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Les Analogistes Anonymes

Je me lève à sept heures. Il est relativement tôt, j'éprouve une certaine fatigue. Mais c'est une fatigue toute relative. Parfois je me couche à minuit, parfois plus tard, parfois plus tôt. Selon l'heure, le lendemain n'est pas pareil. Quand les nuits sont courtes, les journées sont longues, forcément. J'essaye, partant de là, de me coucher plus tôt. Les insomnies me fatiguent beaucoup, plus que les somnies. Je prends un café. Je me fais trois tartines beurrées avec de la confiture aux fruits rouges. Je me fais une quatrième tartine, après avoir longuement hésité, ce petit-déjeuner est vraiment – comment dirais-je – conséquent, on dirait... un petit déjeuner très conséquent. C'est important aussi de débuter la journée avec quelque chose dans le ventre.

Sinon, on a faim après. Et ainsi, le ventre creux, la jambe molle, l'œil photosensible, le temps est long jusqu'au déjeuner. Et la faim, le matin, donne absolument le sentiment d'une journée longue.

Dans l'évier il y a une grande quantité de vaisselle. J'essaye de ne pas la voir, cet empilement, qui s'élève, de plus en plus. Je m'en détourne, et l'empilement s'aggrave, et je m'en détourne encore plus. Un image fantomatique me prend, mon cœur bat plus vite, me vient à l'esprit des tours construites pas des architectes d'Allemagne de l'Est... bref. De l'air. Après la réunion, je nettoie tout ça. C'est le jour du grand ménage.

Je dois descendre la poubelle, qui est pleine. J'ai bien mangé, mon ventre est plein. Je m'immobilise, je serre les poings fort pour ne pas y penser. Les images. Elles reviennent. Je respire lentement, profondément. Ça va mieux.

Je porte deux chaussures, une à chaque pied. Le pied gauche, le pied droit. Dans le métro, les gens sont habillés.

Il y a beaucoup de monde, ce qui est logique, c'est l'heure de pointe. Je colle mon visage contre la vitre, je me concentre sur le tunnel. Il y a vraiment du monde, je suis tendu, si quelqu'un venait à faire « meuh », je ne sais pas si j'y arriverais, elles reviendraient, toutes ; les images.

Il est neuf heures, j'arrive aux Analogistes Anonymes. Nous nous mettons tous en cercle. Le parrain porte une perruque blanche de Boileau. Au mur, quelques affiches. Un chat, un grand chat noir bien dessiné, avec au dessus le libellé suivant : « Un chat. » En plus petit, cette question pédagogique : « Comment l'appelleriez-vous ? Un chat, bien évidemment ».

Une femme d'âge mûr avec un petit chapeau rond prend la parole. L'épreuve semble violente, mais elle n'hésite pas. Elle veut s'en sortir. Elle dit d'un trait : « Ce matin, j'ai encore pensé que mes tétons... semblaient des boutons de rose. Et des pistils de fleurs. Pour des printemps de mains. »

On baisse les yeux, honteux. Et tous ensemble, comme convenu, nous psalmodions : « Bravo Nadine. C'est dit et cela appartient au passé. »

Son voisin, qui porte un petit pull rouge avec des carreaux de six centimètres de longueur, s'étonne : « mais ça veut dire que chez le fleuriste, si l'on inverse, vous apercevez des tétons de sein partout ? Diantre, c'est sexuel. »

Notre parrain enchaîne : qui veut être le suivant ? Moi, je n'y tiens plus. Je lève la main, tremblant, je balbutie : les nuits courtes, les journées longues, dis-je, la gorge nouée.

A quoi cela vous fait penser ? me demande mon parrain. C'est le moment idéal pour évacuer.

Je regarde au sol, je marmonne : à des longues journées... des journées si longues et même interminables... ça me rappelle... les cours de latin, je commence - allez, dites-le, fait mon parrain, dites ce que vous avez au fond du cœur. Tout le groupe m'encourage. On se donne tous la main. Je le dis : ces journées sont longues comme... des sexes... (je gémis) des sexes de géants, qui ont des érections titanesques, (puis je me dresse, comme un sexe, je commence à scander) du genre à faire couler des Titanic, des Titanic soviétiques en plus, des cargos, des armadas de frets marchands, quand la créature des mers, ou bien Neptune, fait la planche dans l'océan arctique avec son immense érection-iceberg. Je suis debout sur ma chaise, en nage.

Un murmure de compassion parcourt l'assemblée. Moi j'aurais plutôt dit, fait le petit homme avec son pull à carreau, une journée longue comme un jour sans pain. Il croise les bras très satisfait, et sourit obséquieusement. Encore plus mesquin, son voisin ajoute : une journée longue, ça suffit. C'est vraiment le club des fayots, murmure-je. Il enchaine ; ça ne sert à rien tout ça. J'avais compris tout de suite, moi. Alors à quoi bon ! rétorque-je, dépité, on se suicide alors, on ne fait plus rien.

Puis j'essaye d'objecter : mais parfois quand on ne dort pas, c'est vraiment une très longue journée, non. Une dame fait : il faut dormir plus, comme cela c'est réglé. Tout le monde applaudit longuement.

Je mets la tête entre mes mains. C'est peut-être à cause du café. La poubelle était pleine, mon ventre était plein, je suis plein comme une poubelle. Ma poubelle était pleine comme un ventre. Sans bras, ni main. Un gros ventre, et moi aussi qui suis une grosse poubelle. Il faut que j'arrête, ça ne veut rien dire. Ce n'est pas de la pensée, c'est des mots fourmis, des vermines qui grouillent, en deçà du sens. De l'infra-langage.

Le parrain, me voyant prostré, interrompt les applaudissements : on est tous passé par là, ne vous inquiétez pas. Qu'est-ce que ça vous fait, en fait ? L'impression d'exister plus ? D'exister exagérément ? Un peu comme les gothiques, qui s'habillent tout en noir, avec des trombones métalliques dans le nez ? Est-ce que ça ne fait pas pudding de mots ? Un petit rire secoue l'assemblée. Et tous ensemble de répéter : « Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement ».

Et les voilà qui devisent. L'économie, c'est comme l'économie de l'énergie. La parole durable.

J'acquiesce. Je regarde au sol. Puis je dis, entre mes dents serrées : parrain ; pudding de mots. Il me dit : pardon ? Parrain, vous avez dit pudding de mots. Vous l'avez dit. Je pointe mon index vers lui. Vous avez dit, parlant de moi, que je faisais un "pudding de mots". Oui, répond-il, piqué, vous mettez tout dans un gros gâteau. Vous recommencez, dis-je, l'Image, vous êtes sensé donner l'exemple, vous êtes sensé donner l'exemple, vous êtes sensé donner l'exemple, vous êtes sensé donner l'exemple. (j'entends quelqu'un dire tout bas : OTAN, suspend ton vol).

Parfois, quand je regarde au fond de moi, j'ai l'impression d'un cendrier rempli, débordant, froid, je ne sais pas, dis-je, quand je me lirai demain, j'aurais l'illusion de lire un steak-frites. Ce n'est plus possible. Vous savez, par exemple, Versailles, des lignes droites, de l'espace, de l'air, de la pensée organisée, nette et véloce, qui sert à quelque chose.

La petite dame s'empoigne alors les seins et répète intensément : « nichon ! nichon ! nichon ! ». Un autre : « ah, moi ces histoires de se baigner, le sexe à l'air, dans l'eau froide, ça m'émoustille à un point oh vous ne pouvez pas vous imaginer».

Nous nous mettons tous à hurler. Il va se passer quelque chose de terrible. Le GIGN russe va tomber du plafond, des éléphants vont entrer dans la pièce pour éventrer les cerveaux de la tête ; il faut que cela cesse. Alors chacun se prend la main. Calmés, nous prions tous ensemble :

« Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d'un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. »

Commentaires

  1. J'espère que ça ira mieux demain...
    En attendant, ne pas ouvrir la trappe. Mieux, tirer dessus le lourd buffet.

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  2. "ces journées sont longues comme... des sexes... (je gémis) des sexes de géants, qui ont des érections titanesques, (puis je me dresse, comme un sexe, je commence à scander) du genre à faire couler des Titanic, des Titanic soviétiques en plus, des cargos, des armadas de frets marchands, quand la créature des mers, ou bien Neptune, fait la planche dans l'océan arctique avec son immense érection-iceberg"...

    euh... elle a de la chance Z. euh...

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  3. Purée, comme dirait Didier Goux, c'est limite fout la trouille.


    J'ose même pas aller voir dans Google ce que veut dire "analogiste".
    (en plus, si ça se trouve, ça n'existe même pas)


    (sinon on peut prévenir la Mivilude aussi)

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  4. Très beau billet. Néanmoins il nous confirme que le taulier de ce blog est absolument taré.

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  5. Suzanne : merci du conseil !

    Lucia M : euh... la fiction, voire la science-fiction...

    Audine : je suis super puissant. J'invente des mots. Mais en fait non. J'ai cherché ce matin, et le mot existe.

    Mtislav : pardon ?

    Nicolas : ah, merci beaucoup, vraiment !

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  6. Si tu veux, tu peux venir vider ma poubelle et astiquer mes chaussures, la droite et la gauche, bine sûr.
    On dira que c'est analogique..

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  7. Lucia mel,

    Tu insinues que je suis un cargo ?

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  8. c'est tout simplement magnifique !

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  9. Un peu morose, aujourd'hui, Monsieur Balmeyer....
    Que de passages m'ont amusés...
    "dans le métro les gens sont habillés !!! Ha, ha, il faisait donc si froid..."
    "Un chat : encore un, chat alors
    ne sommes-nous pas le moi de mai ceci dit...
    "Les boutons de roses : toujours pas fleuri chez la dame en question...
    "et un sexe aussi long : combien de fois le tour de la ceinture ???
    et je l'imagine aisément dans l'eau glacée, le pauvre...

    Remettez-vous Mr Balmeyer...
    En tout cas, toujours aussi bien écrit le texte...

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  10. Exceptés deux vers... que des alexandrins !! Bravo ! Ce sont les plus beaux...

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  11. l'analogie c'est tabou, on en viendra tous à bout !

    je te lis depuis des lustres et des lampadaires.

    je me décide enfin à poser un commentaire.

    n'y voir aucune analogie ou rapport de cause à effet, of course.

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  12. Tu as le Titanic amer…
    :-)

    [Beau billet, encore !].

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  13. je l'ai lu à voix haute toute seule devant mon écran. Ca jette, ça dépote, voire même ça déménage.
    Le chapeau, c'est pour garder tout ça au chaud, hein ?

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  14. Flagrant déli d'activité sauvage du cerveau droit!

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  15. très beau texte ! :-)
    salutations d'Afrique de l'ouest !
    Ton blo sera à partir d'aujourd'hui dans mes favoris ! :-)

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  16. La dernière fois où j'ai lu un un truc presque aussi beau, c'était Fêtes Et Rites De La Confusion de Fernando Arrabal. Complêtement déjanté pour tout le monde et pas du tout pour moi qui chaque jour met une chaussure droite et une gauche tout en regrettant qu'aucun crétin n'a eu la présence d'esprit de faire en sorte que les chaussures soient unisexe comme les chaussettes. Je ne sais si Arrabal a survécu à sa folie mais en tout cas quand on est aussi fêlé que lui on finit toujours par mourir un jour. Fais gaffe à toi :-D

    Quoi Arrabal n'est pas mort ? Alors c'est bien lui qui agonise dans le lit de Zoridae ? Agoniste anonyme ou homonyme alcoolique ?

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  17. pisqu'on ne peut pas laisser de comm' sur le suivant, j'en laisse sur le précédent...

    Keskecé kilapri ? tu le sais toi ? c'est pas vot' truc un peu "débile" (pardon pour l'excès de langage...), les "mâles en chaleur" ? j'ai l'impression que c'était trop pour lui cette débandade... ça l'a fait débander... Non ?

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  18. A tous : pas le temps de répondre, mais merci et bisous-mauvaise-haleine en plus.

    Lucia : il s'agit d'un "tout", je crois.

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  19. Bon ben si tu ne peux pas répondre je vais reprendre mon commentaire, pour le reposter quand tu sera plus disponible.

    Sinon, faut quand même nous prévenir à l'avenir : "je laisse les commentaires ouverts mais je ne peux pas y répondre pour le moment" ou "circulez, y a rien à voir" ou mettre un panneau Danger avec une main qui tient un stylo et un double virage avec la mention "attention rétrocommentage désactivé" ... comme ça en attendant, on va faire un tour au centre commercial Charles Hernu on se réécoute André Rieu, rigoletter pour le 75e fois en bouffant des pop corn ...

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  20. Rho mais qu'est-ce que vous avez tous avec les commentaires pas répondus ? :) Va falloir que je prenne des mesures moi !

    Je réponds, minute.

    (ça compte pour une réponse ça ? :-)

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  21. Le problème, Docteur No, c'est que chaque fois qu'un commentaire commence par : "La dernière fois où j'ai lu un un truc presque aussi beau", j'hésite toujours entre deux types de réponses :

    "Oh non tu sais, je suis une toute petite chose fragile, je sais d'où je viens, et je sais d'où je vais, et jamais je n'oublierai le petit chien qui remue la tête sur la télé de mémé, qui me disait soit humble parce que tant qu'on a la santé, et puis je ne suis pas sûr que ma prose vaille autant qu'Honoré de Balzac, bon si tu insistes un peu tu comprends, je veux bien envisager la chose ainsi, mais quand même Balzac c'est trop, à la limite Proust je veux bien, on va voir, mais pas trop vite hein"

    Et :

    "C'est facile pour moi, tu comprends, je suis le Chuck Norris du blog, tous les blogs du monde sont seulement des commentaires du mien, quand je publie un billet, il y a un frisson de peur qui parcourt le blog, et Balzac est trop deg' parce qu'il avait moins de commentaires que moi, etc."

    En fait, donc je préfère rien dire parfois et humer le compliment avec gourmandise tandis que le commentateur se prend une veste ! :)

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