Accéder au contenu principal

Bonnie et Clyde (1) : Feyzin (69) - Los Angeles (CA)

Je ferai pas ça toute ma vie.

Dominique me regarde, il conclut : mais moi, j’ai une idée. C’est si bête à dire, comme ça, je m’attends à truc terrible. J’écoute. Une idée, quel genre d’idée ? Une vraie idée, pour réussir. Une idée simple, comme toutes les vraies bonnes idées, pour faire fortune, comme Rockfeller par exemple. Je ricane.

Mais visiblement, il est sérieux.

Et j’irai à Los Angeles, il poursuit. Là, j’éclate de rire, ah oui, et je me tape le ventre, de bonne humeur, elle est bien bonne celle là. Il prend son visage énigmatique de petit malin, lèvres pincées, je dis allez, bois un autre coup au lieu de raconter des conneries, en lui tapant sur l’épaule. Il bascule légèrement à droite, puis reprend sa position.

Mais visiblement, il est très sérieux.

Là bas, si on veut, on peut. Les mecs qui y croient vraiment, ils peuvent réussir. C'est pas comme ça en France. Et s’ils l’ont, l’idée, ça marche. Si tu crois à ton rêve, il me sort, tu peux le réaliser. Là, je ne ris plus. Je suis un peu gêné. Il a fondu un câble, Dominique, de Feyzin. Je l’écoute avec empathie, alors je dis c’est quoi ton idée ? Je m’attends à tout, je vais lui piquer l’idée pour faire fortune à sa place, à Los Angeles. Non, il me prend pour un loser, sans doute, il m’explique en toute confiance.

La brosse à dent jetable.

J’écarquille tout ce que je peux : les yeux, les oreilles, le nez, les doigts. Un sourire goguenard fait le forcing dans ma mâchoire, le fleuve Amazone contre un barrage ; je me contrôle pour rester neutre avec tous mes sphincters. Il poursuit, comme dans un exposé, comme si j’étais un putain de banquier :

Les hommes d’affaires voyages souvent. Ils n’ont pas le temps de transporter beaucoup de matériel. Ils ont des rasoirs jetables, des stylos jetables, des mouchoirs jetables, mais pour se brosser les dents ? Tel quel, il me sort une question, très rhétorique, pour l’auditoire de moi. La brosse à dents jetable.

Dominique lève l’index. Fait une pause, marque un temps, avant d’assener :

Le dentifrice est à l’intérieur du tube.

Des verres tintent. On entend le vrombissement incessant de la voie rapide, la nuit grise est percée par les milliers de luminaires de la zone industrielle Est, étoiles souterraines qui fleurissent l’obscurité venue, rougeoyantes comme des forges.

Il baisse l’index.

Il dit : ce détail, c’est le petit plus. Je dis, ah ouais, puis rien, puis rien encore ; je tente : mais c’est intéressant comme idée. Dominique, titulaire d’un BTS force de vente. Le nouveau Rockfeller. Il est insensible à ma grimace embarrassée, il tourne la tête vers la vitre, le visage baigné des lueurs rouges, comme un christ entrepreneur, absorbé par son projet ; son idée. Je lance, tout de même : mais ce n’est pas si encombrant que ça, une brosse à dent, un tube de dentifrice, en fin de compte. C’est quoi l’intérêt d’une brosse à dents jetable, avec le dentifrice dans le manche ? Je tente enfin : tu es vraiment, absolument, sérieux ?

Oui.

Il vit chez ses parents. Il partira cet été, à Los Angeles, quand il aura économisé toute l’année.

Je ne ferai pas ça toute ma vie.


Feyzin, Los Angeles :



Posts les plus consultés de ce blog

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y couche comme un gros tas flasque de particules molles. Les chiens sont des boites à bruits, au bout des laisses, comme des yoyos à jamais déroulés. Les gens ont des barbes qui vous grattent à vous. Ils parlent en faisant des fautes d'orthographe. Les arbres s'alignent de manière bucolique comme des bâtons pour chiens, plantés là. Vous êtes ce chien qui ne peut prendre les arbres dans votre gueule, ces bâtons de joie, et détaler. Vous regardez les arbres, intransportables, et plus rien ne court. Vous vous retrouvez nez à nez dans un endroit où vous étiez content, une fois, et vous voyez votre ombre encore contente (car les ombres sont lentes), et vous vous sentez de trop dans ce souvenir heureux plus réel que vous-même à cet instant. Vous quittez les lieux poliment. Il y a des magasins qui vendent des thés ridicules. Il y a des bars qui ve…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…