mercredi 21 mai 2008

La performance

Nous sommes dans une tour. Une interminable tour, ponctuée par des petits bureaux désespérément identiques, à chaque étage. Une tour sans fenêtre. Un monde climatisé. Des couloirs identiques, sans fin. Nous bloguons. Nous bloguons pour le bonheur des gens. Sur les bureaux, il y a parfois des plantes vertes, des petits portraits. Ce sont des portraits d’autres blogueurs.

J’attends en bas, près de l’ascenseur. Je porte des grosses lunettes. C’est obligatoire, c’est l’uniforme des littéraires. Je constate qu’au premier, des employés montent la garde à l’entrée de leur plateau. Ils vigilent.

Le chef passe entre les rangs. Il regarde les courbes. L’axe des abscisses indique les jours, l’axe des ordonnées le taux de « très beaux billets ».

Nous bloguons pour le bonheur des gens. Parfois, une rumeur circule. Le câble qui conduit à l’extérieur serait débranché. Le monde externe ne nous entendrait pas. Ils ne seraient pas au courant. Toutes ces informations ! Ce n’est pas possible ! Une si haute tour ! Nous la verrions de loin.

Le chef me dit : « Balmeyer, qu’est-ce que vous faites là, à regarder des photos de chiens ? » Je réponds : « j’écris un très beau billet sur mon chien ! Oui !
- Depuis combien de temps n’avez pas fait de Kéké ? Il faudrait vous y remettre. Le Kéké, ça marche bien, c’est familial.

Je baisse les yeux, un peu comme ma courbe de très beaux billets.

J’ai quelques lignes, elles ne me satisfont pas du tout.

« Le chien court dans le pré ».

Mon voisin porte une barbe blanche. C’est Victor Hugo. Ce n’est pas facile, il blogue comme un Dieu. Je l’entends, taper frénétiquement « Waterloo, Waterloo, Waterloo, Morne plaine ! ». Il chantonne, il sifflote, il est content. Moi je regarde mon écran. Rien. Les courbes baissent. Mon taux de très beaux billets s’écroule comme un attaquant italien dans la surface de réparation, c’est dommage, je venais juste d’avoir une prime de série.

Il faut s’accrocher. Il faut voir large. Se distinguer du commun. Pourquoi un seul chien ?

« Les chiens courent dans le pré. »

Tout de suite, ça pose son pré. On l’imagine, ce grand pré, avec des tas de chiens, avec presque pas de murs. Non loin de moi, j’aperçois Victor Hugo en train de bloguer debout. Il murmure : « je vais bientôt publier ! Ça va poutrer, les amis, je vous raconte même pas ! » Tout le monde l’envie. Un tel bonheur, ça ne peut rendre que triste. Il va avoir sa promotion. C’est Victor Hugo, quand même. C’est facile pour lui.

Moi de mon côté, je m’accroche. Sus à la médiocrité ! Je me rappelle ce que me disait ma mère. Si tu travailles bien à l’école, si tu crois en ton rêve, un jour aussi tu pourras devenir un blogueur.

« Des centaines de chiens courent dans des centaines de prés. »

Voilà ! Du lyrisme ! De l’envergure ! Du théâtral ! Il faut inventer des mondes, produire des populations, dresser des décors comme des barricades ! Comme le disait mon mentor, multiplie les prés, les chiens viendront avec !

« Les milliards de chien de la vie courent à perdre haleine dans les prés sans fin de la fatalité ! »

Moi aussi je suis debout ! Victor Hugo, prend garde, la relève du blog arrive ! Mais Victor Hugo, lui, est déjà dressé sur la table, sa cravate autour de la tête, il clame, il scande, il martèle sa poitrine : trébobillé ! trébobillé ! trébobillé ! Une ronde se forme autour de nous, comme dans les prisons. Ils agitent leurs mains pour nous encourager. Ils font des paris. Deux contre un pour Victor Hugo. Cent-cinquante contre un pour Balmeyer. Attends VictorH75, t’as pas tout vu. Ouais. Parce que les chiens, les prés, et la course, c’est mon rayon. Toute ma vie, j’ai eu des chiens. Toute ma vie, ils ont couru dans des prés. C’est facile pour moi.

« Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! Morne pré !
Dont l’herbe est parcourue par des chiens déchaînés !
Les chiens de l’Empereur se nomment tous Médor !
Meute considérable de jaunes labradors !
Ils courent au couchant sous la voûte vermeille !
Ils bondissent rêvant des futures gamelles !
Leur langue déployée comme un fanal au vent
Claque sur leur bajoue dans leurs bonds étonnants »

Silence. Victor Hugo se prend la tête entre les mains. Il comprend que son crépuscule est venu. Waterloo, ce billet, il l’avait déjà publié en 2006. Ils s’en sont rendu compte grâce à Technorati. Je me lève, et je triomphe : Nique ta mère, Victor ! Je ris à gorge déployée. Pour moi, je sais ce qui va venir : d’innombrables chaînes en or autour du cou, des chevalières dans les doigts, parcourir lentement les rues avec des femmes sublimes en maillot de bain assises dans la Cadillac rose, fredonnant : « Il assure un max, yeah ! Avec ses très beaux bi – yeah ! »

Là, impitoyablement, les employés s’emparent de Victor Hugo, lui arrachent ses lunettes, lui retirent sa fausse barbe, et le traînent dans la cour des suppliciés. Ils le lynchent ! Ils le lapident ! Ils vont le clouer au poteau ! Et Victor Hugo, d’implorer : « si vous m’attachez, au moins, mettez un lien ! »

29 commentaires:

  1. Fabuleux. Pouet. Lien sur PMA. Nananère.

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  2. Dans "ils vigilent", il y a deux liens sur les profils blogueurs, pas sur les blogs.

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  3. ahahaha !! formidable !!
    T'inquiète pas va, tu es plein de ressources !!
    C'est plein de poésie, d'humour (sarcastique), de signes d'amitié, de doutes, la fin est très réussie.

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  4. C'est encore plus palpitant que Clinton vs Obama :)

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  5. Du coup tu es premier sur Google sur "victorh75" !!!

    A mon avis, ce n'est pas Victor Hugo mais le chanteur d'Abba tout déguisé !

    [très beau bi-yeah !]

    :-)))

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  6. Le "l" de vigilent vous salue bien!

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  7. bravo !

    t'as raison : mort aux vieux blogueurs !

    et je dis pas ça (que) pour le "l" de vigilants :)

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  8. Deux remarques :

    quand tu écris

    "- Depuis combien de temps n’avez pas fait de Kéké ? Il faudrait vous y remettre. Le Kéké, ça marche bien, c’est familial."

    tu devrais plutôt remplacer familial par le terme "fédérateur" : c'est Etienne Mougeotte qui me l'a dit.

    et :

    "Mon taux de très beaux billets s’écroule comme un attaquant italien dans la surface de réparation,"

    ben voyons, les italiens ont le monopole de la triche c'est bien connu.

    Trébobiyé, trébobiyé, trébobiyé !

    Des ressources ?
    Mais mon gars, t'es carrément la planète terre à l'âge du feu !

    Même si parfois, quand tu te grattes les couilles au petit matin, t'es carrément en dessous de ton niveau, mon gars, cette démangeaison des parties n'est pas digne de toi !

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  9. "Depuis combien de temps n’avez pas fait de Kéké ?".

    N'oublie pas qu'il faut aussi l'accord de la mère pour faire un nouveau Kéké et que ça prend plusieurs mois.

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  10. Débranche tout débranche tout !

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  11. Comme vous avez une syllabe de trop au quatrième vers, je vous suggère d'en faire don au dernier, à qui justement il en manque une.

    (Mesquin ! c'est d'un mesquin !)

    A part ça, j'aime beaucoup, vraiment.

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  12. Nicolas : merci ! pouet ! Je corrige dès que possible.

    audine : je comprends pourquoi Dorham t'adore... :o)

    CulturePo : Ben ouais quoi !! Sauf qu'à la fin c'est McCain qui gagne ? :o)

    Poireau : très bon !

    Eric : merci !

    Gaël : cette remarque n'engage que toi ! ;) J'aurais te mettre en lien sur le rappeur, je regrette... Dans ta Cadillac rose, tu emmènerais tes jumelles ?

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  13. Dorham : je le note ! J'ai un billet Kéké prévu, dur dur, je me trolle moi même...

    Pour les italiens, ça me rappelle une chouette publicité anglaise, où l'on assistait à l'entrainement secret de la Squadra Azzurra : on voyait plein de joueurs tomber, se tenir le tibia et hurler à la douleur, avant de se relever tout frais, puis recommencer...

    Nicolas : je suis plié de rire ! C'est dur d'hésiter entre la joie de dormir et la famille nombreuse !

    Gaël : ce propos n'engage que toi !

    Marcus : merci !!

    Zoridae : ouais, je sais, il y avait le terme "femme sublime" dans le texte... mea culpa...

    Didier Goux : vous n'êtes pas rancunier, c'est sympa ! Et vous avez raison, je vais changer ça, sinon c'est moins drôle.

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  14. ce texte est gouleyant comme un verre de pouilly fumé dans le gosier un soir d'été au jardin : on a envie de retendre son verre et de soupirer d'aise

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  15. a ben voilà on peut commenter maintenant ! avant je ne pouvais plus.... normal ??

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  16. Anne : ne mêlez pas le Pouilly à tout cela, je vous prie !

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  17. Je débarque par hasard sur votre blog, je ne sais même plus comment j'y suis arrivé. J'en aime beaucoup le ton.
    Il ne ressemble à rien de ce qu'on voit dans la blogochose, pour le plus grand bonheur du visiteur égaré. C'est un peu comme une boutique indépendante dans une avenue de franchisés.
    Je reviendrai. Je ne vous redirai pas chaque fois que c'est bien, ça lasserait. Mais je reviendrai.

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  18. Quand on parle de "blogochose", c'est qu'on connait la "blogosphère". Quand on connait la blogosphère, on connait nécessairement Balmeyer (le seul blog incontournable avec le mien, celui de Poireau, celui de Zoridae, celui de Dohram et celui de tous les copains, incontournables).

    George,

    Balmeyer est le seul point d'entrée possible.

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  19. Anne : le Pouilly ! Dites donc, c'est sympa ça ! Mais vous pouvez m'appelez le Pouilleux, entre nous.

    Romy : on peut toujours commenter, j'avais juste coupé les commentaires le temps d'une série ! Re-bienvenue !

    Didier Goux : Bah, on m'aurait dit "Cuvée du Patron", j'aurais été tout de même ravi ! Je ne suis pas bégueule.

    Georges : un grand merci ! A bientôt !

    Nicolas : grand fou ! Rhooo ! Plouf ! Pouet !

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  20. Je confirme, le meilleur billet de la semaine, de loin :-)

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  21. Ben oui moi j'aime bien commenter...
    laisser un com' pour ne rien dire ;-)
    bise au passage ;-)

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  22. "Laisser un com. pour ne rien".

    Ce genre de réflexion, pour une femme, est assez surprenant.

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  23. "Fabuleux" est le mot!

    Génial!

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  24. De retour par ici après une longue pause blogesque, et c'est toujours aussi bien chez toi! chapeau melon
    à plus

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  25. Souris et reste silencieux...
    Admiratif.

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