mardi 6 mai 2008

Bonnie et Clyde (11) : tout est sous contrôle

Bunny s’assoit à mes côtés. J’entends ses fesses épouser absolument le tissu rêche du fauteuil, soudain j’aime la vie. C’est comme si j’avais tout un équipage de paquebot dans ma bande, dans mon parti, à mes côtés ; la croisière s’amuse, avec le capitaine Stubing, ses favoris blancs, murmurant dans la splendeur rare de ses dents : tout est sous contrôle. Le pont du navire, un belvédère avec un orchestre de jazz mou, surplombant le monde, sa platitude bleue. J’allume à ce propos l’autoradio. Je regarde Bunny dans les yeux. Sans la quitter une seconde, fixant ses prunelles avec un sourire de joconde, je monte le son, sur le volant, de mon pouce. Tout est sous contrôle. Ca vibre de contrôle, de partout. On dirait Marvin Gaye qui chante, cool, moustachu, des mecs noirs, à l’aise. Je contrôle tout ; juste avec mon pouce.

La voiture démarre, elle cale, se projette contre le véhicule garé devant. J’avais laissé une vitesse enclenchée, réflexe peureux de ma jeunesse, au cas où la rue se cabre peut-être telle une passerelle… C’est terminé à présent. C’est le moment où le présent se soulève, camion benne saturé, pour déverser tout le chargement d’ordures dans le passé, avec fracas.

Et si nous partions en week-end ? Enjôleur, Je prends un ton de prestidigitateur : et si nous allions voir la mer ? Ce n’est pas loin, juste des milliers de réverbères à répéter, songe entêtant de lumière. Juste prendre une bouteille de vin, pour écouter mugir les vagues d’encre.

Manger des huîtres.

Remuer le pommier du monde. Pour obtenir les pommes bien mûres du contentement. Vous savez, cette impression d’avoir un grand voilier, de souffler comme un forcené avec vos maigres poumons pour remuer les larges voiles, vastes bougies d’anniversaire. Vous vous épuisez à mouvoir des structures délirantes. Baratins, arrangements, semi-vérités, architectures inertes avides d’énergie ; et nous, petits manœuvres égarés dans les méandres de ces colosses lourds. Rien ne bouge, dans la salle des machines.

Vous savez, aussi, étrangement, cette impression inattendue que les voiles se gonflent bien trop tout à coup, et que le navire part, bien vite, bien fort, avec un vent de diable déchaîné. Tout n’est plus sous contrôle.

Nous prenons l’autoroute. Elle me raconte sa vie, c’est radio Bunny. Dans toutes les tristes aventures qu’elle égraine, banales histoires dont personne n’est le héros, je m’incruste, je fais le dieu rétrospectif, dieu vengeur, dieu partial, dieu de colère, déclarant qu’elle a eu raison en tout. Je sabre tous les affreux du passé de ma justice rétroactive. Cet instituteur cruel ! Ce banquier insensible ! Cet assureur lubrique ! Moi Claude, je les accuse, je les condamne. Ils ne savaient pas, les malheureux. Ils ignoraient, dans le décor terne du souvenir, peuplé de calendriers des postes aux petits chats espiègles, que l’œil impitoyable et sans oubli du futur les scrutaient. Alors, ça sort de la terre, oui, le zombi de la justice ; disparu, mais revenu, mort, mais réanimé, patient mais impatient.

Je monte le son, avec mon pouce.

Nous allons le faire, le détour. Tu vois cet assureur lubrique. Par exemple. Il regarde le journal de vingt heures. Puis de vingt-trois heures, sur la chaîne régionale. Voire le câble. Il regarde les aberrations de ce monde, kaléidoscope fiévreux de sang et de costards, dans un aquarium agité, et il n’en pense pas moins. Et s’il n’en pensait pas plus, pour le coup.

Quand j’ai dit ça, j’ai eu l’impression de souffler sur les voiles, bêtement. Elle a dit oui, tiens. On en a marre d’être pris pour des cons. Là, c’est le vent qui s’est levé, le bateau est parti d’un coup, plaisanciers amusés, un verre à la main sur l’embarcation au bois qui craque, dénuée de skipper.