jeudi 10 avril 2008

Bonnie et Clyde (3) : La Force

Que des grands dadais. Des escogriffes, la pomme d’Adam saillante, des grands cous, des asperges dégingandées. Des dents de cheval, des rires bêtes. Des bras maigres et étroits qui dégringolent des manches un peu trop courtes, un gobelet de café à la main.

La Force ! La Force de Vente.

Ils font souvent la blague. Comme dans la Guerre des étoiles. La Force ! La Force de vente, tu la sens qui te guide, Claude ? L’autre fait le souffle asthmatique. Rohhh Kshhhh Rohhhhh Kshhh, et dit avec une voix étouffée : Rejoins le côté obscur de la Force, la Force de Vente ! Ils éclatent de rire. En terrain connu.

Dominique a un grand nez. Souvent, il se roule des joints. C’est un grand dadais, comme tout le monde, avec des yeux rouges ; ça lui donne un air perpétuellement triste.

On a le petit gobelet à la main, on remue avec le bâtonnet, en riant bruyamment, des rires d’artifice, soudains, qui s’arrêtent d’un coup. L’autre décrit la fille qu’il s’est tapé samedi soir, il donne des détails, trop. Tout le monde rigole, je fais comme les autres. Je vais quand même pas ne pas rigoler. Ils vont me dire Claude ça te fait pas rire nos blagues ? Claude tu n’es quand même pas homosexuel ? On va quand même pas t’appeler Madame, Claude ? Claude, tu lis des poèmes ou quoi ? Claude, tu te crois meilleur que les autres ? Qu’est-ce que tu as, Claude, à faire ton intéressant, tu te crois puissant, tu te prends pour une flèche, ou bien ?

Samedi soir ; l’autre, je peux te dire qu’elle l’a bien senti, la Force ! Rires gras, rires de margarine, rires d’huile. Le côté obscur aussi ? Rires énormes, pression à froid. Ils hoquettent comme des chiens à la tête qui basculent à l’arrière des voitures. La Force de Vente ! Les gobelets qui s’agitent. Rohhh Ksshh Rohhh Kshhh, le type fait Dark Vador, la Force, rires, l’autre répond laisse toi guider par la Force, rire, un autre fait et le sabre laser aussi ; là bizarrement ça s’arrête personne ne rit, un petit bide, en fait, il toussote, et un autre dit : et toi Claude alors, t’as pécho samedi soir ?

Je ris, automatiquement, bêtement, puis j’invente, je dis : tu m’étonnes, puis je me renverse le gobelet sur la chemise, pour faire diversion. Je me brûle la poitrine, et je ris bêtement, et tout le monde rit bêtement, ah ça alors, Claude, c’est bien toi ça, alors mais celui-là, puis tout le monde rigole, puis je rigole aussi, comme les autres.