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Autoportrait en réveillon (1/2)

Ce blog a deux ans. J'en fais donc deux billets "réveillon du Nouvel An". Le réveillon du Nouvel An, en général, c'est seul moment de l'année où l'on a pas envie de faire la fête. On est fatigué, on vient de vivre toute une année, une complète, sans congé d'existence. On se force, pour marquer le coup, avec un mirliton dans la narine, puis on baille, puis on va se coucher à 23h. Ou alors on vomit. C'est certes une vision très personnelle du jour de l'an, je le concède.

Célébrons les deux ans de mon blog avec moi. Lorsque j'ai démarré ceci, c'était dans l'idée de faire une sorte de forum. Une sorte de forum où un inconnu ne viendrait pas effacer ma tirade sur les rillettes nucléaires un mois après, jugeant qu'il fallait nettoyer, trier, archiver, compacter, les conversations. Une sorte de forum-jouet dont je serais maitre de tous les boutons. Brouillon. Publier. Supprimer.

Les rillettes nucléaires.

Dans les forums, il y a des messages inconséquents, sur la choucroute et le Parlement Européen, il y a des débats où l'on s'emporte, qui ne servent à rien, où personne n'est d'accord, où l'on fait valoir son expérience en choucrouterie et ses diplômes en parlement européen ; où quelqu'un part, alors, pour toujours avant de revenir à jamais, et claque la porte, en partant, et puis en revenant aussi.

Où le contradicteur traite l'autre de nazi, où le type de passage dit ironiquement que tous, autant qu'ils sont, sont bien vains de perdre leur temps dans de tels échanges et s'en va rejoindre, tel un prince, la vraie vie qui n'est pas vaine, elle, avant de revenir sur ses pas constamment, continuellement, inconfortablement de passage.

Il y a ceux qui disent que c'était mieux avant, s'en vont sans claquer la porte, et réapparaissent pour faire des clubs d'anciens. Il y a les nouveaux qui trouvent les anciens hautains et vitupèrent contre ces cercles fermés, fustigent les élites et les puissants et leur soif de pouvoir, avant d'entrer dans le cercle et d'égrener des anecdotes de vétérans, le commentaire entendu. Ceux qui sont dedans, ceux qui sont dehors. J'aimais bien les forums.

Ce que j'aimais bien, dans les forums, aussi, c'est qu'au fond, ils n'appartiennent à personne. Il y a, bien sûr, les modérateurs, qui modèrent, qui organisent, tempèrent, ou sanctionnent, ceux qui menacent et prennent des mesures de rétorsion. Il y a les modérés, qui coopèrent, ou qui se rebellent, les modérés oppressés, qui luttent et brisent leurs chaines incessamment, les modérés outragés, oui mais les modérés libérés. Partent en claquant la porte. Puis reviennent du vide, où il fait peur, et deviennent modérateurs à leur tour. Les modérateurs et les modérés, main dans la main ; mais au fond, le forum n'appartient à personne.

J'avais envie d'en avoir un, mais concrètement j'étais paralysé par le ridicule du forum où l'on est tout seul. C'est ainsi. Comme dans la station balnéaire glaciale, en décembre, où un DJ emmitouflé lance dans la salle béante du Macumba Night : alors ça va ? C'est déprimant.

Le blog appartient à quelqu'un : vous. Vous vous dites : je suis seul, et ils sont tous.

...

J'avais envie d'avoir un forum, parce que je n'ai rien à dire de particulier. Un forum vous sied comme une pantoufle pour ce genre d'existence. Un blog est déjà plus chaussure neuve, dans l'esprit. Déjà plus l'attitude réveillon : vous dites, me voilà, et maintenant. Vous existez comme pour marquer le coup.

Je n'ai rien à dire de particulier. Parce que j'aime surtout le bruit de la conversation. Le bruit des autres, de moi. Ce flot de syntaxe qui ronronne comme un boulevard périphérique, bruyant, lumineux, épuisant, lancinant, hypnotisant.

Le blog, cette sorte de plein de vide, vide-grenier verbal, est en fait un genre de liquide qui ne fait qu'épouser la forme du contenant, il est si fidèle à l'état des choses : un bruissement. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde est en colère contre cette contingence. Contre cette superficialité. Contre ce puzzle d'égos. Contre ce langage, primitivement là, qui se branche fiévreusement, qui s'emballe. Comme s'il y avait autre chose ! Je me sens en l'aise dans ce simulacre haute fidélité du rien total, ce simulacre du simulacre. D'où d'ailleurs l'amusante ambition panique que l'on sent frémir parfois, ici ou là, en réaction, ce désir de notabilité, de respectabilité, d'expertise.

...

Le blog, en ce moment, m'agace surtout, me plait pas mal, aussi. En tout cas, il est toujours aussi fascinant. Fatiguant à force d'être fascinant, comme une grosse bestiole tapie quelque part, dont je serais le Frankenstein. Personne ne me demande rien, cette bestiole est là, c'est comme si Caïn avait fabriqué son Oeil, il ne se sent pas de l'écraser du pied, comme ça. Je prends le petit coffret où je l'ai rangé, je l'ouvre, et évidemment, il est là, l'Oeil, c'est son travail de l'ouvrir, de me regarder. Il me teste.

...

Comme tout le monde, les raisons de le faire sont multiples. Elles coïncident ou se succèdent, elles se combinent. Elles évoluent, aussi. Envie de s'amuser. Envie d'être aimé (insister, qu'en s'exposant ainsi, l'on se moque du regard des autres). Envie de se distinguer, de choquer, de provoquer ; le grand corps mou de l'univers, frigide ; la grande copulation incontrôlable. Le formidable réflexe libidineux d'introduire, d'engendrer, de croitre. Plaire. Déplaire. Beaucoup nier, en bloc. Faire semblant que tout vient tout seul.

En ce moment, honnêtement, j'ai quitté l'atmosphère, je suis content avec mon blog, je suis en orbite, je tombe dans le vide comme un corps absolument céleste. Je ne suis pas toujours visible à l'oeil nu. Je suis dans la masse cachée du cosmos. Je peux écrire tout ce qui me passe par la tête, comme là, n'importe quoi, je suis la vache qui me regarde passer avec stupéfaction. En fait je n'attends plus rien du tout, du blog : ça semble triste comme phrase, c'est ce que disent les gens désespérés, mais c'est ce que disent également ceux qui sont comblés.

...

Je n'aime pas l'authenticité, c'est dégoutant. Se livrer, se raconter, en toute sincérité, en toute franchise, chasser le naturel pour accrocher sa grosse tête taxidermée au dessus du lit. Chasser le style pour trouver le véritable, le simple, le pur, le brut, le primitif, le primordial ; au secours, pitié.

Il n'y a rien de moi dans ce blog, rien de vrai, rien d'authentique, rien de sincère, rien de profond, il n'y a que la joie de l'artefact, le culte du masque, l'angoisse amoureuse du superflu, la terreur fascinée du vide, de la construction, du Lego, du Mecano ; en définitive, me nichant exactement dans ce mensonge aimé, il y a pour ainsi dire tout de vrai.

...

à suivre...

Commentaires

  1. Deux ans déjà ! Et il est propre, maintenant ? il fait ses nuits ? Il dit combien de mots ?

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  2. propre, lui ?
    laissez-moi rire.

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  3. ... en définitive, me nichant exactement dans ce mensonge aimé, il y a pour ainsi dire tout de vrai.

    Quel dommage ! :)

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  4. "... je suis la vache qui me regarde passer avec stupéfaction."

    J'adore cette phrase!

    J'attends la seconde partie...

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  5. Comme Roudodou j'aime cette bonne vache, et je vois "sa grosse tête taxidermée au dessus du lit"
    (ça change des têtes de toros dans les bistrots de Nîmes)
    Bon anniversaire, c'est dit, et à la suite.

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  6. Ce que tu dis des forums, c'est effroyablement vrai, le pire, c'est que je me reconnais dans tous les profils.

    Tu deviens un sage tonton. Bravo pour ce texte en tout cas...

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  7. Non, pas la suite : j'ai déjà pas le temps de lire tout ce billet alors que j'en ai envie !

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  8. Et bien merci ! La suite ne m'emballe pas du tout à faire, c'est retombé comme un soufflet tout ça, je me suis mis dans la mouise.

    Je prépare mon lectorat très fragile à un sabordage du prochain billet... il faudra être fort...

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  9. bon, tu t'en vas et tu reviens... c'est fait de tout petits riens, ça se chante et ça se danse, et ça revient, ça se retient, comme une chanson populaire...

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  10. Pur poème d'une phrase qui conclut votre billet, cher ami : "En définitive, me nichant exactement dans ce mensonge aimé, il y a pour ainsi dire tout de vrai". Félicitations. On dirait du René Char (j'espère ne pas insulter).

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  11. "Je n'aime pas l'authenticité, c'est dégoutant. Se livrer, se raconter, en toute sincérité, en toute franchise, chasser le naturel pour accrocher sa grosse tête taxidermée au dessus du lit. Chasser le style pour trouver le véritable, le simple, le pur, le brut, le primitif, le primordial ; au secours, pitié."

    D'accord avec toi (si l'on peut dire, car tes phrases sont peut-être ironiques, je me méfie!). C'est ce que je disais à un blogueur politique: dire "ce que tu penses de tel sujet" c'est être renvoyé à ton milieu, qui façonne tes pensées, te conditionne, et c'est donc ne pas être vrai.

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  12. "je n'attends rien de mon blog"

    Est-ce qu'on attend quelque chose d'une conversation de comptoir ou d'un château de sable ?

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  13. Suzanne : c'est troublant d'avoir extrait ça comme ça !

    Bon, en fait, c'est plutôt : "je n'attends plus rien du tout", c'est différent, mais non.

    Pour être honnête, si je lis quelque part la phrase "je n'attends rien de mon blog", ainsi précisée, je vais tout de suite comprendre dans cette insistance, au contraire, la phrase "j'attends tout de mon blog".

    En fait, c'était un peu précieux de dire ça comme ça. Le sentiment que j'ai, est - et ce n'était pas prévu - d'avoir noué des liens, alors que je pensais au départ que je ne serais que dans l'expression, sans retour, sans contact. Ces liens partagés avec pas mal de gens ayant la même "humeur" sont importants, et comme bien servi de ce côté là, je n'ai pas idée d'aller plus loin.

    Pour l'autre part du blog, celle du texte, c'est plutôt un problème personnel, et une autre paire de manche... si je travaille un billet, et qu'il est meilleur que d'habitude, les lecteurs fidèles auront tendance à vous complimenter. C'est bien, c'est gratifiant, ça donne confiance. C'est satisfaisant. Après "l'insatisfaction", c'est quelque chose d'intime, et donc chacun sa merde !

    Mais votre remarque est pertinente : j'attends encore du blog, à l'évidence.

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  14. Deux ans ...j'admire ..
    Je blogue, ou plutôt, déblogue..depuis à peu près le même temps, mais ne garde rien de cette somme de virtuelle superficialité, paradoxalement pleine d'essentiel.. Donc, je crée et delete .. et hop : le tour est joué.. pour recréer, refaire, recommencer.. toujours dans l'intersidérale vacuité. Tout est faux, oui .. et pourtant .. tout est vrai.

    J'ai aimé cet article (pour faire court ..)

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