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Le projet Alpha

Bonjour Monsieur, je vous appelle pour vous faire une demande : j'ai une petite requête à vous faire, d'où mon appel (je m'exprime vraiment mal au téléphone), je voudrais accéder au serveur de développement "Orson" dans le cadre du projet Alpha. A ma grande surprise, l'interlocuteur me répond : non. Mais qui êtes-vous, me dit-il, suspicieux ? Je réponds, je fais parti de l'entité E, et donc, dans le cadre du projet Alpha, conformément à la demande de messieurs A, B et de mon responsable C, je dois accéder au serveur de développement "Orson" pour continuer mon travail. En réunion, ils m'ont dit de me tourner vers vous pour m'ouvrir les droits d'accès. Ah non, l'interlocuteur me répond. Je ne suis pas au courant du tout. Vous n'êtes pas inclus dans le projet Alpha. Il a vraiment un ton très hautain.

Comment ça je ne suis pas inclus dans le projet Alpha. Mais c'est mon travail depuis deux semaines, d'y être inclus.

C'est normal, c'est le travail des gens à la Sécurité Réseau du Système d'Information. Ils disent d'abord non. Ils sont assis à se morfondre devant des câbles, ils soupirent, ruminent leurs amours perdues, rien ne se passe, ils sont sur le point de se pendre avec un câble quand un type les appelle pour accéder à une machine interdite. Une machine sacrée, installée au dessus d'un ancien cimetière indien maudit. Alors ils répondent avec un ton outragé de sphinx : non. Pas question. Ils ont l'air scandalisés, vraiment. L'air que je leur demande de mélanger nos vomis en conclusion d'une même orgie. Non mais qui êtes-vous avec votre demande, la fleur au téléphone, là. Avec vos requêtes réseaux romanichelles dans notre sanctuaire ultra select VIP de données.

Je pousse un gémissement de dépit. Mais je ne comprends pas. Très pète-sec, l'interlocuteur me dit, du bout des lèvres, qu'il va se renseigner. Est-ce que j'ai l'air d'un pirate ukrainien, ou un truc dans le genre. S'il vous plaît, quand même.

Quelqu'un m'appelle. Ça marche pas, me dit-il, geignant. J'essaye d'être pédagogue : qu'est-ce qui ne marche pas ? Quand j'allume le programme, je comprends pas, ça ne marche pas, alors que ça devrait. Quel programme, je demande, stoïque. Non, mais c'est parce que j'ai une demande du responsable de l'entité D, et qu'il faudrait que je réponde rapidement car... je coupe la parole avant qu'il ne se mette à pleurnicher : peu importe le contexte. Quel est le nom du programme qui ne fonctionne pas ? Puis je déclare, ou je conclue, ou je coupe-court, la voix posée, rassurant : redémarre l'ordinateur. Ça devrait marcher après.

Quelqu'un d'autre m'appelle. Je coupe-court tout de suite : redémarre l'ordinateur. Ça devrait marcher, après.

Je contacte Monsieur A. Bonjour, j'ai une requête concernant une demande sur une question dans le cadre du projet Alpha. J'ai eu l'interlocuteur de la Sécurité du Réseau du Système d'Information, et apparemment je n'ai pas accès au serveur de développement "Orson" pour continuer mes travaux. Une sombre histoire de cimetière indien. Qui êtes-vous ? me fait-il. Je me présente. Nous avons eu une réunion ensemble, il y a deux jours. Ah oui ! Comment allez-vous ? Vous allez bien ? Tout se passe bien avec le projet Alpha ? Formidable. Non, justement, je n'ai pas de connexion au serveur "Orson", et j'en aurais besoin pour continuer mes travaux. C'est normal, on a pas accès au serveur de production, me fait A., puisqu'il n'est pas encore acheté. Comme il n'existe pas, on est bloqué pour l'accès. Non mais c'est au serveur de développement "Orson". Ah mais c'est bien embêtant, ça. Il a l'air vraiment embêté, pour le coup. Il reste un peu silencieux au téléphone. Je vais voir ça avec le MOA, il va peut-être nous aider à débloquer la situation. Il part d'un grand rire convivial. Il me fait penser à Pasteur quand il dit, comme ça, saperlipopette, et si je faisais bouillir tous ces microbes ? Je suis presque ému.

Le premier quelqu'un m'appelle encore. Ça marche toujours pas. De quoi ? Je ne sais pas, parce que ça marche pas. Pourtant ça devrait marcher, hier ça marchait, mais aujourd'hui ça ne marche pas. Je réponds : tu as redémarré l'ordinateur ? Oui. Combien de fois ? Et bien une seule. Je sais ce que tu vas faire, je réponds. Tu redémarres l'ordinateur cinq fois de suite, tu t'approches du clavier et tu murmures : "O puissances modernes, donnez-nous la force pour que ça marche.". Pardon ? Oui, fais le, je coupe-court : ça devrait marcher après.

Vous avez eu une réponse du MOA ? C'est qui ? Dans quel cadre ? Le projet Alpha ? Le serveur "Orson" ? Il a vu ça avec l'adjoint du chef de la Sécurité Réseau du Système d'Information, mais il est en vacances, et apparemment ils ne sont pas au courant de l'inclusion de l'entité E dans le projet Alpha. Ils voudraient une confirmation officielle. Comment ça marche, pour confirmer officiellement ? Il faut un officiel ?

Non mais parce que sinon, c'est l'anarchie.

Je les imagine avec les bras croisés, devant leur table débordante de câbles emmêlés. Avec face à eux, comme un totem, bloc monolithique, le serveur "Orson" en train de cligner de ses milliers d'yeux verts et rouges, une psalmodie de vrombissements, une sorte de chorale de chants grégoriens exécutés par des ventilateurs. Ils ricanent : encore un qui ne nous aura pas, non mais oh, on n'entre pas ici comme dans un moulin, l'accès réseau, c'est sérieux. Puis ils marmonnent, avec une cagoule, le serveur de développement "Orson" est bien content de ses cerbères, dans sa cave, son antre des enfers protégés par des sas, oungawa.

On m'appelle encore : j'ai redémarré l'ordinateur cinq fois. Ça ne marche toujours pas. Ah je comprends, bonté divine. Je vais essayer autre chose : dans l'ordre, éteints l'ordinateur. Débranche la prise. Et redémarre après. Dans l'ordre, sans oublier une étape. Ça devrait marcher, après.

Encore : j'ai essayé, tout bien dans l'ordre. J'ai débranché, et j'ai tenté de redémarrer, mais là ça redémarre plus. Il semble qu'il n'y ait plus de courant du fait que j'ai débranché la prise. Ah très bien ! Je réplique : as-tu vérifié que la prise était bien branchée ? Et bien non, puisque tu m'as... Non, mais,coupe-court-je , branche la prise, c'est peut-être pour ça que ça redémarre plus. C'est fait ? Ça redémarre ? Ah tu vois ! Et bien voilà ! Allez, à demain.

Personne, sans doute, n'a accès au serveur de développement "Orson" dans le cadre du projet Alpha. Il n'est pas branché au réseau. Il est isolé, dans son territoire vierge. Sarcophage droit, il va traverser l'éternité, tranquillement, dans un voyage sans hasard. Il y a des ossements par terre, des gens qui ont cru impunément s'approcher du serveur "Orson" pour tenter de misérables travaux de développement.

Allo ? Ça a redémarré, mais ça ne marche toujours pas. Quel programme ? Non mais là c'est vraiment urgent et j'ai eu monsieur D qui m'a dit, en geignant... peu importe. Ton chien, ta femme, ta soeur, ta mère. Très bien. Va derrière, dans l'entrepôt, munis-toi d'une pelle, et frappe une dizaine de fois l'écran avec la pelle, bien fort, comme si tu voulais le fracasser. Tu frappes l'écran très fort, avec la pelle, en maintenant la touche shift enfoncée. Après tu redémarres, et ça devrait marcher, après. Si, vraiment.

Je prends une pause. Je regarde au fond de mon café, il y a, qui s'agitent, dans ce cercle noir, des sirènes alanguies, des créatures extraordinaires endormies sur des trésors fermés méticuleusement à clef, mais en fait non. Le type en pantalon de toile s'approche doucement, en touillant son café. Il me sourit. Il est tout gris. J'ai envie de lui demander si par hasard il ne travaillerait pas dans la Sécurité du Réseau du Système d'Information. Si c'est pour cette raison qu'il est méchant, et si par hasard, il ne voudrait pas devenir gentil. Je regarde en direction de la fenêtre, et j'engage aimablement la conversation, avec un sourire contrit : "Belle journée, n'est-ce pas ?". Dehors, il pleut à verse, c'est l'apocalypse, une tornade emporte les gens, et des chiens attachés aux réverbères, à l'entrée de la boulangerie, planent comme des cerfs-volants. Il me répond : "Non."

Commentaires

  1. bon je me le garde derrière l'oreille pour le fumer plus tard !

    (et le 2/2 du réveillon ? au fait ?)

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  2. On doit avoir le même boulot...

    Ils ont même inventé le formulaire unique qui permet de faire toutes les demandes relatives aux locaux, à la bureautique, aux accès aux serveurs... et qui se perd dans les dédales du réseau. Tiens ! Toutes les demandes doivent passer par les RH qui doivent vérifier si tu es bien là. Y compris pour un putain de serveur de test que tu as toi même acheté sur le budget de ton service...

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  3. Après, on s'étonne que certains se mettent à boire ! Moi, un coup pareil, c'est directement en intraveineuse que je m'enquille la 16, après...

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  4. J'adore tes nouvelles, on s'y croirait... Je vis un peu ça dans mon boulot aussi par moments, l'administration aime Ubu, je ne vois que ça.

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  5. Gaël : j'ai reporté le 2/2, un coup de mou au niveau du genou...

    Nicolas : oui. De la même manière de concevoir un programme informatique est hors de portée d'un être humain, et qu'il y a des bugs, et des stratégies pour éviter les bugs, les entreprises complexes dépassent l'entendement, d'où ce sentiment de bug.

    Didier : De la 16, pff, à ce rythme je vais passer à la 17...

    Anna : merci beaucoup et bienvenue ici ! Parfois, dans mon travail je sauve aussi des petits chiens pourchassés par des bulldozers, je suis un peu un héros des temps modernes.

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  6. Gargl ! Un peu de Hal, un peu de Brazil, et des sirènes dans le café par dessus le marché.
    J'aime.

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  7. Moi aussi j'adore ! surtout après une journée où on a discuté âprement des z'habilitations pour accès aux dossiers collaboratifs - mais on a décidé aussi de banir ce mot, collaboratifs, trop moche il est, alors on est en suspens, avec dossiers partagés en titre provisoire - surtout que ce sont les z'AOMIB qui devraient s'occuper de ça, mais plus personne ne sait ce que ça veut dire, AOMIB.
    Alors on dit, "l'informatique".
    "Faut faire une demande sur le formulaire sur le site à l'Informatique", qu'on dit.

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  8. Mais c'est dingue, ça ! Tu te rends compte, quand même, que tu te heurtes à des gens qui sont incapables de te donner l'accès au serveur parce qu'ils ne connaissent pas la réponse ? Mais comment ils ont fait leur recrutement, à la Sécurité du Réseau du Système d'Information ?

    Placer à l'autre bout du fil de ton téléphone, au-dessus du cimetière indien, au pied du monolithe, des gens qui ignorent la réponse. 42. C'est pourtant la base, ça, quoi. Zut, quand même.

    Ils savent au moins qu'ils sont gouvernés par les souris ? J'ai un doute, soudain...

    42, bon sang. Tu veux que j'aille les voir, à la Sécurité du Réseau du Système d'Information ? Si ça peut t'aider, je leur explique. Ils marqueront "42" sur des possetites qu'ils colleront sur leurs écrans, et après ça devrait marcher.

    Ouais, l'informatique, ça me connaît.

    DB_y'a_des_boulets,_j'te_jure... :-))

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  9. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  10. moi je connais la formule à prononcer pour que ça redémarre : "dans le doute reboote" il faut le penser trés fort entre le moment où tu rebranches la prise et le moment où tu mets le mot de passe de session :)

    sinon accès Ô Serveur ... je vais forcer mon administrateur à lire ton billet, vais lui faire un faux message d'alerte sécurité gniark gniark gniark ...

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  11. J'ai eu l'impression de me retrouver au boulot en lisant ce texte. Mais j'ai trouvé la solution. Je dis juste "viens le faire, j'y arrive pas", et le petit gros du service info se déplace et va à la rencontre des gens.

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  12. Déjà que pour arrêter, il faut cliquer sur Démarrer...

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  13. d'un autre côté, si vous n'avez rien de mieux à faire que de vous intéresser à winnie l'ourson au boulot, hein.

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  14. C'est une interprétation personnelle du "Château" de Kafka?

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  15. Quand je lis ce qui vous arrive dans les grandes entreprises, je supporte mieux mes petits bugs solitaires… La prochaine fois, j'essaierai la recette: débrancher, redémarrer près un coup de pelle -touche shift enfoncée. Merci! Et je vous tiendrai au courant.

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  16. Le gars, on lui a dit sécurité, il applique, que veux-tu ! C'est comme ça qu'il fait le boulot qu'on lui demande.
    T'imagines pas que tout le monde est accès à Orson, le foutoir que ce serait !
    :-))

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