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Bonnie et Clyde (9) : distributeur de friandises

Je me retourne, elle porte comme un petit lapin blanc sur sa poitrine, un Bugs Bunny. Elle me sourit, avec des centaines de dents de nacre, on ne voit que ça.

Par la fenêtre, il y a une demi-lune, c’est l’heure étrange où les créatures se transforment en demi loup garou. Elle me dit, avec une gentillesse extrême, ce n’est pas grave, ça peut arriver à tout le monde, tu sais. On a le temps. Je regarde mes épaisses chaussettes, épaves embouties sur la moquette. Accident de pieds, je rédige un constat. Tu veux que je récite un poème ? Tu veux un verre d’eau ? Nous nous connaissons à peine depuis une poignée d’heures, je dis : je crois que je t’aime, vraiment, c’est pour ça. Je dis : en vérité, je ne suis pas comme ça, je ne suis pas un mou, j’aime le fracas, la guerre, la destruction, les baîllonettes, les voitures, les fusils à pompe, les vidéos de gens égorgés. Elle insiste. Ce n’est vraiment pas grave. Ca arrive. Avec une gentillesse extrême. Un intégrisme de gentillesse, du genre à se faire exploser le corps de patience. Elle tourne la tête, vers la table de chevet, je vois qu’elle hésite à prendre un livre, ou une revue. Elle attend avec délicatesse le moment opportun pour lire avant de dormir. Je dis : c’est sans doute qu’avec toi, c’est différent. Je voudrais lui offrir un présent démesuré, une chose en acier de plusieurs tonnes, la déposer sur nos genoux, que ça nous pulvérise… La demi-lune disparaît sous l’horizon de conduits et de cheminées, c’est l’heure où les créatures disparaissent aussi sous l’horizon, pour se cacher.

Alors Claude, ils font, il paraît que ta petite copine elle est terrible ? La nouvelle a vite fait le tour. Il paraît que c’est une vraie blonde ? Alors Claude, tu nous la présentes quand ? Ils piquent des yeux. Ils ont l’air d’introduire le chat dans le micro-onde, pour voir. Le regard qui pétille, un peu attendri, un peu attentif, curieux, perçant. Je pilonne le gobelet, provoquant des petits cataclysmes dans le liquide noir. Comme si je pouvais tous les noyer comme des sucres. Ca fait plaisir Claude, on se demandait si tu n’étais pas homosexuel par hasard. On parle de barbecue, de sorties en ville. On parle d’aller voir au cinéma des films comiques.

Dominique me dit des vérités. Comme un distributeur de vérités ; avec plein de petites barres nourrissantes de vérités qui patientent bien au frais, sur des rayons torsadés mécaniques. Plein de barres à manger, pour devenir obèse de vérité. Ou plutôt une fontaine. Les vérités incessantes font un petit clapotis en sortant de sa bouche, on s’endormirait presque paisiblement au son des vérités. Il dit : moi je n’ai pas d’attache, je vais devant. Rien ne me retient. Les gens ont comme du lest attaché à leur ceinture, la vie consiste à se débarrasser de ce lest, pour vraiment décoller. Partir à travers les nuages, comme moi bientôt. Pas d’attache. Juste poser le pied à Los Angeles, entendre le son des sirènes folles, des ambulances. Je veux être libre, comme il est libre Max. Je vois déjà, il me dit, que tu vas être malheureux, si tu continues. Tu es comme le type qui veut cacher son butin dans l’appartement vide.

Au bout d’une demi-heure, elle n’est toujours pas là. Je l’appelle, elle ne répond pas, puis finit par répondre ; du travail, oublié le rendez-vous, débordée. Une extrême gentillesse, au bout du fil, comme au paradis, la standardiste de l’accueil qui est un ange, et qui t’oriente avec une divine patience vers ton secteur du ciel joli, mais tout ça qui signifie que tu es mort. Claude. Les carottes cuisent, Claude. Les carottes commencent à être bien comme il faut. Ça commencer à dorer un trop fort sur les bords, Claude. Prends garde à qu’elles ne soient pas trop cuites, Claude, les carottes, que ça ne sente pas trop le carbonisé dans toute ta cuisine. Il faut se ressaisir. Réunir les états généraux. Sonner le tocsin. Il faut se mobiliser, de manière nationale, Claude. Ca part en vrille, tout ça, comme la vrille du distributeur de friandises, qui tourne inexorablement pour précipiter le gros gâteau froid que tu es, Claude. Ça ne marche plus, la ligne Maginot, Claude. Tu es bombardé de toute part. Il faut faire un come-back. Il faut faire ton Elvis ressuscité, danseur pubien revenu des spectres. Nous sommes tous avec toi, Claude, nous t’exhortons à nous venger, nous les Claude du monde entier. Tu es l’élu parmi les Claude, Claude, tu vas te dresser, vengeur, te libérer de tes chaînes, silhouette sans nom, inconnu de passage, revenant revanchard, comme le sucre recomposé surgissant entier du café pour se venger de la cuillère qui l’a dissolu.

J’entre dans l’agence, derrière un pupitre de bois une fille en tailleur bleu attend face à un écran. Ses yeux sont exagérément criblés de eye-liners, tragédienne sans histoire. Je voudrais louer une voiture. Quelle genre de modèle, monsieur ? Je voudrais… louer une grosse voiture. Je regarde le catalogue. Il y a plein de voitures. Je dis : mademoiselle, vous savez ce qu’il y a de plus bizarre dans la vie ? Elle me répond : non. Moi non plus, je dis. Et c’est dommage parce qu’on ne sait jamais quand ça s’arrête. Ça devient de plus en plus bizarre, vous croyez avoir la réponse, mais elle vous glisse des doigts, vous vous sentez comme une friandise... elle coupe : ...plutôt, elle complète : ...dans un distributeur automatique. Je la dévisage, longtemps. C’est avec vous que je devrais partir, au loin, là tout de suite, vivre des centaines d’aventures baroques, érotiques et funestes. Mais ça ne serait pas raisonnable, vous ne pensez pas ? Elle éclate de rire. Non, ça ne serait pas raisonnable.

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