Accéder au contenu principal

Bonnie et Clyde (11) : tout est sous contrôle

Bunny s’assoit à mes côtés. J’entends ses fesses épouser absolument le tissu rêche du fauteuil, soudain j’aime la vie. C’est comme si j’avais tout un équipage de paquebot dans ma bande, dans mon parti, à mes côtés ; la croisière s’amuse, avec le capitaine Stubing, ses favoris blancs, murmurant dans la splendeur rare de ses dents : tout est sous contrôle. Le pont du navire, un belvédère avec un orchestre de jazz mou, surplombant le monde, sa platitude bleue. J’allume à ce propos l’autoradio. Je regarde Bunny dans les yeux. Sans la quitter une seconde, fixant ses prunelles avec un sourire de joconde, je monte le son, sur le volant, de mon pouce. Tout est sous contrôle. Ca vibre de contrôle, de partout. On dirait Marvin Gaye qui chante, cool, moustachu, des mecs noirs, à l’aise. Je contrôle tout ; juste avec mon pouce.

La voiture démarre, elle cale, se projette contre le véhicule garé devant. J’avais laissé une vitesse enclenchée, réflexe peureux de ma jeunesse, au cas où la rue se cabre peut-être telle une passerelle… C’est terminé à présent. C’est le moment où le présent se soulève, camion benne saturé, pour déverser tout le chargement d’ordures dans le passé, avec fracas.

Et si nous partions en week-end ? Enjôleur, Je prends un ton de prestidigitateur : et si nous allions voir la mer ? Ce n’est pas loin, juste des milliers de réverbères à répéter, songe entêtant de lumière. Juste prendre une bouteille de vin, pour écouter mugir les vagues d’encre.

Manger des huîtres.

Remuer le pommier du monde. Pour obtenir les pommes bien mûres du contentement. Vous savez, cette impression d’avoir un grand voilier, de souffler comme un forcené avec vos maigres poumons pour remuer les larges voiles, vastes bougies d’anniversaire. Vous vous épuisez à mouvoir des structures délirantes. Baratins, arrangements, semi-vérités, architectures inertes avides d’énergie ; et nous, petits manœuvres égarés dans les méandres de ces colosses lourds. Rien ne bouge, dans la salle des machines.

Vous savez, aussi, étrangement, cette impression inattendue que les voiles se gonflent bien trop tout à coup, et que le navire part, bien vite, bien fort, avec un vent de diable déchaîné. Tout n’est plus sous contrôle.

Nous prenons l’autoroute. Elle me raconte sa vie, c’est radio Bunny. Dans toutes les tristes aventures qu’elle égraine, banales histoires dont personne n’est le héros, je m’incruste, je fais le dieu rétrospectif, dieu vengeur, dieu partial, dieu de colère, déclarant qu’elle a eu raison en tout. Je sabre tous les affreux du passé de ma justice rétroactive. Cet instituteur cruel ! Ce banquier insensible ! Cet assureur lubrique ! Moi Claude, je les accuse, je les condamne. Ils ne savaient pas, les malheureux. Ils ignoraient, dans le décor terne du souvenir, peuplé de calendriers des postes aux petits chats espiègles, que l’œil impitoyable et sans oubli du futur les scrutaient. Alors, ça sort de la terre, oui, le zombi de la justice ; disparu, mais revenu, mort, mais réanimé, patient mais impatient.

Je monte le son, avec mon pouce.

Nous allons le faire, le détour. Tu vois cet assureur lubrique. Par exemple. Il regarde le journal de vingt heures. Puis de vingt-trois heures, sur la chaîne régionale. Voire le câble. Il regarde les aberrations de ce monde, kaléidoscope fiévreux de sang et de costards, dans un aquarium agité, et il n’en pense pas moins. Et s’il n’en pensait pas plus, pour le coup.

Quand j’ai dit ça, j’ai eu l’impression de souffler sur les voiles, bêtement. Elle a dit oui, tiens. On en a marre d’être pris pour des cons. Là, c’est le vent qui s’est levé, le bateau est parti d’un coup, plaisanciers amusés, un verre à la main sur l’embarcation au bois qui craque, dénuée de skipper.

Posts les plus consultés de ce blog

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y couche comme un gros tas flasque de particules molles. Les chiens sont des boites à bruits, au bout des laisses, comme des yoyos à jamais déroulés. Les gens ont des barbes qui vous grattent à vous. Ils parlent en faisant des fautes d'orthographe. Les arbres s'alignent de manière bucolique comme des bâtons pour chiens, plantés là. Vous êtes ce chien qui ne peut prendre les arbres dans votre gueule, ces bâtons de joie, et détaler. Vous regardez les arbres, intransportables, et plus rien ne court. Vous vous retrouvez nez à nez dans un endroit où vous étiez content, une fois, et vous voyez votre ombre encore contente (car les ombres sont lentes), et vous vous sentez de trop dans ce souvenir heureux plus réel que vous-même à cet instant. Vous quittez les lieux poliment. Il y a des magasins qui vendent des thés ridicules. Il y a des bars qui ve…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…