jeudi 26 juin 2014

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, comme des passagers comprimés d'une rame fantôme au cœur de l'avenue, moi je marche tel un homme libre, vers mon destin (un repas), avec des tickets restaurant.

Soudain, un groupe d'hommes d'affaire sort de l'hôtel. Bien que vêtus de costumes impeccables, ils sont accueillis par un long murmure de déception. C'est une situation qui doit être délicate à vivre, ces gens ont dû tout de même vaillamment étudier et travailler, avec de surcroît une intransigeance sans faille pour tout ce qui concerne le pressing ; le tout pour susciter le lourd dépit d'une foule d'adolescentes avides et en âge de se reproduire : la vie ne nous prépare pas à cela. Un des hommes d'affaire, peut-être le facétieux du groupe, ne se démonte pas, et adoptant la gestuelle standard d'une personnalité, il agite ses mains pour saluer les impatientes, avec assurance et modestie. Comme si le démon de l'Ironie avait possédé brusquement l'assemblée, les jeunes filles acclament le voyageur d'affaire en riant, jouant avec dérision leur propre rôle d'admiratrices compressées. La fausse vedette devant ces fausses fanatiques s'éloigne avec ses collègues sous les vivats, son porte-document à la main. Il sera probablement nommé chef d'ici un an ou deux.

De mon côté, je dois me frayer un chemin parmi la foule, je vois bien des badauds contourner ce tableau de Sacré temporaire avec respect, mais cela me forcerait à un odieux détour, et du retard, alors que je suis employé. C'est ainsi qu'apparaît l'objet du désir, et il a les cheveux verts. Ne contemptant plus rien, je regarde comme un enfant. L'étoile aux cheveux verts, que je ne connais pas, est un jeune homme, il avance, craintif, cerné comme un insecte bariolé ou un steak par des abeilles-reines. Des vigiles repoussent les bachelettes, et je m'avance au milieu, discrètement, suivant cette ligne droite hors des modes qui me conduira à mon poste de travail. L'absence d’excitation s'affiche sur mon visage telle une barbe sur ma barbe, ma non appartenance à la scène est si criante que je semble invisible aux vigiles occupés à maîtriser quatre ou cinq adulatrices à mes côtés. Je file à travers, sans entrave, avec ce frisson d'être un spectre, ce léger vertige d'appartenir au mouvement perpétuel, qui se terminera pourtant avec l'avenue de Wagram.

mercredi 5 septembre 2012

Du monologue

Dans le métro il y a parfois des fous qui parlent tout seul. La probabilité d'en rencontrer un n'est pas négligeable, au sein des grandes villes. La probabilité d'en croiser deux dans le même wagon semble beaucoup plus faible ; et bien cela m'est arrivé aujourd'hui. A deux stations d'écart, deux fous qui parlent tout seul sont entrés pour s'accrocher chacun à une barre, devant moi. C'était un peu rare, ce phénomène, comme une conjonction d'astres, sauf que c'était une conjonction de fous. Ils se sont mis à parler tout seul, mais côte à côte. J'écarquillai les yeux, témoin de cet accident harmonieux. Ils avaient l'air soudain d'entretenir une conversation, certes indéniablement décousue pour l'expert en conversations cohérentes, mais qui offrait l'illusion d'un dialogue normal. Les nouveaux venus d’ailleurs se collèrent à eux, en toute confiance, sans laisser ce léger cordon de vide dans les rames pourtant bondées, cet espace du malaise signalant les inquiétants et les imprévisibles. Quand ils se sont séparés, les voyant toujours parler tout en s'éloignant l'un de l'autre, je me suis dit que leur conversation subissait une sorte de fission ; leur dialogue s'est tendu durant l'éloignement, tendu, encore tendu, un élastique de dialogue, s'étirant sur des distances inimaginables, des distances sidérales, sans savoir en fin de compte si le lien avait cédé ou pas. Durant ce moment curieux, ce fut comme si leurs folies s'étaient annulées, en s’emboîtant l'une dans l'autre tel l'arrimage agréable de deux stations spatiales dans le froid absolu du vide, ou les charges contraires des particules, si nocives isolées, mais qui, se combinant, forment notre matière.

lundi 26 septembre 2011

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait totalement son instrumentiste, l'aspirait jusqu'à son assèchement corporel.

Le speaker qui avait remercié la fanfare annonça un grand lâcher de ballons, et pria donc les gens de prendre des ballons, de se rassembler, et d'attendre le compte à rebours avant de les lâcher. Il insista car c'était quelque chose d'émouvant, dit-il. Je suivais à contrecœur, épuisé par la marche du jour, et puis de quel droit décrétait-on à l'avance d'une pratique qu'elle était émouvante, grommelai-je, on est dans un pays libre, on n'est pas dans ma tête à faire la circulation des sentiments avec un sifflet, et puis cela est semblable au Jour de l'An où il est obligatoire de s'amuser, et où du coup l'on se suicide souvent. Mais comme d'agiles petits rats suivant le joueur de flute, Emeline et Zacharie me distançaient déjà à la poursuite des ballons multicolores qui, dopés à l'hélium, tiraient comme des fous furieux sur leur fil doré.

Mon fils prit un ballon. "Beaucoup de pollution en perspective", lachai-je pour rigoler, constatant les nombreuses sphères en plastique prêtes à déferler sur le ciel. Puis je regardais mon petit garçon en espérant qu'il ne soit pas trop dégoûté de lâcher ce ballon fortuitement acquis, et qu'il nous mette dans l'embarras en le conservant, au détriment des petits enfants malades. Le speaker demanda d'attendre car certains lâchaient déjà leur ballon sans faire exprès, tout de suite, car ils étaient beaucoup moins intelligents que mon fils et n'avaient pas compris le concept du lâcher-ensemble.

Les ballons s'envolèrent tous dans le ciel, et de manière surprenante j'en fus assez ému. Je maudissais le speaker de m'avoir tendu ce piège sentimental bien facile, j'aurais voulu lui faire un geste obscène, mais je gardais le visage impassible. Il y avait quelque chose de simple et poignant dans ces ballons qui disparaissaient en cohorte, en silence et furtivement ; me tournant vers mon fils, je l’aperçus bouleversé dans les bras de sa mère, il était retourné et pleurait doucement comme si on avait brulé tous les jouets de sa chambre pour y installer une tireuse à bière, comme quand on l'abandonna à la garderie tout le siècle d'une journée ou quand le chat mourut. L'émotion avait explosé ainsi, sans prévenir, tandis que partaient ces ballons de couleurs, spectacle primitif des joies brèves et des choses irréversibles. Nous étions bien embêtés, car il pleurait à chaude larmes, alors nous partîmes en quête de jeux amusants pour le divertir.

Qu'avait en tête l'inventeur de cette coutume naïve, sans doute un pervers comme Andersen avec ses enfants qui meurent de froid dans des contes atroces ? Mon fils avait retrouvé le sourire, mais de temps en temps, il venait nous voir pour confier que c'était vraiment trop triste, ces ballons en partance. Il aurait fallu, nous expliqua-t-il, profiter de l'occasion pour glisser un petit mot pour le chat qui était mort, afin qu'il puisse le lire, une fois l'objet au ciel. Je trouvai l'idée excellente, et profitant de la brèche pour me faufiler dans la rassérénante Science Physique, j'expliquais qu'il fallait gonfler le ballon avec de l'hélium, pour qu'il s'envole, sinon il allait lamentablement s'échouer au sol. Comme dans ce livre avec l'enfant qui perd son cochon, et fabrique un cerf-volant le jour de la fête des morts pour lui dire au revoir, nous allions faire la même chose : le lâcher d'un ballon, pour le chat. Je m'adressais à Emeline qui est douée pour organiser les choses compliquées, en général, lui affirmant, décidé, définitif : "Il va falloir que tu trouves de l'hélium pour la Toussaint." Elle fut heurtée par cette demande bizarre qui lui incombait naturellement, elle répliqua par cette maxime qui me laissa pensif pour la journée : "Mais trouver de l'hélium, c'est un travail d'homme".



mercredi 14 septembre 2011

Un pied

Ce matin, j'entrai dans la chambre de mon fils, secouai doucement son épaule pour le réveiller, quand soudain, j’aperçus à l'autre bout du lit, dépassant de la couverture : un pied. Il s'agissait véritablement d'un pied humain, de petite taille, gisant sur le matelas, comme peut le faire le pied, lorsqu'il gît sur un matelas.

Je sursautai. Que pouvait bien faire cet appendice humain à l'autre bout du lit de mon fils ? Je pris mon courage à deux mains, et le pied de l'autre, pour vérifier : c'était un pied chaud. Aussitôt fus-je rassuré, car comme tout le monde, j'avais pensé à quelque chose de macabre - la scène du "Parrain", avec cette tête de cheval sanglante - mais qui m'en voudrait au point de déposer un pied dans le lit de mon fils ?

Un pied chaud signifiait un pied vivant, rapidement deux hypothèses s'opposèrent dans mon esprit inquiet pour expliquer ce phénomène : petit un, ce pied signalait la présence d'un second enfant dans le lit de mon fils, dissimulé sous la couette ; petit deux, il s'agissait en fait du pied de mon fils, et il me fallait comprendre pourquoi mon garçon était à un bout du lit, et son pied, à l'autre bout. Dans l'hébétude standard du matin, je compris enfin que ce pied égaré, au loin, et mon fils que j'avais remué, constituaient une seule et même pièce : la créature de mon fils. Je soulevai doucement la couette pour constater le puzzle de l'enfant rassemblé. J'en tirai une conclusion stupéfiante, inattendue : en fait, mon fils était beaucoup plus grand qu'hier soir. D'où la distance incongrue entre le pied et l'épaule. Cela était réellement incroyable, car pas plus tard qu'avant hier, mon fils était petit.

Je fronçai les yeux, grave : j'avais à faire à un évènement indéniablement kafkaïen, une métamorphose qui, au lieu de produire au réveil un cancrelat, avait changé ma progéniture en un être un peu plus long. Il faut bien comprendre, expliquai-je à mon ami imaginaire effaré, que la petitesse des enfants et sa disparition avec le temps ne sont pas dramatiques : elles sont naturelles, dans l'ordre des choses, comme un arc-en-ciel, le chaos ou la mort. L’enfant ne peut naître grand, ne serait-ce que par égard pour sa propre mère, qu'il dévasterait le cas échéant. On imagine aisément les désastres économiques si les individus de notre espèce ne changeaient pas de taille et naissaient finis : l'industrie du textile, avec ses habits qu'il ne faudrait plus renouveler tous les six mois, s'écrouleraient totalement, son lobby l'en empêcherait, il y aurait des meurtres, des émeutes, et des éventrements.

Il était donc légitime que ce petit garçon, il y a peu compacte et informe pâte rose, fut soumis à la machine des années pour le distendre et élaborer cette silhouette longiligne, à la manière des guimauves emberlificotées dans les boulangeries. Entremêlé dans la pénombre, parmi sa couette de dinosaures schématiques, il était là, à zigzaguer maladroitement de toute sa nouvelle longueur nuitamment acquise. Je ne pouvais que constater, démuni, cette manipulation faite en douce par d'obscures forces qui se gaussaient de moi, alors que j'avais baissé la garde durant mon sommeil. Je levai le poing au plafond pour maudire ces changements sournois, cette ingérence cavalière dans l'organisation tendre de nos existences. Nous étions bien, là, tranquillement, quel besoin de venir nous distordre ?

Mon fils tenta en grognant la manoeuvre de se lever, avec ses allumettes de jambes et ses genoux de billes bigaro, il s'étira pour être encore plus grand, abasourdi par les opérations du mystérieux Agrandisseur nocturne. Il fila à la cuisine, sans trop de difficultés : ce système du vivant fonctionnait plutôt bien, force était de constater. Il n'y avait certes rien à redire sur le fond, mais, mis devant le fait accompli, et au vu de la nature barbare et indifférente des méthodes du temps, quelques efforts auraient pu être faits sur la forme.

vendredi 2 septembre 2011

La discrète anarchie du linge propre

Il est des moments vertigineux où l'on plonge au plus profond des ténèbres de l'âme humaine, où l'on embrasse du regard l'espace d'un bref instant toute l'étrange noirceur dont elle est capable : perversion, cruauté, vice, syndic d'immeuble.

Je rentrai chez moi quand je vis un papier fixé à la porte en verre, près de l’ascenseur. Un papier à entête, avec une signature très large, un peu fougueuse. Il s'agissait d'un courrier officiel, tel un appel du 18 juin, le drapeau français en moins. Le message clamait, dans l'étroite agora qu'était notre hall d'immeuble, qu'un locataire anonyme avait suspendu du linge à sécher aux fenêtres, et que cette pratique était rigoureusement proscrite par le règlement de l'immeuble. Un numéro du règlement de l'immeuble était ainsi indiqué, avec un tiret au milieu des chiffres, ce qui était un peu impressionnant et provoquait comme un petit frisson procédural en évoquant des choses graves, un décret, par exemple, voire une constitution. Le locataire (laissé anonyme grâce à cette magnanimité propre aux puissants) était censé se reconnaître, j'imagine, et sommé de renoncer incontinent à cette méthode pratiquée illégalement, voire anticonstitutionnellement, au sein de notre bâtiment gris.

Je fus stupéfait par cette lecture. Non que cette injonction allât à l’encontre de mes convictions les plus profondes. Il était loin le temps de ma jeunesse folle où un papier jeté au sol était l'expression farouche de ma liberté individuelle et de ma vibrante opposition aux institutions locatives ; en effet, dans les prémisses crépusculaires de la vieillesse, le hall d'immeuble propre, fruit du règlement intérieur respecté, était une vision agréable à mon esprit, et provoquait un sentiment de paix, au coin de mon feu imaginaire après avoir fictivement coupé du bois toute la journée. Il s'agissait simplement que, dans ces édifices rectangulaires de la banlieue sud parisienne, à mille lieux des étendages bigarrés des pittoresques villages italo-portugais, je n'avais pas surpris le moindre acte litigieux de séchage aux balcons. Pas le moindre torchon blanc, pas même la plus petite éponge avec un côté vert qui gratte à durcir discrètement sur un rebord. Je sortis aussitôt vérifier : sur la façade de type blockhaus s'alignaient des fenêtres au mutisme maussade, jusqu'à tout en haut, avec parfois de furtifs géraniums, mais pas le moindre tissu humide en liberté.

Je restai ainsi interdit, cherchant du regard cette fameuse transgression flottant au vent comme un oriflamme de l'anarchie. Alors, je murmurai simplement : pourquoi ? Je me mis à méditer, devant chez moi, aux mécanismes humains ayant conduit à ce placard vengeur dans le hall, cette fureur sans réel objet. Quand avait-on mis du linge à sécher ? Comment ? Qui ? Sur un étendage déployé, ou directement à même la rambarde ? Etait-ce une chaussette disgracieuse ou un régiment de torchons organisé comme une colonne romaine ? Qui, surtout, avait remarqué ce délit, qu'avait ressenti cette personne, quasiment un usager de l'immeuble, comme il y a des usagers du métro, cet usager pris en otage du regard par des caleçons sur une cordelette, ne pouvant plus tranquillement tordre son cou pour contempler les balcons altiers ? Où ce passant avait-il puisé l’énergie nécessaire pour saisir un papier à entête, le rédiger, l'imprimer, le signer fougueusement, marcher jusqu'au trente-neuf, et l'afficher près de l’ascenseur, tandis que moi, je n'arrivais pas à trouver la motivation pour les démarches concernant ma propre sécurité sociale ?

Un être humain normal ne pouvait décidément faire ceci. Il s'agissait, je le craignais, encore, des mamies du syndic dont la phalange se réunissait dans le local de l'immeuble. Ma stupeur redoubla. J'imaginai le promeneur angoissé, son règlement intérieur à la main, scrutant maladivement les façades. J'imaginai l'opérateur dépêché, mandaté, assermenté, effectuant scrupuleusement ce travail de scrutateur de balcons au service du syndic implacable. Une ronde toutes les semaines, le tout compris dans un planning, où il fallait aussi examiner les boites aux lettres, les vélocipèdes accrochés aux barrières des allées, les voitures des visiteurs devant les garages des résidents. Et soudain, je compris à ce que nous avions affaire, présentement, dans ce coin tranquille de l’Ile-de-France, et que ce mot était simple mais terrible, et claquait sinistrement devant l'entrée cernée d'hortensias ; nous avions affaire à du : Fascisme. Une goutte de sueur froide perla dans l'échine de mon dos, juste derrière moi.

J'avais pourtant lu ces histoires d'Adolf Hitler élevé de 2 à 12 ans dans le local d'un syndic d'immeuble, parmi des mamies tatillonnes friandes de courriers à entête, et les conséquences néfastes qui s'ensuivirent avec ce maladif souci d'organiser tout. Je ne pouvais prétendre ignorer ceci, désormais. C'était de ma responsabilité d'intervenir, et je sus ce qui me restait à faire, une fois passée l'envie de dénoncer les voisins du 3ème qui avait également un enfant et donc - eux aussi - beaucoup de linges à sécher : entrer en résistance. Une vive émotion me gagna. Ainsi donc, malgré les années passées, j'avais toujours la fibre du courageux réserviste de l'ombre, discret et vigilant ; le sens du devoir, du sacrifice, de la lutte n'était pas mort dans mon coeur palpitant, et à l'heure terrible où l'Ile-de-France avait besoin de moi, j'allais me lever tel une foule anonyme faisant corps comme un seul homme, étant en vérité un seul homme, pour faire face à mes responsabilités.

Pour ce faire, de manière clandestine, j'allais d'un coup de stylo laisser une remarque sybilinne sur l'emploi du temps des autorités du voisinage, railler leur oisiveté avec une irrésistible ironie qui allait tout emporter sur son passage tel un Voltaire banlieusard. Je cherchais les mots, seul devant les boites aux lettres, "Vous n'avez vraiment que ça à ... faire ?" ou " ... à foutre" mais cela semblait un peu vulgaire, je ne savais pas, et trépignai, je risquais d'apparaître comme un vil vandale alors que mon combat était noble. J'allais prendre le temps de réfléchir, et faire un post-it plutôt, tranquillement chez moi, sans doute rejoint plus tard par d'autres post-its des voisins, dans le courant de la semaine, suite à un grand mouvement de prise de conscience collective du bâtiment trente-neuf. Mieux qu'un post-it, j'allais imprimer un texte, au ton définitif, pour l'afficher à côté de l'immonde mise en garde, me réjouissant déjà de ces mamies humiliées par mon pamphlet, se roulant au sol de dépit dans leur nid d'aigle agrémenté de napperons, et, vilipendées par un simple citoyen, homme locataire mais homme debout, je les voyais s'arracher de rage leurs cheveux bleus. Mieux, ces affiches, je pourrais les distribuer, un matin, à la foule des quatorze appartements, tandis que j'accrocherais le long de mon balcon vingt-deux maillots de l'équipe de football d'Algérie afin de les pousser dans leurs derniers retranchements moraux.

Evidemment, je n'en fis rien. Le temps nous est compté, et risque fort d'emporter ces mamies les premières, bien avant moi, laissant seul comme un léviathan administratif dans les profondeurs du quotidien : le règlement intérieur. Je rentrai chez moi (j'allais écrire je rentrâmes chez moi, tant mon esprit était en agitation) et aussitôt discutai avec ma compagne sur qui était l'épinglé, en gloussant un peu, se disant que décidément nous ne pouvions être les fautifs, et que nous étions tranquilles, qu'il n'y avait pas de souci à se faire, et qu'au pire, nous connaissions des avocats.

Tandis que mon fils et moi-même étions absorbés à méditer sur la lune, et le règlement extérieur qui régit les astres, la tête relevée, j'eus soudain de la peine, pour le scrutateur du linge propre.

Qui était-il, quelle était sa vie ? Quelle était son existence ? N'y avait-il pas dans cette démarche étrange de dénonciation absurde, un vibrant besoin d'affection, un hymne à l'amour dans ce monde sourd et froid ? Cet appel à cacher ce linge qu'on ne saurait voir, empreint d'un érotisme très subtil, mettant en branle les mécanismes des interdictions et des tabous, était, à sa façon, une forme de dialogue. Nous avons tellement, tous, besoin d'amour. Petit soldat de l'ordre, face à l'anarchie du désordre, à sa mesure, et humainement, il luttait contre l'entropie et ses forces funestes qui réduisaient tous nos humains efforts au Néant. Cet individu, cet homme, cette femme - peut-être même cette mamie - dans son combat souterrain était notre semblable, notre frère. J'avais à cet instant envie de le serrer dans mes bras, dans une infinie embrassade de consolation, pour l'éternité.

Les jours suivants, je n’aperçus pas plus de linge que les jours précédents. J'avais pris l'habitude de regarder l'immeuble sous un autre jour, guettant aux façades les serviettes moqueuses comme des langues tirées, un peu comme si je me mettais dans la peau du mystérieux scrutateur offensé. Le locataire pincé s'était-il ressaisi ? Ou ce coupable - imaginaire - avait-il soudé artificiellement la communauté ténue du trente-neuf, et peut-être, dans cette même veine, serait-ce une bonne idée de dénoncer dans un communiqué semblable un nuisible joueur de trompette fictif pour renforcer l'idée de bonne gouvernance ? L'affiche avait disparu. Un discret morceau de scotch demeurait simplement sur la porte en verre, témoin d'un arrachage vif par quelqu'un d'un peu plus radical que moi.

jeudi 10 mars 2011

Le voyage de Raymond Domenech


Le pouvoir d'absorption du téléphone portable est tel que, survolant au matin le boulevard de Grenelle tout lumineux depuis un métro aérien, je n’avais absolument pas remarqué la présence de Raymond Domenech, en face de moi, depuis une vingtaine de minutes. Entrant dans la rame, j’étais venu vite m’accrocher à la barre pour m’oublier dans le petit terminal amusant, comme tant de gens le font. Je les, enfin, je nous surnomme les “Homo Sapiens Smartphonus”, créatures en pleine spéciation, le cou horizontal, les pouces protubérants et agiles, un sonar naissant sur l’occiput afin de se mouvoir, regard en dedans, parmi les obstacles animés.
J’étais là, donc, à scruter cette petite république intérieure d’amis imaginaires quand je levai les yeux pour toiser avec satisfaction les passagers véritables. Il y avait, parmi la grappe de compagnons de barre dont j’étais un fruit, cet individu, Raymond Domenech, les cheveux gris, avec l’air édifiant de l’homme qui se rend quelque part, pour y faire quelque chose. Encore distrait par mes lectures microscopiques, je mis quelques secondes à constater que ce personnage tellement en survêtement, avec des sourcils à la Domenech, était bien le Raymond Domenech, ancien sélectionneur de l’Equipe de France de Football. Dehors, sous mes pieds, Grenelle défilait, avec son évidente force de réforme faite boulevard.
Surpris, j’eus le réflexe de crier à tue-tête: “Mais c’est Raymond Domenech ! De la Coupe du Monde ! Ray, celui qui s’est fait traiter dans le vestiaire ! ” mais, conscient du ridicule que la situation engendrerait, je m’en m'abstins. Les autres voyageurs, sans doute aussi délicats ou embarrassés que moi, regardaient placidement dans tous les sens, qui dans leur journaux gratuits, qui dans leur Alchimiste de Paul Coelho. Raymond Domenech, quant à lui, participait à cet étonnant spectacle tout en retenue et non-dit, avec doigté, sans doute rompu aux usages d’être Raymond Domenech. Avec aplomb, mais réserve, il regardait droit devant lui, mais pas trop, juste comme il faut, une expression de douce normalité, voire de bonhomme banalité fixée sur le visage. C’était comme s’il s'intéressait aux affiches d’un "Printemps des Poètes" à venir, avec des vers qu’aurait pu écrire Nicolas Anelka, par exemple.
Je me remémorais alors l’année précédente, et le tapage universel engendré par cet usager des transports en commun, certainement en règle, avec son ticket convenablement composté. A la Radio, dans les journaux, dans le monde entier de la télévision et de l’opinion, on avait pu honnir tel un roi cet homme là, avec sa main, une main avec des poils, et des gros doigts de plombier, sa main pour s’aider d’une barre en fer à ne pas choir du fait des soubresauts. Les inconnus autour, presqu’une foule, étaient techniquement en mesure de lyncher - enfin ! - ce fameux chantre détesté de la France qui perd. Mais pourtant, il ne se passa rien. La foule était confuse. Raymond Domenech, intégralement, se tenait là, comme s’il avait rendu, par sa simple présence, tout doux ce peuple déraisonnable.
A l’heure d’agir comme la France me l’enjoignait, je fus pris d’empathie. Je me dis que j’aurais pu lui casser la gueule, on m’aurait peut-être absous, qui sait, mais peut-être qu’on m’aurait surtout traité de malade et qu’on aurait cajolé Raymond Domenech, lui, ce personnage connu, notable de notre société spectaculaire. On lui aurait dit : “Excusez-le, il a perdu le sens de la mesure, ce jeune homme.” Alors, j’eus soudain envie de le prendre dans les bras, de lui dire au contraire : “Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font !”, lui, Raymond Domenech, en survêtement... j’aurais ajouté : “Entre nous, quelle bonne farce ce monde depuis des milliers d’années ! Et on va tous mourir.” Il aurait acquiescé en silence, sombre, avec ses sombres sourcils.
Comme je travaillais non loin de la Fédération Française de Football, je pressentis qu’il allait descendre en même temps que moi, pour se rendre au bureau, à son bureau de Football. Cette prophétie se réalisa tout à fait, un peu à la mesure de la légende de Raymond Domenech. Traversant la rue, Raymond Domenech, intact, normal, vivant, sourcilleux, se perdit parmi la foule, disparut de l’évidence nue de mon présent, où il ne se passait rien de stupéfiant, pour regagner sa place en douceur dans le baroque théâtre des souvenirs.