Accéder au contenu principal

Drôle de Lord

Pour Jérôme Boche

Un titre de film de série Z me vient souvent, le matin. C'est machinal. C'est adéquat avec la situation. Avec le petit matin tout plein de lumière. De lumière pourrie, avec des watts chétifs dans l'ampoule du plafond, serrés les uns contre les autres. Je suis en train de pisser, j'ai la tête emplie d'un Canigou de symboles, de sens, de phrases. Un pâté de moi. Je prends des vitamines depuis quelques jours, ce qui produit un pipi très jaune, un pipi avec le gilet fluorescent de la Sécurité Routière. L'ampoule au plafond émet une sorte de vrombissement.

Les watts, un à un, sautent de l'ampoule qui vrombit. Mon pipi, un à un, saute de mon sexe qui vrombit. Cela ne veut rien dire, mais c'est sympathique à écrire.

Ce dimanche matin, je jongle avec des titres tels que "Nom de code : Oie Sauvage", "Le Chevalier de l'Espace", "Opération Léopard", des films avec Klaus Kinski, en général. Des films où un terrain aride andalou fait office de Far-West, de désert africain, d'Eldorado from outerspace. Un autochtone barbu patiente, sous une pancarte en carton, il est un mexicain moustachu à la peau luisante, ou bien un inca, voire un maya, sorti de la forêt sauvage. Un maya parachutiste, avec d'autres mayas blottis dans les arbres qui vrombissent, un maya doté d'un parachute en feuilles de palétuvier, qui attend pour sauter sur des missionnaires égarés.

Je pense, tandis que je pisse, et combine les titres : "le chevalier sauvage", "les oies de l'espace". "Nom de code : personne". "Les 7 salopards de la fatalité", "La division de la mort". Je me vois bien comme ça, membre de la "division de la mort". Je suis en train de faire pipi, c'est dimanche matin, juste avant l'invasion du monde des gentils, je vais prendre le bombardier plein d'individus blonds, avec des têtes de Klaus Kinski, des visages de fous, pour sauter sur un monticule doté d'un ou deux nids de mitrailleuses. Des gens qui en général gesticulent criblés de balles et tombent aussitôt, peu après que le héros ait remarqué : "hum hum, je crois que nous avons un comité d'accueil".

Les watts ont sauté de l'ampoule du plafond qui vrombit, ils atterrissent sur mon crâne. Ils sont blonds aussi, comme la lumière. Le pipi aussi, est blond. Il se pose, quant à lui, dans le trou des cuvettes, il a de l'eau jusqu'au cou. Les watts se frayent un chemin dans la jungle de ma chevelure, ils sont prudents, craignent une embuscade de poux incas. Le pipi déclare à son collègue, dans cette étrange crique de faïence : "C'est calme. C'est bien trop calme. Je n'aime pas ça. - j'espère, répond son compagnon, qu'on ne nous a pas réservé un comité d'accueil. En plus, ce gilet jaune fluorescent, dans cette jungle d'eau, ce n'est pas très discret."

J'ai tout à fait consciente de la valeur relative de ce billet, je dois vous dire, mais j'ai ma dignité, et je continue. Je suis comme le parachutiste, je ne vais pas abandonner ainsi un article en détresse. j'aurais peut-être un blog de vétérinaire, je trouverais ça humain d'euthanasier ce billet, pour son bien. Mais là, ce billet, ça fait une semaine que je lui fais du bouche à bouche, que je le réanime, au défibrillateur. Il m'a tenu compagnie, avec sa sale trogne de billet pourri, sa tronche de Klaus Kinski. Courage billet. C'est bientôt la fin. On voit le bout du tunnel.

Me vient à l'esprit, tandis que mes pensées vagabondent, des "Lord of the Rings", des "Lord of War" des "Lord of Apocalypse". Mais ce n'est pas assez bien pour le dimanche matin, tandis qu'il est affreusement tôt. A errer ainsi, j'échoue sur : Lord of the Lord.

Et c'est bien, ça. J'aime ce titre. C'est absurde, et calme. Non pas "lord of the lords", au pluriel. Plus brutalement : le seigneur du seigneur. Ça ne veut pas dire grand chose non plus, c'est idéal. Peut-être qu'avec ça, une telle idée idiote, à force, on crée un court-circuit, qui fait tomber en panne le monde des idées. Le temps s'arrête : je me souviens de cet épisode de la Quatrième Dimension, quelqu'un casse le temps en cassant une montre. Il n'y a plus rien qui bouge, et le héros se promène dans un univers figé. Il voit des silhouettes au visage cagoulé passer discrètement, munis d'une vaporisateur de poussière, pour en déposer sur les tables et les meubles, ce sont des employés du temps qui passent. Voyant cela - j'avais quatorze ans - je me disais : bon sang, je pourrais feuilleter les revues érotiques tranquillement, dans les bureaux de presse, si ça m'arrivait.

Lord of the Lord. La répétition est vraiment enthousiasmante. Je pense au groupe de musique du professeur Choron : les Silver d'Argent. C'est beau. Ce miroir avec des mots, je pourrais presque le lire à l'envers. Alors, mon cœur bat plus vite. Une goutte de sueur perle sur le front de mon dos aquilin. Une idée va naître. Ça fait un bruit. Les watts se faufilant dans mes cheveux cessent leur progression : j'ai entendu quelque chose, fait l'un deux. Va en éclaireur, disent les autres. Nous on reste à l'arrière pour t'attendre. Et pourquoi moi, hé, répond-il. Pourquoi pas vous. C'est nul, éclaireur. Même pour un watt. Ca fout les jetons. On se fait zigouiller, et les autres disent juste : hé, on a bien fait, on se serait fait zigouiller, dis. Heureusement qu'on a envoyé l'autre en éclaireur. Lire des phrases à l'envers, je pense aussitôt à "drol eht fo drol". En truchant, en forçant, en trafiquant un peu, me vient ce terme de "drôle de lord". Bon sang, un palindrome ! Je saute de joie. J'essuie le pipi après.

Et si je me lançais dans un générateur de palindromes ? J'ai quelque part un fichier avec l'ensemble des mots de la langue française. En mettant l'ensemble dans une moulinette... On écrirait le début, il calculerait la fin. Je la baptiserais : nom de code, Drôle de Lord. Je pourrais produire le palindrome le plus long du monde. Opéra transporté à travers les montagnes !

J'ai fini de pisser, j'ai un projet. Je souris. Il va se blottir dans un neurone. Contre d'autres projets. Ils se tiennent chaud, là-bas. Je tire la chasse, j'éteins la lumière. Dans la cuvette, le pipi fluorescent dit à son collègue : quel est donc ce bruit terrible ? Puis ils sont tous emportés par un torrent funeste.

Les projets sont ainsi, avec leur étrange visage de Klaus Kinski. Ils sont serrés les uns contre les autres, dans l'appareil qui vrombit, ils attendent d'être largués sur le théâtre hostile des opérations du monde réel. Le héros, lui, qui est est le Seigneur de la Mort, les regarde tous descendre dans le ciel, ils chutent lentement, légers, flottant au dessus des embuscades. Puis le Seigneur de la Mort, se dirigeant vers eux dans une jeep archi-neuve, part d'un rire sardonique, et lâche narquois : je crois que nous avons a un comité d'accueil !

Commentaires

  1. Tiens ! Un billet sans commentaire. Remédions-y.

    RépondreSupprimer
  2. Le palindrome, chapeau... Kinski, lui, c'est Néron lorsqu'il étudiait à Cambridge. Flippant. Et le billet de guerre lasse mais pas le tien.

    RépondreSupprimer
  3. Et du coup :

    Un drôle d'élu par cette crapule de Lord nu

    RépondreSupprimer
  4. "un court-circuit, qui fait tomber en panne le monde des idées"... Ça, c'est exactement la fonction de la poésie.

    RépondreSupprimer
  5. Je sors sur la pointe des pieds pour vous laisser pisser tranquille...

    RépondreSupprimer
  6. Je mettrais bien un commentaire pertinent mais il est Lord aller manger.

    (je reviendera)

    RépondreSupprimer
  7. A partir de "Une goutte de sueur perle sur le front de mon dos aquilin", j'ai pensé que c'était un tableau cubiste qui faisait pipi.
    Même un "billet pourri" ça me plaît, ici.

    RépondreSupprimer
  8. promis, je relirai mieux après... voici le commentaire (forcément décalé de toute façon, car luciamelesque) :

    c'est l'histoire du neurone qui s'ennuyait tout seul dans un cerveau masculin, il restait là prostré dans ce désert sans nom. Jusqu'au jour où il vit débouler des neurones surexcités :

    - ben, qu'est-ce que tu fais là tout seul à te morfondre ?
    - ben, rien.
    - allez, viens te marrer avec nous, on est tous en bas.

    RépondreSupprimer
  9. "je me souviens de cet épisode de la Quatrième Dimension, quelqu'un casse le temps en cassant une montre. Il n'y a plus rien qui bouge, et le héros se promène dans un univers figé. Il voit des silhouettes au visage cagoulé passer discrètement, munis d'une vaporisateur de poussière, pour en déposer sur les tables et les meubles, ce sont des employés du temps qui passent. Voyant cela - j'avais quatorze ans - je me disais : bon sang, je pourrais feuilleter les revues érotiques tranquillement, dans les bureaux de presse, si ça m'arrivait".

    Super épisode. C'est vrai qu'il est carrément décousu ce billet, mais je l'aime quand même. Il témoigne bien de ta folie, de cette lutte qui s'empare bien souvent de toi-même.

    Et puis pendant tout le billet, j'ai pensé à ces gens qui croient dur comme fer que l'urine a de grandes vertus curatives.

    Un billet pourri chez toi, c'est en effet déjà grand, mon gars !

    RépondreSupprimer
  10. Merci, vraiment, pour vos messages.

    Pour ce qui est du "billet pourri", il ne s'agissait pas de faire une éruption de modestie acnéique, mais il arrive qu'on s'horripile soi-même, je crois que chacun doit connaitre ça, parfois.

    Merci pour lui, pour ce billet, il est heureux, maintenant, là où il est.

    RépondreSupprimer
  11. Teufel! "Lord of the blood-r", nein? Le "seigneur des saigneurs-r" ben ouais un "r" en trop, c'est l'entropie, le calcul rénal! Unt une fois qu'on a sauté du C-130 ou du dakota, le quota ne remonte pas, et il faut "aérer" (Dien-Bien fou) comme le disait et non dyalisait, un certain général français à Schoendorffer...
    Nachste
    Redbaron

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y couche comme un gros tas flasque de particules molles. Les chiens sont des boites à bruits, au bout des laisses, comme des yoyos à jamais déroulés. Les gens ont des barbes qui vous grattent à vous. Ils parlent en faisant des fautes d'orthographe. Les arbres s'alignent de manière bucolique comme des bâtons pour chiens, plantés là. Vous êtes ce chien qui ne peut prendre les arbres dans votre gueule, ces bâtons de joie, et détaler. Vous regardez les arbres, intransportables, et plus rien ne court. Vous vous retrouvez nez à nez dans un endroit où vous étiez content, une fois, et vous voyez votre ombre encore contente (car les ombres sont lentes), et vous vous sentez de trop dans ce souvenir heureux plus réel que vous-même à cet instant. Vous quittez les lieux poliment. Il y a des magasins qui vendent des thés ridicules. Il y a des bars qui ve…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…