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Bonnie et Clyde (8) : cent mille points

On est tous, à ricaner, un gobelet en plastique à la main. Tous rient, sauf moi, je ne dis rien. Je suis planté là comme un cyprès.

Je ploie sous le vent. Et il n’y a même pas de vent. J’ai envie de mettre des posters de cimetières, dans ma chambre. Je n’ai pas faim. La nourriture semble morte. Même la salade.

Je suis planté là comme une centaine de cyprès, tous plus plantés les uns que les autres. Les autres rigolent avec leurs dents déployées comme des voiles.

J’allume la télévision, c’est triste, on a assassiné Derrick ; non, c’est juste qu’il est particulièrement blafard aujourd’hui, il annonce une mauvaise nouvelle à un acteur grand exagérément blond, au physique d’avant-centre de la Mannschaft. J’ai infiniment de peine pour ce personnage terrassé de désespoir, j’en ai assez de la misère du monde, il faut que j’envoie une lettre de motivation pour rejoindre la brigade de Derrick, me faire muter à Berlin Est, près du Mur.

Dans le bar, j’aperçois sur la table, juste devant Dominique, des Guides du Routard de la Californie. La couverture consiste en des palmiers, idéaux pour se pendre au soleil éclatant. Il révise fiévreusement. Il m’accueille, m’interpellant dans un anglais outrageusement ridicule. Awareyou ? Veriouelle, tankiou. Il rêve. Il have a dream. Il construit son voyage comme un monumental décor de trains miniatures, avec un délire de détails. Il me parle des chaussures, lesquelles sont plus pratiques, pour aller à la fois en ville et sur les plages de Los Angeles. Il me parle de ses futures conquêtes, il me dit que le statut du french lover, c’est vraiment un atout. Il dit tout ceci avec un ton gentiment définitif, un air sérieux qui n’est pas sérieux.

Je ne sais pas ; on pourrait faire une mise en scène ? Le coup célèbre du faux agresseur, moi qui m’interpose pour secourir la caissière, un coup de poing d'opérette qui le terrasse, Dominique qui se roule au sol, la bouche tordue par la douleur, comme un footballeur italien. Je l’écoute, je voudrais lui introduire son café dans les narines. Tartiner le mur avec son crâne. Il serait capable de la raccompagner chez elle, la fille, de l’embrasser langoureusement, les mains sur les seins. Il faudrait alors que je verse des bidons de cyanure dans les canalisations du monde.

Le ciel est comme un coussin cosmique qui m’étouffe. Je voudrais plonger dans l’Etna en fusion, me dissoudre comme un biscuit dans le café du Néant, attendre mille an dans un trou, je voudrais être l’homme volant, l’homme oiseau, le reptile aux écailles miroitantes et à jamais disparu, l’ombre d’or du jardin primitif ; chez le buraliste, je cherche dans les piles des magazines, aux éditions Hachette : construisez vous même votre cercueil, prix spécial, pour le numéro un, la poignée, deux euros seulement.

Alors je rentre dans la grande surface. J’en ai mal au ventre. Au rayon fruits et légumes, je pose mon gobelet de café toujours à la main au sommet d’un vallon de pommes. Je serre ma cravate résolument, comme si le sol entier était une trappe de potence. Je prends un paquet de verres ballon. Je pourrais bientôt ouvrir une boutique spécialisée dans les verres ballons, tant ils s’accumulent dans mes placards. Des centaines, comme ma crypte aux colonnes de cristal.

Je crois qu’elle me reconnaît. Elle me sourit. Je crois qu’elle est contente ; je crois que je lui ai rendu le sourire, elle est peut-être séduite par mon charme si décontracté, cette façon élégante de toujours trimballer un gobelet marron de café, mon costume ex-neuf, ma cravate, ma Force de Vente. Je suis comme ça, à attendre, tranquillement, je claque des doigts, avec un air super sympa, comme si c’était une expérience super sympa de me côtoyer. Un type qui achète autant de verres ballon doit avoir beaucoup d’amis, il doit recevoir beaucoup, on doit énormément l’aimer ; j’essaye de prendre l’air dégagé et facile du type qu’on aime énormément, dès le premier regard. Je fredonne, espérant que mon enthousiasme soit viral, comme la bête qui, sortie de son œuf, prend pour sa mère le premier animal qui passe, je tente mentalement de casser l’œuf de l’aveuglement dans lequel elle flotte depuis si longtemps, pour faire d’elle un poussin nouveau né de l’amour. Mais peut-être que non, elle est seulement joyeuse d’en avoir bientôt fini, peut-être qu’entre temps, elle a appris qu’on a pu sauver toute la portée des petits chatons morts du monde, les réanimer tous au défibrillateur. La bonne nouvelle. Peut-être que le client d’avant était un acteur célèbre, avec ses verres à Champagne, ou un riche avocat, ou un producteur de cinéma, avec une carte de visite glissée dans la poche. Je ne peut plus lutter. Peut-être que son contrat s’achève et me voir lui évoque toute la joie possible qu’il y a à ne plus se coltiner des abrutis dans mon genre.

Qu’est-ce que j’ai à proposer ? Si j’étais une sorte de pack, quels seraient mes cadeaux bonus ? Mes heures gratuites ? Mon gadget amusant ? … Peut-on envisager des fois de coller un revolver contre la tempe du destin, pour détourner le cargo de l'existence à la manœuvre impossible ?

Vous avez votre carte de fidélité, dit-elle ? Ah oui, bien sûr, je m’exclame, avec force, voire avec rage. J’en ai trois. Vous voulez toutes les voir ? Regardez, cette photo, c’est moi en vacances, à la piscine, je nage avec ma carte de fidélité à la main, pour ne pas la perdre. Je connais par cœur le code barre. Je peux vous le réciter. A l’endroit, à l’envers. Si vous saviez, ce je que suis fidèle. Comme une sorte de chien, comme un ouvrier spécialisé et sa machine, comme le triste joueur de bingo, le samedi soir et ses jetons fétiches. Je vais d’ailleurs pas tarder à me faire tatouer le code barre de la carte sur la main, je vais être votre client pour l’éternité.

Le client d’après pousse du regard. Pousse de la gorge, toussotant, insistant. Je l’ignore totalement. S’il vous plaît Monsieur. Mais c’est comme si je frappais au seuil de la vie, pour lui vendre un aspirateur ; comme si je glissais le pied dans l’embrasure de la porte se refermant sur ma chaussure. Je suis mon propre V.RP.

Je donne un sourire, elle me rend un ticket. Et des points. J’ai des points. Au bout de mille points, j’ai une brosse à dent électrique. Au bout de cent mille points, j’ai une caissière. Je regarde le ticket. Les gens dans la queue s’exaspèrent, on parle de lynchage, de chienlit, et je contemple le ticket, avec marqués mes points, et je le dis, je demande : au bout de cent mille points on a droit à une caissière ? comme j’aurais dit je souhaiterais un corbillard spacieux, la caissière me regarde avec pitié, avec ennui, avec dégoût, et c’est fini, absolument, et le client d’après éclate de rire. Je lève la tête, le client est une cliente. La cliente porte un T-Shirt comme un soleil avec un grand lapin souriant. Elle me sourit, elle aussi, comme le lapin, avec des centaines de dents de nacre.

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