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chien à roulettes

La grande piste cyclable qui parcourt le boulevard Barbès pourrait être une sorte de Champs-Elysées pour les vélos. Rectiligne, en pente douce vers le nord, on imagine un chemin joyeux où l'on glisserait plein d'allégresse, comme une comète, fredonnant à l'instar de Joe Dassin :

"Au boulevard Barbès
Tada tada tada
Au boulevard Barbès
Tada dada
A minuit, ou à minuit..."

Au lieu de cela, les cyclistes arrivent au bout à bout, posent le pied au sol, et, les dents serrées, ont envie de tuer des gens.

Car les piétons errent. Dérivent. S'ils sont en groupe, touristes ou invités d'un mariage, ils se meuvent gauchement, par grappe, lents, se bousculent comme des quilles mais sans tomber, des pingouins hébétés. Ils regardent au sol, constatent un pictogramme allongé, vélocipède en anamorphose ; font un grand O d'étonnement avec la bouche, et disent :"Oh une piste cyclable", telle une poule ferait : "Oh, j'ai trouvé un couteau".

Puis ils lèvent la tête, au ralenti, empotés. Il arrive, le vélo sur la piste en question.

Le cycliste à toute berzingue regarde impuissant l'équipe molle le dévisager. Lui vif, eux engourdis. Le biclou rouspète et couine de toute sa colère avec la sonnette, drelingue drelingue. Mais il se fait engueuler sacrément. On n'a pas idée, hé sauvage ! Chauffard ! Barbare ! Vandale ! Inconscient ! On est quand même en démocratie.

Alors le Poulidour fait le tour, râle, maugrée, de toute façon je n'aime personne ; il les traitent tous de conards jusqu'à la quatrième génération.

Je condamne avec la plus grande fermeté les piétons qui errent sur les pistes cyclables. J'avoue quand même qu'il n'y a rien de plus délicieux que la mauvaise foi qui consiste à engueuler un cycliste. Je m'y laisse doucement aller, parfois. "Mais poussez-vous ?!" L'homme-deux-roues, outré, lève le poing, se déconcentre, vacille, sa compagne énervée qui tente de le suivre malgré son allure mesquinement démonstrative (qui c'est-ti le plus vite ? qui c'est-ti qu'avait le plus de poil ?) le percute, ils chutent sur la route, se font aplatir par un autobus, il y a des organes répandus, les passagers dans les transports en commun vomissent beaucoup.

Un jour que je me baladais gaiement sur la piste cyclable, j'étais empli d'un vert lyrisme, toutes ces voitures, tous ces camions. J'étais sur le point d'écarter les bras d'aise quand un affreux aboiement derrière moi me fit bondir hors de la piste. Je me retournai, et je vis passer un vélo. Un instant stupéfait, je tentai de faire le lien entre l'aboiement et le bicycle, lorsque je le vis approcher un groupe de grand-mères. Le cycliste aboya encore, un aboiement de roquet, ou de loulou, très strident. Les mamies se sautèrent dans les bras les unes des autres, et la voie fut libre aussi sec. Il s'éloigna, filant bon train, aboyant beaucoup.

Manifestement, la technique marchait, une technique sure, maîtrisée, sans humour. Il fendait la foule craintive sans entrave. Par une sorte de darwinisme urbain, le cycliste avait évolué, et abandonné la sonnette au profit du jappement.

Commentaires

  1. Il faut réclamer incontinent que l'ensemble des Velib' soient équipés de ce système de sonnette à jappements anti-piétons. On pétitionne où ?

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  2. C'est pas Sacha Distel, gros nul : c'est Joe Dassin !

    (Putain,mais qu'ils sont cons, ces jeunes...)

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  3. Waoh ! sinon, excellent billet ! vous finirez aussi réactionnaire (et aussi brillant, j'espère) qu'un Philippe Muray – ou qu'un Dorham.

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  4. Dedalus : tu écris "incontinent", comme dans Don Donquichotte, je trouve ça très sympathique ! :)

    Didier Goux : pourquoi j'ai écrit Sacha Distel ? J'hésite à corriger... vous êtes ironique ou bien ? Sinon, vous êtes rigolo de tailler un short à Dorham tout en me faisant un compliment... déjà que vous dites qu'il n'est même pas de gauche... c'est vraiment votre modelostacle.

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  5. Ca me fait penser, quand ma fille était petite, elle avait un chien à roulettes Fisher Price.
    Il était en bois avec des oreilles pendantes en feutrine et ça faisait tac tac tac quand il roulait.
    Elle, elle l'appelait "le chien con".
    (je soupçonne son oncle de lui avoir soufflé)

    Sinon, c'est exaspérant cette manie de mettre les pistes cyclables sur les trottoirs !
    On recule, moi j'dis.
    (pour soutenir Dorham dans son réactionnarisme sporadique)

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  6. Tiens Audine, ma fille avait le même chien !
    Votre billet m'a fait bien rire, Balmeyer, il est vraiment bien.

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  7. Du moment qu'ils ne mettent pas de piste cyclable dans les bistro.

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  8. Audine : mais non, le trottoir a été agrandi, on lui a ajouté une piste cyclable. Les piétons n'ont pas été spoliés. Ils ont au contraire colonisé la piste cyclable.

    Catherine : merci beaucoup, ça me fait plaisir ce que vous dites.

    Nicolas : réfléchissons au concept de bierlib'.

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  9. La version moderne du loup pour l'homme, c'est que le cycliste est un chien pour la mamie !
    :-))

    [Quand on aura viré toutes les voitures, il y aura de la place pour tous sur la chaussée !].

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  10. Sinon, c'était bien Joe Dassin, Didier Goux avait raison.

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  11. Ayant pratiqué le vélo sur les pistes cyclables berlinoises, j'indique, pour nourrir le débat ( tiens mon chien c'est pour toi, mmmm c'est bon cha) que les cyclistes de là-bas ne plaisantent pas avec le règlement. J'en ai vu s'engueuler pour une question de priorité, comme des automobilistes de chez nous. Si, en mode piéton, vous empiétez avec les pieds sans piété ni pitié sur la zone cycliste, vous êtes bon pour le coup de sonnette et un commentaire peu amène. En revanche, grand confort de circulation quand on roule à vélo. Les voitures font hyper gaffe. Peur de l'engueulade intégriste, certainement.

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  12. Il manque une piste cyclable dans le Grand collisionneur de hadrons, où deux cyclistes, lancés l'un contre l'autre auraient soudain l'espace d'une éternité, la possibilité d'entrevoir l'obsédante réalité Kafkaïenne du projet Alfa...

    Ah mais j'ADORE ce blog!!

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  13. Excellent,
    la verve,
    l'allant,
    la folie des grandeurs des grands jours,
    avec des visions et tout.

    Les piétons comme des quilles,
    ça c'est bien une vision de cycliste frappé au coin du plus réel réalisme.
    J'en sais quelque chose!

    Mais le vrai cycliste hardcore parisien dédaigne bien sûr les pistes cyclables,
    comme le skieur confirmé dédaigne les pistes bleus.
    Pour celui-ci c'est la place de la Bastille à l'heure de pointe qui fait son vrai bonheur.

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  14. Bien, bien, mais une question me broie : Verra-t-on bientôt, sur ces trottoirs divins, des chiens imiter le cri des mamies pour effrayer les cyclistes ?
    C'est assez effrayant, je dois dire ...

    PS : Chacun sait que sacha Distel était le vrai nom de Joe Dassin, de toute façon ...

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  15. Warf, warf, warf....
    Non seulement j'aboie mais je mord aussi.... faites gaffe M'r Balmeyer, si un jour je dévale une piste cyclable à Paris, un vrai danger pour vous et votre chapeau...
    Un indice quand même :facile à reconnaître Jeffane en vélo.... les petites roues y sont encore.... pour maintenir son équilibre...
    en tout cas c'est fort bien décrit

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  16. J'ai encore du retard dans mes réponses ici aussi ! Six billets ce mois ci, je m'en sors plus ! :)

    Merchi.

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