Accéder au contenu principal

Bonnie et Clyde (10) : l'harmonie du monde

La voiture de location m’attend au fond du parking. Elle est loin, je m’en rends compte, le déverrouillage à distance des portes ne marche pas encore. Je crispe mon pouce sur la clef, dans le silence, en vain.

J’aime déverrouiller les portes des voitures de location, de loin. Je sors la clef de ma poche, fends l’air de mon bras, plie les genoux, la main tendue visant des véhicules ; rien. Je range le trousseau dans ma poche, fais encore quelques pas, puis dégaine à nouveau. Là, le rayon file à travers l’espace, tranquillement invisible, et la voiture caressée clignote amoureusement de tous ses phares ; l’appareil sursaute, fidèle au signal, déclenche toutes ses serrures, s’offre enfin à moi. A cette distance, j’ai le temps de verrouiller l’auto, pour l’ouvrir encore, deux ou trois fois ; tout en m’approchant. C’est beau.

Au volant, je sens l’odeur enivrante du plastique neuf. Une page vierge. Un cahier intact le jour de la rentrée. Le parfum rêche des possibles. Les tapis sont inhumainement propres. La boite à gants vide. Le tableau de bord contient des centaines de manettes inconnues, un arsenal de clignotants, un luxe de boutons, une myriade de phares à actionner comme toutes les phases de la lune ; c’est excitant, le volume de l’autoradio est disponible sur le volant. Je tourne le contact, la voiture cale déjà, une vitesse était enclenchée. Puis le moteur vibre comme un chat. J’allume immédiatement la radio, la moindre variété convient à la nuit naissante, je monte le son du pouce, imperturbable, sans ôter les mains du volant comme l’aurait fait un prolétaire en sueur, je baisse le son, le monte, le baisse, le monte, le baisse, le monte. Je baisse également la vitre de la portière, la monte, la baisse, la monte, pour atteindre la configuration idéale. Même les rois n’avaient pas les boutons de volume sur leur trône. L’automobile recule, trop vite, rentre dans un plot. Le bruit du phare fracassé retentit, j’ouvre la porte et je constate les dégâts.

On ne vit qu’une fois, et encore, une fois, c’est un bon score. C’est un carton plein. Parfois c’est juste agréable de parcourir la route avec les bons accessoires. La nuit est neuve, elle aussi, elle sent le plastique, toute l’obscurité du zénith cuit sur les brûleurs rouges des usines, et moi je file dans le véhicule silencieux. Pour alimenter mon lyrisme d’accessoires, je monte le son. Trop fort. Puis le baisse, en quête de calme, et ceci, évidemment, sans lever la moindre main du volant. Je baisse également la fenêtre, pose un coude dans l’air glacé par la vitesse. Je respire. Nous pourrions aller loin, comme ça. Les échangeurs se succéderaient aux voies rapides, sur l’asphalte interminable du monde harmonisé, sur les voies rectilignes du continent rapide ; seuls les enseignes changeraient de langue. De temps en temps, nous mangerions, dans de vastes restaurants sans âme surplombant des amas de rocades.

J’arrive. J’ai rendez-vous. Je tente un créneau, bouscule vivement la voiture derrière, puis culbute la voiture devant, enfin, je suis rangé ; j’ouvre avec entrain la portière qui vient vigoureusement s’abîmer contre un poteau.

J’attends Bunny en bas de l’immeuble.

Posts les plus consultés de ce blog

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

Le Durcisseur

Le premier métier de feu l'acteur Sim était extraordinaire : il débuta durcisseur de tétons au Crazy Horse. Encaissant cette information à la radio, je cessai toute activité pour plonger dans une rêverie mélancolique. Cette tâche improbable consistait à, muni d'un seau à glaçons, frotter la poitrine des danseuses avant leur entrée en scène, pour bien mettre en exergue leurs tétins triomphants.

Je méditais sur le sort de cette main d'œuvre méconnue des coulisses. Je vis l'homme, son visage malicieux et juvénile de souris, dans la pénombre d'un rideau, à l'entrée de la scène. J'imaginais son sourire contrit, parmi les créatures, échassières de leurs jambes, dans une jungle parfumée de plumes. Elles faisaient la queue et présentaient, traqueuses et concentrées, leur gorge au préposé du mamelon. L'employé était-il soumis à un supplice permanent, affligé d'une trique chronique qui le dévorait sans répit, tel l'arroseur arrosé (le durcisseur durci), ou…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…