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Articles

Affichage des articles du avril, 2008

Bonnie et Clyde (10) : l'harmonie du monde

La voiture de location m’attend au fond du parking. Elle est loin, je m’en rends compte, le déverrouillage à distance des portes ne marche pas encore. Je crispe mon pouce sur la clef, dans le silence, en vain.

J’aime déverrouiller les portes des voitures de location, de loin. Je sors la clef de ma poche, fends l’air de mon bras, plie les genoux, la main tendue visant des véhicules ; rien. Je range le trousseau dans ma poche, fais encore quelques pas, puis dégaine à nouveau. Là, le rayon file à travers l’espace, tranquillement invisible, et la voiture caressée clignote amoureusement de tous ses phares ; l’appareil sursaute, fidèle au signal, déclenche toutes ses serrures, s’offre enfin à moi. A cette distance, j’ai le temps de verrouiller l’auto, pour l’ouvrir encore, deux ou trois fois ; tout en m’approchant. C’est beau.

Au volant, je sens l’odeur enivrante du plastique neuf. Une page vierge. Un cahier intact le jour de la rentrée. Le parfum rêche des possibles. Les tapis sont inhumaine…

Bonnie et Clyde (9) : distributeur de friandises

Je me retourne, elle porte comme un petit lapin blanc sur sa poitrine, un Bugs Bunny. Elle me sourit, avec des centaines de dents de nacre, on ne voit que ça.Par la fenêtre, il y a une demi-lune, c’est l’heure étrange où les créatures se transforment en demi loup garou. Elle me dit, avec une gentillesse extrême, ce n’est pas grave, ça peut arriver à tout le monde, tu sais. On a le temps. Je regarde mes épaisses chaussettes, épaves embouties sur la moquette. Accident de pieds, je rédige un constat. Tu veux que je récite un poème ? Tu veux un verre d’eau ? Nous nous connaissons à peine depuis une poignée d’heures, je dis : je crois que je t’aime, vraiment, c’est pour ça. Je dis : en vérité, je ne suis pas comme ça, je ne suis pas un mou, j’aime le fracas, la guerre, la destruction, les baîllonettes, les voitures, les fusils à pompe, les vidéos de gens égorgés. Elle insiste. Ce n’est vraiment pas grave. Ca arrive. Avec une gentillesse extrême. Un intégrisme de gentillesse, du genre à se …

Bonnie et Clyde (8) : cent mille points

On est tous, à ricaner, un gobelet en plastique à la main. Tous rient, sauf moi, je ne dis rien. Je suis planté là comme un cyprès.

Je ploie sous le vent. Et il n’y a même pas de vent. J’ai envie de mettre des posters de cimetières, dans ma chambre. Je n’ai pas faim. La nourriture semble morte. Même la salade.

Je suis planté là comme une centaine de cyprès, tous plus plantés les uns que les autres. Les autres rigolent avec leurs dents déployées comme des voiles.

J’allume la télévision, c’est triste, on a assassiné Derrick ; non, c’est juste qu’il est particulièrement blafard aujourd’hui, il annonce une mauvaise nouvelle à un acteur grand exagérément blond, au physique d’avant-centre de la Mannschaft. J’ai infiniment de peine pour ce personnage terrassé de désespoir, j’en ai assez de la misère du monde, il faut que j’envoie une lettre de motivation pour rejoindre la brigade de Derrick, me faire muter à Berlin Est, près du Mur.

Dans le bar, j’aperçois sur la table, juste devant Dominique, d…

Bonnie et Clyde (7) : conjectures nocturnes

Le soir, je me perds dans des conjectures déraisonnables.

J’imagine des terroristes, des martiens, des cannibales, des braqueurs de supermarché. Ils arrivent et aboient : tout le monde à terre ! Des hurlements affreux. Tous les clients, les caissières, les vigiles se jettent à terre. Même les manutentionnaires terrorisés sortent de leur réserve pour se jeter à terre, les comptables à l’étage descendent vite l’escalier, pour se jeter à terre, en plein milieu, le type qui fumait sur le parking écrase précipitamment son mégot, prend son élan, arrive à toute allure, fait un saut de l’ange en montant sur une palette de bouteilles d’eau minérale, et s’écrase parmi les clients, tellement est forte la peur, et le désir de se jeter à terre. Même les employés en congé font le détour, prennent les transports en commun ou la voiture, regagne leur lieu travail, pour se jeter à terre. Par solidarité spontanée, dans tous les enseignes du pays, les gens se jettent à terre, les mains sur la tête, comme…

Bonnie et Clyde (6) : sur le quai

Je me pointe, elle est toujours là, à son poste, la caissière fatale.

J’ai fait le voyage, pour la revoir. Je n’avais rien de spécial à acheter, j’ai pris des verres ballon pour le vin, un paquet de douze, bon marché. On en casse toujours, ils disparaissent, on en manque. Des fois je fais ma petite vaisselle dans mon petit évier, je rêve, et je brise le verre que je frotte nerveusement, et j’ai du produit vaisselle qui saigne de mes doigts. Je me suis quand même fait casser la gueule pour sa pomme.

Elle fait une tête sinistre, comme si on lui avait annoncé la mort du petit chaton, et que tout au long du jour, toute la portée y passait, chaque heure, un nouveau chaton, raide. Au bout de huit chatons trépassés, insérer la carte dans la pointeuse, partir chez soi.

J’aurais bien imaginé ou espéré peut-être un remerciement. Rien. Juste un bisou. Un œil qui brille, elle se serait levée lentement, murmurant, foudroyée : oh, mon héros ! J’aurais tenu la tête de l’autre dans ma main, ruisselante …

Bonnie et Clyde (5) : Le travail bien fait

Le mec, c’est comme si le petit lapin lui avait répondu. Il se retourne, l'homme-squale, stupéfait, la mâchoire encombrée par des carcasses de gentils animaux ; il me toise, dévisage incrédule le Spartacus des petits lapins qui vient de l’apostropher, du fond du clapier humain. Il s’approche, et me dit : tu peux répéter ? Que voulez-vous. Après tout, j’ai pensé, des jolies caissières, il s’en ramasse à la pelle, tant que j’ai une gueule convenable avec les organes qui vont bien, la face cohérente comme un puzzle sagement terminé, la situation n’est pas désespérée. Je n’ai qu’à m’excuser. Je demande pardon. Je fous une claque à la caissière, histoire de prouver ma bonne volonté.

Je n’ai qu’à changer de magasin. Plus jamais revenir là. Mais j’ai répété : tu parles pas à la dame comme ça. J’ai ajouté : ...

Comment dire, c’est comme au fameux discours du mariage, quand j’ai vraiment brillé, ce soir là, sauf qu'à présent, sans papier dans la poche, j’improvise, je vais où le vent me …

Bonnie et Clyde (4) : Un gars loyal, honnête et droit

Peut-être qu’un type chic s’en rend compte tout de suite, que mon costard est bon marché ; mais moi je n’en ai pas porté tant que ça, des costards. C’est pour moi un grand scaphandre mou, uniforme, carré. On ne joue pas au jokari dans le sable avec, c’est tout ce qu’on lui demande. Ce n’est pas une grande marque italienne, c’est Babou, zone industrielle Est. A la communion de machin, j’avais un petit costard, au baptême de truc, aussi, à chaque fois, les manches un peu courtes. Le prêt-à-porter, c’est impitoyable pour les types aux bras longs. Ce fameux mariage ; j’avais fait un discours sensationnel, je me souviens, c’était la totale, les joues cuisantes je m’étais levé, dans un silence protubérant, et là étrangement, la vie avait coulé comme du miel ; la blague qui va bien, l’assistance attentive, puis les mots émouvants, les gorges serrées, les mouchoirs sortis des poches, juste après, la conclusion poignante, comme à la télévision dans « Camarades de Classe des Stars ». Sans bafou…

Bonnie et Clyde (3) : La Force

Que des grands dadais. Des escogriffes, la pomme d’Adam saillante, des grands cous, des asperges dégingandées. Des dents de cheval, des rires bêtes. Des bras maigres et étroits qui dégringolent des manches un peu trop courtes, un gobelet de café à la main. La Force ! La Force de Vente. Ils font souvent la blague. Comme dans la Guerre des étoiles. La Force ! La Force de vente, tu la sens qui te guide, Claude ? L’autre fait le souffle asthmatique. Rohhh Kshhhh Rohhhhh Kshhh, et dit avec une voix étouffée : Rejoins le côté obscur de la Force, la Force de Vente ! Ils éclatent de rire. En terrain connu.Dominique a un grand nez. Souvent, il se roule des joints. C’est un grand dadais, comme tout le monde, avec des yeux rouges ; ça lui donne un air perpétuellement triste.On a le petit gobelet à la main, on remue avec le bâtonnet, en riant bruyamment, des rires d’artifice, soudains, qui s’arrêtent d’un coup. L’autre décritla fille qu’il s’est tapé samedi soir, il donne des détails, trop. To…

Bonnie et Clyde (2) : Revolver, brosse à dent

Oh ! Un petit lapin blanc !


Bonnie et Clyde (1) : Feyzin (69) - Los Angeles (CA)

Je ferai pas ça toute ma vie.Dominique me regarde, il conclut : mais moi, j’ai une idée. C’est si bête à dire, comme ça, je m’attends à truc terrible. J’écoute. Une idée, quel genre d’idée ? Une vraie idée, pour réussir. Une idée simple, comme toutes les vraies bonnes idées, pour faire fortune, comme Rockfeller par exemple. Je ricane.

Mais visiblement, il est sérieux. Et j’irai à Los Angeles, il poursuit. Là, j’éclate de rire, ah oui, et je me tape le ventre, de bonne humeur, elle est bien bonne celle là. Il prend son visage énigmatique de petit malin, lèvres pincées, je dis allez, bois un autre coup au lieu de raconter des conneries, en lui tapant sur l’épaule. Il bascule légèrement à droite, puis reprend sa position. Mais visiblement, il est très sérieux.Là bas, si on veut, on peut. Les mecs qui y croient vraiment, ils peuvent réussir. C'est pas comme ça en France. Et s’ils l’ont, l’idée, ça marche. Si tu crois à ton rêve, il me sort, tu peux le réaliser. Là, je ne ris plus. Je s…

Bonnie et Clyde (0) : un œil noir me regarde

Je me souviens, je suis petit, avec une tête de casque d’or ; je suis avec mon père dans les locaux du centre de formation, c’est propre, ça sent le détergent. Au mur il y a des photos de camions, des aigles, des faucons, des règles, des règlements. Sur son petit bureau, il y a un panneau avec son nom, et son grade, étincelant. Dans la vie, quand il regarde la télé avec ses chaussettes et son sirop d’orgeat, c’est un sans grade, il a même pas le grade de la parole. Il est chef de rien. Là, il ouvre le tiroir, dans son bureau, pour me montrer. On se parle pas, on se parlait pas souvent.Il sort un revolver de démonstration, il me dit : tiens, ça risque rien, il est ... je sais plus le terme, il est scié. On peut pas tirer avec. Ça risque rien il répète. Je le prends, c’est lourd comme une haltère, l’objet me tord le poignet. Je lève le revolver vers lui ; il se crispe ; ça risque rien, il est … scié. Mais c’est impressionnant quand même, alors il s’écarte, par réflexe. Comme un grigri, …

Bonnie and Clyde (-1)

...préambule (-2)

Ché pas si je devrais vous raconter ça. Mais après tout je m’en fous. Ça vous ennuierait peut-être. Ça serait trop pour vous ; ça vous ferait peut-être peur. Vous avez p’t'être pas envie d’avoir peur, plutôt envie de grosses villas au bord de mer avec des centaines de statues de Jacques Chirac dans le jardin. Mais après tout je m’en contrefous. Moi chui libre. Tu vois ya des types qui vont bosser à la chaîne, toute leur vie, on leur fait pipi dessus ils disent merci encore s’il vous plaît juste pour me rappeler comme c’est bon le goût du pipi et de la servitude qui pleut. Faites-moi pipi dessus. Mais pas moi. Ouais je bosse à la chaîne quand même, avec le contremaître qui me fait pipi dessus du regard, mais je suis libre dans la tête comme il est libre Max. Même à la chaîne je suis libre, même enchaîné à la chaîne avec trente minutes de pause et mon casier gris défoncé...Mais bon, comme on dit, on vit qu’une fois, et encore, moi, j’on vit qu’une demi-fois, si ça se trouve. Les mec…

...une sorte de pause

Voilà, on va dire les choses comme ça : c'est comme si ce blog était en vacances. C'est comme si on se retrouvait, mettons, la semaine prochaine.

Pendant cette pause bien méritée, cette interruption des programmes, ce silence radio, à la place de publier des billets, je vais, disons, comment dire, allez, je me lance, courage : je vais publier quelques billets, aussi, ici. Mais on va faire comme si c'était en pause. Comme si on se retrouvait la semaine prochaine.

En tout cas, si vous ne serez pas en vacances de moi, moi, je serai en vacances de vous. Sans rancune, hein.

Allez, on y croit. Haut les cœurs. Chaud devant.

Cuisine Cannibale

La librairie est immense, on m’amène dans une annexe, je veux bien finir le reste de ma vie ici, parmi les vieux livres, du vin et du poulet.

Il s’agit de "référencer" des ouvrages. Je dois rentrer tous ces volumes dans une base de données. Frénétiquement. Ne me posez pas de question, c’est à peine l’an 2000, le monde s’est fait poser une rutilante couronne de réseaux, il essaie de sourire de toutes ses nouvelles dents. Alors, il faut référencer. Des tables, des lignes, du texte, des nombres. L'imprimerie a mangé la Cathédrale, la base de données ingurgite les livres. Là, dans l’agencement parfait du Fichier, ils sont consignés, immortels, mais juste les os : le titre, l'auteur. Le prix. La classification.

Et la journée passe comme ça, silencieuse. Un vieil ordinateur qui gémit, l’odeur des vieux livres. Je saisis les données, seul dans la pénombre de l'annexe. Tout est calme, paisible. Des textes à l'infini. Comme un ours je goûte aux plaisirs de ma grotte. Je…

Junior

(je sais...)

Des arbres numériques

Elle arrivait souvent avec un petit post-it à la main, jaune, qui collait sur le bout du doigt. Pratique pour traverser des pièces et des couloirs.

Je bougonnais : envoie moi plutôt un email, ça économise des arbres.

Là, elle a compris la leçon. Elle se pointe encore avec son petit post-it jaune au doigt, mais elle me dit tout de suite : "je t'envoie un email, alors ?"

Je bougonne, de mauvaise humeur, toujours : non, envoie moi plutôt un post-it en papier. Ça économise les arbres numériques. Elle reste un instant interdite. Puis elle s'en va. Elle a peut-être un blog qui sait ? Elle va y écrire qu'elle travaille avec des fous.

Lolito

Elle te fait envie cette PlayStation, hein. Il ne dit rien. Il ne dit pas non. Il a sa fierté. Il marmonne dans sa non-barbe, ouais m’en fous oof pourquoi pas. Ses joues deviennent couleur steak haché. Il regarde par en dessous, la paroi de verre impeccable de la Fnac, paradis de cent mille volts où d’élégants Macintosh gris, dressés comme des visages d’argent de l’Ile de Pacques, illuminent les yeux d’insatiables trentenaires. Il marmonne, pourquoi pas, sa voix de scie, un peu brisée. Je sors mon porte feuille, maroquin d’écailles, j’ouvre la fermeture, le zip fait comme un bruit de pantalon, avec mes ongles qui luisent tels des stroboscopes. Allez.

A la caisse, je lui murmure appelle moi maman si tu as honte, pour le taquiner. Un gloussement éclate au fond de ma gorge. Il reste muet. J’introduis délicatement la carte Visa dans la bouche plate du robot bancaire, tape le code. Paiement accepté. Ça ne lui arrive pas souvent, Lolito, avec sa carte de la Poste sans les chiffres en relief.…

La tête de veau

Le boucher pose la tête sur la planche du laboratoire, avec un bruit mat. C’est une grosse tête ; exsangue, elle est d’une blancheur de neige ; les yeux de la génisse ont de très longs cils délicats, doux, sur un regard noir opaque. Au milieu du front, il y a un trou.

Chez les bouchers, la salle de découpe, en coulisse, s’appelle le laboratoire. Le plan de travail est une vaste plaque de polyéthylène, parcourue d’une infinité de stries. Au mur, des baguettes aimantées retiennent un arsenal de couteaux.

Je la regarde, étonné, intrigué : à force de manger des steaks, on en oublie qu’ils ont une tête. Je demande au chef, désignant l’orifice au milieu du front : c’est un trou de balle ? Il rigole. Non, ce n’est pas ici qu’il se trouve. Puis il reprend : ce n’est pas fait au revolver, c’est une sorte de poinçon qui sort et rentre très rapidement, c’est plus économique.

Il poursuit : à l’école, il n’aimait pas ça, faire des têtes de veau. Personne n’aime. Alors, on lui en faisait faire des diz…