samedi 5 avril 2008

Cuisine Cannibale

La librairie est immense, on m’amène dans une annexe, je veux bien finir le reste de ma vie ici, parmi les vieux livres, du vin et du poulet.

Il s’agit de "référencer" des ouvrages. Je dois rentrer tous ces volumes dans une base de données. Frénétiquement. Ne me posez pas de question, c’est à peine l’an 2000, le monde s’est fait poser une rutilante couronne de réseaux, il essaie de sourire de toutes ses nouvelles dents. Alors, il faut référencer. Des tables, des lignes, du texte, des nombres. L'imprimerie a mangé la Cathédrale, la base de données ingurgite les livres. Là, dans l’agencement parfait du Fichier, ils sont consignés, immortels, mais juste les os : le titre, l'auteur. Le prix. La classification.

Et la journée passe comme ça, silencieuse. Un vieil ordinateur qui gémit, l’odeur des vieux livres. Je saisis les données, seul dans la pénombre de l'annexe. Tout est calme, paisible. Des textes à l'infini. Comme un ours je goûte aux plaisirs de ma grotte. Je n’ai jamais vu autant d'étrangetés. Parfois j’arrête de saisir. J’ouvre un livre, en cachette, un roman oublié, un manuel de politesses à l’usage des jeunes filles de bonne famille, une étude sur les papous, les phases de la lune, les Amériques, la thermodynamique. Les jours passent, je ne me cache plus, je suis seul. Je m’adosse, je bouquine, comme un roi.

Le libraire m’explique : la thématique. Histoire, Géographie. Roman. Il prend un ouvrage au sommet d’une pile : Les Survivants. C’est le récit, devenu un film par la suite, d’une équipe de rugbymen échouée dans de lointaines montagnes hostiles, suite à un accident d’avion. Les survivants, pour survivre, en viennent à se manger entre eux. Pour rire, le libraire me dit : ça par exemple, tu mets comme thème : Gastronomie ! On éclate de rire, surtout moi, c’est le chef. Il repose le livre au dessus de la pile. Disparaît.

Que voulez vous, la solitude, la poussière des livres : je reste un instant immobile, puis je m’empare de l’ouvrage au sommet de la pile. Je rentre le titre : les Survivants. J’hésite. Je glousse. Je rentre la thématique… j’hésite encore un peu, cannibalisme, non : allez, je le fais : gastronomie. Je glousse encore, et je passe à la suite.

Le temps a passé, vite, comme le Tour de France dans mon village, emportant dans la mort des millions de gens, de chiens, de poissons rouges ; mais pas les bases de données. Les données sont immortelles. Donnée, c’est donnée, reprendre c’est voler.

Des années plus tard, je trouve au hasard un catalogue de vente de livres anciens, dans un bac de bouquiniste. C’était mon ancienne librairie. Un catalogue papier, outil marchand si désuet à l’époque des moteurs de recherche. Je souris, et vite, je compulse l’imprimé. Je cherche par thématique, le gloussement ressurgi du passé, comme si le rire était au milieu, glissé comme une fougère dans un herbier. Une fonte très sérieuse, une présentation très classique, un standing très lettré ; à l’entrée « Gastronomie », mon index parcourt à tout vitesse la liste des doctes ouvrages de recettes des siècles derniers ; il y est, enfoui, discret, camouflé : les Survivants. Il y est ! Je referme le catalogue, et le laisse ; pendant un instant tout le paysage me semble malicieux, décor pour ma farce furtive ressuscitée. Je pars ; il y a un atome de ma bêtise, dans cette chose que j'abandonne.

26 commentaires:

  1. Euh, ils mangent leurs congénères morts dans l'accident, tout de même (ils ne les tuent pas pour les manger). Bon, ça reste horrible, j'en conviens. Et l'entrée "gastronomie" ajoute encore une touche à l'horreur de l'histoire.
    Gastronomie ! Non, décidément je ne m'en remets pas ;-)

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  2. Moi, j'aime beaucoup, on s'en doute.

    Dans le même genre, participant à la rédaction d'un almanach pour lequel je devais trouver des citations originales de personnages connus ou moins connus, j'ai inventé un journaliste-écrivain français du XIXe siècle : Népomucène Mercier, si je me souviens bien.

    Il faudrait que je cherche, tiens...

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  3. Bon, je me suis emmêlé les craqyons, là : Népomucène Mercier existe bel et bien. Mais alors, comment s'appelait le mien. Je suis quasiment sûr du prénom, mais ensuite...

    Quentin, peut-être ?

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  4. je ne regrette pas mon lien à l'aveugle de ce matin :-)

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  5. Nepomucène De Ménage, peut-être ?

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  6. Au fait, tu es édité sur un support papier ? Si c'est le cas je veux bien les coordonnées pour passer la commande à mon libraire. :o)

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  7. Un billet qui me donne envie de revoir "The cook, the thief, his wife and her lover" de Peter Greenaway.

    Ca me ferait presque remettre un ancien texte sur mon blog, mais Nefisa dirait que c'est du réchauffé (alors qu'ils'agit plutôt de viande froide).

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  8. Le Népomucène Nous-ne-savons-trop-quoi de Didier Goux était, à n'en pas douter, un digne héritier du célébrissime Hégésippe Simon, tout comme l'était également ce génial et prolifique cinéaste thaïlandais, scandaleusement ignoré en Occident, qu'avait inventé, alors qu'il était critique de cinéma en Belgique, Noël Godin, alias Le Gloupier ou L'Entartreur.

    Ce dernier canular fonctionna d'ailleurs si bien que, d'après ce que j'ai entendu raconter Noël Godin en personne, un de ses confrères fut envoyé par son journal en Thaïlande pour interviewer le cinéaste maudit, qu'il ne put évidemment jamais trouver. Toujours d'après lui, on pouvait en outre également lire, jusqu'à il y a quelques années, dans certaines encyclopédies du cinéma, une notice sur le mystérieux auteur de Les Fleurs de lotus ne pousseront plus sur le bord de ton île.

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  9. C'était pas des rugbyman mais une équipe de foot.

    Grâce à ce film je sais maintenant comment manger de l'homme dans les montagnes enneigées, comment faire cuire la viande.

    D'abord il faut conserver les cadavres sous la neige. Ensuite on choisis un cadavre, le plus éloigné de la carliongue. On commence par découper des lanièeres dans les fesses, c'est là que la viande est la plus tendre. Il faut ensuite les étendre sur la carlingues de l'avion. Le soleil se chargera de les faire cuire. Ça reste froid mais ça cuit quand même. Ensuite on mange les lanièeres de chair un peu comme on mangerait un gendarme (sans jeu de mots). Pas facile à mâcher. Il ne faut jamais dire de quel cadavre provient la viande, oublions la traçabilité, y'en a qui ont le dédain.

    Histoire vécue (pas par moi), je m'en souviens.

    Accent Grave

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  10. On en revient encore à manger des cuisses ...

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  11. J'adore ce billet...je vois le rire, et les yeux avant...j'imagine l'arrêt respiratoire en feuilletant l'index des gastronomes le bout de la langue sorti...et l'humour noir. Miam.

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  12. Je ne connais pas le film dont parle Accent Grave, mais, dans les faits réels qui l'ont visiblement inspiré, les sportifs à bord de l'avion qui s'est écrasé dans les Andes en 1972 étaient bien des joueurs de rugby, en l'occurrence uruguayens.

    Le plus étonnant à mes yeux reste d'ailleurs que, de retour dans leur pays, les survivants, ainsi que, plus tard, leurs enfants, se sont très souvent heurtés à l'hostilité de leurs compatriotes, du fait qu'ils avaient transgressé un tabou.

    Hum... J'espère que je n'ai pas trop plombé l'ambiance...

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  13. AH ! De retour brièvement devant l'écran, je me réjouis de me trouver en si bonne compagnie dans ces commentaires ! [je devrais faire de la politique]

    Je m'attarderai à répondre plus longuement (j'ai des choses à dire) dès que j'aurais mangé / dormi / glandé ce qu'il faut ce dimanche !

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  14. Je l'ai dit récemment à Gaël, les meilleures bêtises sont éternelles...
    Grace à toi, les humains de 4587 pourront découvrir qu'en 1972, nous pratiquions le rugby dans les montagnes uniquement et que la fin du match se célébrait par un banquet anthropophage...

    Sans le savoir, tu dresses une intertextualité immortelle avec le bouquin de Kundera : "Le livre du rire et de l'oubli"...

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  15. Pourquoi on mange de la vache et pas les indiens ? Pas les sauterelles alors que c'est plein de protéines ?
    Il y a toujours un foi qui laisse penser qu'on devient ce qu'on mange. Par exemple, on est plus fort parce qu'on mange du bœuf, forcèment !
    Et pourtant, on n'a pas le droit de manger de l'humain !

    Chez les anthropophages, il s'agit souvent de prendre sa force à l'ennemi vaincu en le mangeant !

    Pour ta catégorie "gastonomie", heureusement, que tu n'as pas choisi "sport" ! :-)))

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  16. yèèèèè
    je découvre moi aussi,
    euh...j'aime
    faudra que je revienne, oui!

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  17. Jo : tu as raison, ils ne se sont pas tués. J'avoue que "en viennent à se manger entre eux" ne leur rend pas justice. D'autres à leur place (des tennismen, ou des golfeurs peut-être) se seraient entre-tués d'abord avant de manger les cadavres. Sans doute les vertus viriles de ce sport d'équipe.

    Didier : Votre compliment me ravit, en cette nombriliste matinée.

    titie007 : bonne tournée !

    Marc : merci, je n'ai pas encore vu ! Du retard, comme toujours, dans mes lectures...

    Nicolas : Népomucène Et Marne.

    Loïs : oui et non. Officiellement, rien de publié. Sinon un machin sorti trop vite sans que j'en sois au courant, j'ai du envoyer un recommandé pour recevoir un stupide contrat. Bref, une expérience très frustrante.

    [...]

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  18. Tres drole! J'ai eclate de rire a la lecture de "Donnée, c’est donnée, reprendre c’est voler."

    Songez que votre blog sera peut etre archive dans un fichier zip et restaure dans quelques siecles... peut etre.

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  19. Le graphopate : mets z'y donc ! :o) Je lirai ça avec plaisir (mais j'ai en ce moment beaucoup de mal à suivre le rythme des excellents blogueurs en exercice ! :)

    Chieuvrou : c'est excellent ! Je ne connaissais pas cette histoire.

    Accent grave : Votre commentaire est délicieux, sauf bien sûr au sujet de l'équipe de foot : le monde entier sait que vous vous êtes trompé ! Des footballeurs ne se mangent pas entre eux, ils tombent par terre en s'empoignant le tibia, attendant que le coach leur amène des sandwiches.

    Catherine : comme le dit votre (jaloux) homme : mort de lol !

    [pause : citation (véridique of course) d'un des protagonistes : "Mes parents m'ont donné la vie, mes amis une seconde vie", ou "Salut les Copains" version 2.0 ]

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  20. En vacances de nous ? non mais je rêve. Tu ne vas pas te débarasser de nous comme ça. C'est pas parce qu'on ne peut pas commenter sur la note du dessus qu'on ne peut pas le faire sur la note du dessous. Et celle du dessous de celle du dessous. Et encore même plus en dessous que dessous si on veut.

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  21. Moi je comprends, tu sens des choses et tu veux pas qu'on dise rien...je dis rien, mais j'en pense pas moins et je dis rien...à la fin, je te ferai une explication de texte...

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  22. Bah, vous en faites pas, je fais juste mon cinéma ! Ça m'amuse, et je sais que vous êtes complices... alors j'y vais...

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  23. J'apprends à l'instant qu'Arte diffuse justement ce soir, à 21 h, Naufragés des Andes, un documentaire qui retrace l'épreuve qu'eurent à subir les survivants de l'accident de 1972.

    N'ayant pas la télé, je ne pourrai le voir quant à moi, mais je le regrette un peu car le Télérama de cette semaine (comble du snobisme, n'est-ce pas, que d'acheter « l'hebdomadaire-culturel-qui-a-le-cœur-sur-la-main » quand on n'a pas la télé ?) en dit le plus grand bien.

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  24. Ah j'ai trouvé où laisser un commentaire !

    Une info qui devrait te plaire : http://posuto.blog.lemonde.fr
    /2008/04/16/
    javais-un-titre-mais-je-lai-
    perdu-en-route/

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