Accéder au contenu principal

Bonnie et Clyde (7) : conjectures nocturnes

Le soir, je me perds dans des conjectures déraisonnables.

J’imagine des terroristes, des martiens, des cannibales, des braqueurs de supermarché. Ils arrivent et aboient : tout le monde à terre ! Des hurlements affreux. Tous les clients, les caissières, les vigiles se jettent à terre. Même les manutentionnaires terrorisés sortent de leur réserve pour se jeter à terre, les comptables à l’étage descendent vite l’escalier, pour se jeter à terre, en plein milieu, le type qui fumait sur le parking écrase précipitamment son mégot, prend son élan, arrive à toute allure, fait un saut de l’ange en montant sur une palette de bouteilles d’eau minérale, et s’écrase parmi les clients, tellement est forte la peur, et le désir de se jeter à terre. Même les employés en congé font le détour, prennent les transports en commun ou la voiture, regagne leur lieu travail, pour se jeter à terre. Par solidarité spontanée, dans tous les enseignes du pays, les gens se jettent à terre, les mains sur la tête, comme un vent de peur atomique qui vibre dans l’atmosphère. Une scène d’apocalypse, de deuil, de mort et de destruction, aussi.

Seul, je reste debout, les mains en l’air. Ma cravate marron vole doucement au souffle d’un ventilateur de démonstration. Le chef des méchants est le Squale, je le reconnais. Je dis : comme on se retrouve, le Squale. Il se tourne lentement vers moi, il a trois ou quatre fusils, un dans chaque main.

Tiens minus, tu as survécu, il me répond. Moi je rétorque un truc. Je suis dans mes pensées, je fais ce que je veux, quelle que soit la réplique que je sors, ça marche. Je dis, et toi face de rat, tu as trouvé un miroir volontaire pour te servir de reflet ? Des rires discrets sortent de la masse des clients gisant au sol.

Je le vois qui devient rouge. La colère gonfle son visage comme un ballon dans un anniversaire de chez MacDonald. Je poursuis, en verve, comme dans le discours du mariage, hey, tête de moule, ferme la bouche, on voit tes tripes ! L’hilarité est générale. Des gens s’emparent de leur téléphone portable pour raconter la bonne blague à leurs proches.

Humilié, il dit alors à ses cinquante complices : tuez les tous, parlant de moi tout seul ! Il en arrive de partout. Les premiers, bien sûr, veulent s’en prendre à moi avec des instruments de ninja. C’est assez étrange cet armement pour un braquage, mais j’imagine que les malfaiteurs, se voyant suffisamment nombreux, ont jugé bon, pour des raisons esthétiques, de s’accorder des services plus tarabiscotés. Souple, vif, calme, j’esquive, je riposte, ils volent dans les airs en poussant des cris de rage et de dépit. A un moment, je prends même le temps de fumer une cigarette tout en dégustant un bon café. J’en ai assommé au moins cent. Cent autres arrivent qui subissent le même funeste sort. Des gémissements de désir émergent de la foule, on griffonne sur des bouts de papier des demandes en mariage qu’on jette vers moi avec désespérance… des femmes sublimes appellent leur conjoint pour les quitter sur le champ.

Il ne reste que le Squale. Ses yeux. Mes yeux. Mes yeux encore plus de près. Ses yeux immensément près. Mon œil, gigantesque. L’intérieur de son œil, noir. Une molécule de moi. Un atome de lui. Un quark. Une onde. Le zoom s’interrompt.

Tu vas mourir, hurle le Squale. S’ensuit un long cri de rage. Je ne comprends pas pourquoi les méchants perdent autant de temps à supprimer les gentils. Toujours à tergiverser, à se gratter, à pérorer. Cette patience les perd, fatalement. Vanité des méchants. Pragmatisme des gentils.

Puis il arrive en courant, décharge toutes ses armes en ma direction. J’ai une oreille transpercée. Je dis juste : ça tombe bien, il me fallait un piercing. Puis j’enfonce mon index dans sa poitrine, avant de conclure : tu es déjà mort, mais tu ne le sais même pas.

Il réfléchit. Il s’interroge. Consulte les messages sur son mobile. Puis explose affreusement, répandant ses organes dans l’espace dans un bruit de corneed beef. J’ai touché un point secret d’acupuncture, le centre névralgique du karma sidéral. Aucun être n’y résiste.

Elle est là, je la relève. Elle est toute petite. Elle me dit : oh comme vous êtes fort. Je réponds, modestement, oh vous savez, c’est facile pour moi.

Un prêtre se redresse sans l’assemblée des otages et dit : je peux vous marier immédiatement si vous le souhaitez ! Une chorale en déplacement entonne de magnifiques chants de Noël. Tout le monde allume une bougie. Tout le monde se sent un peu frère et sœur. Des couples se forment. De toutes les couleurs, de toutes les cultures. Chacun apprend à aimer les différences des autres. Un tibétain dit à un chinois : je te pardonne. On danse. Des slows. Nous dansons aussi, au centre de la piste, la journée s’éternise, dans une pluie de lumières rouges.

free music





Je me tourne vers les chiffres rouges du réveil qui percent l’obscurité. Il est tard, il faut dormir. Des appareils ménagers poursuivent sans faiblir leur silence électrique.

Je m’endors, la gorge nouée.

Posts les plus consultés de ce blog

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y couche comme un gros tas flasque de particules molles. Les chiens sont des boites à bruits, au bout des laisses, comme des yoyos à jamais déroulés. Les gens ont des barbes qui vous grattent à vous. Ils parlent en faisant des fautes d'orthographe. Les arbres s'alignent de manière bucolique comme des bâtons pour chiens, plantés là. Vous êtes ce chien qui ne peut prendre les arbres dans votre gueule, ces bâtons de joie, et détaler. Vous regardez les arbres, intransportables, et plus rien ne court. Vous vous retrouvez nez à nez dans un endroit où vous étiez content, une fois, et vous voyez votre ombre encore contente (car les ombres sont lentes), et vous vous sentez de trop dans ce souvenir heureux plus réel que vous-même à cet instant. Vous quittez les lieux poliment. Il y a des magasins qui vendent des thés ridicules. Il y a des bars qui ve…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…