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Poli 2.0 : Kéké (2)

C'est ici que ça commence.

La première échographie a été pour nous bien plus tôt que prévu, le médecin avait craint une grossesse extra-utérine, la créature qui pousse au mauvais endroit et qui fait le coup de l'" alien " à la future mère. Tout de suite, nous nous sommes crus poissards, persuadés que le destin se vengeait des petites fourmis mises au congélateur de notre enfance, mais l'obstétricienne a dit : " tout va bien ", polichinelle est bien dans le tiroir, et pas dans le vide-ordure, tandis que sur le moniteur, un point blanc scintillant adhérait à la matrice. Du coup, j'ai voulu déconner et j'ai dit au médecin, désignant la douzaine de cellules, le morula : " oh ! Il me ressemble ! ", elle est restée sans réaction, comme vêtue d'une combinaison anti-crétins.

Nous ne nous sommes pas emballés. De froids lézards dépourvus d'émotion, capables de manger d'adorables petits chatons sans ciller, en commençant par la tête. Calmes, impassibles, nous n'avons acheté que des petites grenouillères très banales, décorées de poussins des plus neutres, ou bien quelques bonnets moyennement adorable et passablement doux.

A la première, mais quand même seconde, échographie, nous avons découvert sur le radar le point blanc qui avait germé comme une pomme de terre oubliée. Cette créature était ciselée telle un bonsaï d'homme, une sorte de porte-clefs agité, nerveux : un corps long, fin, une chaînette terminée par une grosse boucle dans laquelle on glisse la photo du cerveau. Cet étrangeté rebondissait sur les parois en disant : " oh s'il vous plaît chers petits parents aimés, emballez-vous ! " Nous fumes surpris, car cela bougeait excessivement comme un yoyo, contrairement aux photographies des magazines où c'était figé dans le silence, un peu comme dans 2001 l'Odyssée de l'Espace. Comme il gigotait dans le vacarme des pompes intérieures, nous l'avons surnommé "Gigoto". J'ai dit au médecin, désignant "Gigoto" : " Oh c'est fou comme il me ressemble ! " Les idiots devaient lui pleuvoir dessus comme l'eau sur un imperméable.

Au mois de juillet, nous allions connaître le sexe. A l'entrée de l'immeuble, il y avait inscrit comme nom sur une boite aux lettres : " M. Garçon ". J'ai dit : " C'est un signe ! ". J'avais bien envie d'une fille, en fait, à cause du complexe d'oedipe, des garçons qui assassinent leur père en les traitant de connards, etc. J'avais dit : " on prend pas de risque, on commande une fille ", comme une pizza trois fromages, pas de risque, c'est toujours bien.

L'obstétricienne énumérait machinalement : " Deux bras, deux jambes, des mains. " (je pensais : le zizi ?) Puis elle nous a demandé si on voulait savoir le sexe, et j'ai failli mourir, ça aurait été dommage de pas savoir la fin de l'histoire. Elle a dit " c'est un garçon ", j'ai dit : " vous êtes sûre ? " Elle m'a désigné un zizi, et m'a fait bêtement : " ben oui, ça se voit pas ? " . J'ai failli demander : " est-ce qu'il va me traiter de connard et m'assassiner ? ", mais l'image de Gigoto n'était pas très précise sur l'écran. Alors j'ai fanfaronné, devant ces ondes sonores, j'ai dit d'un air absolument complice : " pour sûr, il me ressemble ! ", l'échographe a pris une mine fatiguée qui semblaient signifier : ces pères, il faudrait tous les buter, leur arracher le tête, les passer au mixeur pour en faire de la pâté pour chiens galeux.

Le 26 novembre 2005, très tôt, vers 3 heures, E. s'est levée pour prendre un bain. C'était la date exacte, à l'heure près. Une montre suisse, cet enfant. Elle a dit : " je crois que c'est le moment. " J'ai mis la tête dans mon coussin et j'ai murmuré : "Téléportation !" Monsieur Spoke, fais moi revenir au vaisseau mère ! Rendez-moi mon enfance ! Donnez-moi des devoirs ! C'était le jour J. Omaha Beach, me voilà.

C'est ici la suite.

Commentaires

  1. ..Et moi, le pov' piti billet sans commentaire !! (je teste les commentaires pour ceux qui n'ont pas de compte Google, et bien c'est pas gentil).

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