après, la sage-femme a tenu a me montrer le placenta, j'ai dit oui, au cas où je passe un examen de placenta dans l'année, on ne sait jamais ; elle m'a tout expliqué de cet immense bonnet de bain tout flasque, et j'étais content et studieux, j'ai failli prendre des notes.
J'avais le mal de joie, comme si une méchanceté divine avait fait pivoter ma tête plusieurs fois autour de mon cou.
...il me ressemble ! Avais-je fini par lâcher quand même, les lèvres tordues, les yeux avalés. Mais c'est vrai, avait répondu tout doucement la sage-femme, il vous ressemble.
mardi 27 novembre 2007
Poli 2.0 : Kéké (2)
La première échographie a été pour nous bien plus tôt que prévu, le médecin avait craint une grossesse extra-utérine, la créature qui pousse au mauvais endroit et qui fait le coup de l'" alien " à la future mère. Tout de suite, nous nous sommes crus poissards, persuadés que le destin se vengeait des petites fourmis mises au congélateur de notre enfance, mais l'obstétricienne a dit : " tout va bien ", polichinelle est bien dans le tiroir, et pas dans le vide-ordure, tandis que sur le moniteur, un point blanc scintillant adhérait à la matrice. Du coup, j'ai voulu déconner et j'ai dit au médecin, désignant la douzaine de cellules, le morula : " oh ! Il me ressemble ! ", elle est restée sans réaction, comme vêtue d'une combinaison anti-crétins.
Nous ne nous sommes pas emballés. De froids lézards dépourvus d'émotion, capables de manger d'adorables petits chatons sans ciller, en commençant par la tête. Calmes, impassibles, nous n'avons acheté que des petites grenouillères très banales, décorées de poussins des plus neutres, ou bien quelques bonnets moyennement adorable et passablement doux.
A la première, mais quand même seconde, échographie, nous avons découvert sur le radar le point blanc qui avait germé comme une pomme de terre oubliée. Cette créature était ciselée telle un bonsaï d'homme, une sorte de porte-clefs agité, nerveux : un corps long, fin, une chaînette terminée par une grosse boucle dans laquelle on glisse la photo du cerveau. Cet étrangeté rebondissait sur les parois en disant : " oh s'il vous plaît chers petits parents aimés, emballez-vous ! " Nous fumes surpris, car cela bougeait excessivement comme un yoyo, contrairement aux photographies des magazines où c'était figé dans le silence, un peu comme dans 2001 l'Odyssée de l'Espace. Comme il gigotait dans le vacarme des pompes intérieures, nous l'avons surnommé "Gigoto". J'ai dit au médecin, désignant "Gigoto" : " Oh c'est fou comme il me ressemble ! " Les idiots devaient lui pleuvoir dessus comme l'eau sur un imperméable.
Au mois de juillet, nous allions connaître le sexe. A l'entrée de l'immeuble, il y avait inscrit comme nom sur une boite aux lettres : " M. Garçon ". J'ai dit : " C'est un signe ! ". J'avais bien envie d'une fille, en fait, à cause du complexe d'oedipe, des garçons qui assassinent leur père en les traitant de connards, etc. J'avais dit : " on prend pas de risque, on commande une fille ", comme une pizza trois fromages, pas de risque, c'est toujours bien.
L'obstétricienne énumérait machinalement : " Deux bras, deux jambes, des mains. " (je pensais : le zizi ?) Puis elle nous a demandé si on voulait savoir le sexe, et j'ai failli mourir, ça aurait été dommage de pas savoir la fin de l'histoire. Elle a dit " c'est un garçon ", j'ai dit : " vous êtes sûre ? " Elle m'a désigné un zizi, et m'a fait bêtement : " ben oui, ça se voit pas ? " . J'ai failli demander : " est-ce qu'il va me traiter de connard et m'assassiner ? ", mais l'image de Gigoto n'était pas très précise sur l'écran. Alors j'ai fanfaronné, devant ces ondes sonores, j'ai dit d'un air absolument complice : " pour sûr, il me ressemble ! ", l'échographe a pris une mine fatiguée qui semblaient signifier : ces pères, il faudrait tous les buter, leur arracher le tête, les passer au mixeur pour en faire de la pâté pour chiens galeux.
Le 26 novembre 2005, très tôt, vers 3 heures, E. s'est levée pour prendre un bain. C'était la date exacte, à l'heure près. Une montre suisse, cet enfant. Elle a dit : " je crois que c'est le moment. " J'ai mis la tête dans mon coussin et j'ai murmuré : "Téléportation !" Monsieur Spoke, fais moi revenir au vaisseau mère ! Rendez-moi mon enfance ! Donnez-moi des devoirs ! C'était le jour J. Omaha Beach, me voilà.
C'est ici la suite.
lundi 26 novembre 2007
Poli 2.0 : Kéké (1)
Le 26 novembre 2005 était tout neuf comme la nuit, il faisait froid, un froid piquant, je m'endormais avec mon épouse à mes côtés. Elle s'était couché dans le lit qui avait craqué, manquant de le briser en deux, manquant de traverser le sol, les étages au dessous. Elle était énorme, une baleine, un tank, un chalutier, une planète. On était retourné au casino de la vie, et on avait joué banco ; un ou deux mois après, polichinelle avait fait son grand come back dans le tiroir, comme Mireille Mathieu pour sa tournée d'adieu.Je ne dis plus ma compagne : elle était devenue mon épouse entre temps. Cela avait été une période où nous nous traînions un peu, la vie était un long cours de latin, on en mourrait pas, certes, mais on avait la marque du pull imprimée sur le front. Un soir, nous étions dans la cuisine, j'ai lâché : « oh, tiens, et si on se mariait ? », un peu comme si j'avais dit : « Oh, tiens, et si on faisait un braquage ? » J'avais toujours été contre le mariage, tout comme j'étais contre les braquages. Je me disais, si, dans l'effondrement du monde, dans la déliquescence de notre société, dans la destruction de notre espèce et le chaos, s'il n'y avait qu'une seule vérité, une unique certitude, une ultime conviction qui devait surnager, c'était bien celle ci : je ne me marierai jamais.
Lorsque le maire a demandé : « Souhaitez-vous... bla bla... Pour épouse ? », j'ai dit « oui », et ce connard a répondu : « Pourriez-vous répéter plus fort ? ». Rires dans l'assemblée. ...comme s'il avait été un putain de DJ dans une boite de nuit, à dire : « ça va ? Je ne vous entends pas !!! », pour mettre l'ambiance. Comme un instituteur grisâtre à pull à carreau avec une règle, critiquant mon élocution de timide, il avait fait son petit malin, il m'avait demandé de répéter plus distinctement. Je l'aurais bien pris et renversé sur la table, pour lui fourrer les alliances dans la bouche et lui gueuler dans les narines : « eh ducon, pourquoi tu crois que j'ai mis un costard, pour chercher un emploi de chef de rayon ? »
Nous aimions l'humour noir, malgré tout, et nous avions baptisé le second prototype Poli 2.0.
Contrairement à la V1, je n'ai pas voulu savoir, pas faire le cirque des tests de grossesse. Un matin, elle m'a appelé pour me dire qu'un ami ou un cousin ou le cousin d'un ami faisait un détour par Paris, il fallait qu'on se retrouve au café. Quand je l'ai retrouvée dans la salle non-fumeur, j'ai tout de suite compris, elle avait une tête d'une fille qui va annoncer qu'elle est enceinte. Ça va ? Elle glousse. Tu as passé une bonne matinée ? Elle glousse. Et le cousin de passage ? Elle glousse. Je me suis levé, alors, je me suis isolé aux toilettes. Des cartes postales publicitaires s'affichaient sur le mur, sur le rebord de la fenêtre, des dizaines de brûlures de cigarette. Assis sur la lunette, regardant les dalles rouges et blanches comme des cendres, j'ai pensé : "Ça va m'arriver à moi ! C'est fantastique ! Au secours ! Il va vraiment falloir aller aux réunions des parents d'élèves ? Et moi qui suis censé mourir jeune, comme Jimi Hendrix ou Jésus ?" Je trouvais ça énorme qu'on me demande de perpétuer l'espèce, qu'on me confie les clefs du camion. Il doit y avoir une dysfonctionnement, comme dans Brazil, une mouche est tombée dans la machine à écrire des divines dactylographes.
Puis je suis revenu, et elle a gloussé. Alors, elle m'a offert un paquet bleu contenant un petit pyjama bleu, avec déposé sur le tissu soyeux peuplé d'oursons et de lapins, un test positif bleu.
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