mardi 13 mai 2008

L'attaque du train en bois

Nous sommes assis côte à côte, Kéké et moi, dans le train en bois du square. Des enfants jouent comme des dingues autour de nous.

Longtemps, j’ai été le seul ami de Kéké, son compère, son coéquipier. Les autres enfants venaient le voir, et il les regardait ennuyé, comme des poissons rouges dans un aquarium tout autour, il se tournait alors vers moi pour jouer aux choses sérieuses.

Là, dans la locomotive, il me regarde, heureux, il répète : on est dans le train. Puis, avec application, et un air très sérieux, sourcils froncés, la bouche en cul de poule, il scande : tchou tchou. Pas de doute, ça y va. Tchou tchou. Je répète à mon tour. Un enfant surgit soudain, il demande, le ton bourru : vos billets s’il vous plaît. Kéké le dévisage, puis hésitant il pince son index, son pouce et son majeur sur un ticket imaginaire et le tend au garçon. Je fais de même. Satisfait, l’enfant nous quitte en ces termes : bon voyage, messieurs ; avant d’improviser un salut militaire.

Kéké observe ses petits doigts pincés sur du rien. Il se tourne vers moi, ébloui. Il n’est plus seul dans l’univers ! Une créature de son espèce lui a parlé. Il me répète avec conviction : on est dans le train ! Il garde fermement ses doigts serrés sur son ticket, en admirant le paysage ne pas défiler. Tchou tchou, médite-t-il.

Nous changeons de place, je le fais grimper dans un petit wagon, à l’arrière ; je ne le suis pas. Il ne me réclame pas. Je le vois, j’ai les mains tendues vers son dos qui m’échappe, il s’engouffre à l’intérieur. Il hésite à se retourner, à me chercher par réflexe, mais entraîné par la foule, il s’assoit. Il est au milieu des autres, il tente quelques unes de ses jeunes remarques, un peu décalées. On est dans le train, répète-t-il. Le petit contrôleur passe encore. Quel zèle. Incroyable, se faire contrôler trente fois pendant un même voyage, quelle pratique anti-commerciale. Kéké le reconnaît, il s’exécute avec gratitude, lui montre encore ses doigts pincés. Le devoir accompli, l’employé sort lestement de l’engin par la fenêtre, pour aller contrôler des passagers assis sur le toit.

Je vois mon fils affairé, tournant son visage ébahi d’un enfant à l’autre afin de décrypter les règles de ce jeu insaisissable et changeant. Je recule peu à peu, je m’éloigne du jeu, je m’adosse contre la barrière. Je me plante comme une sorte d’arbre, un réverbère, un panneau « interdit de stationner » , immobile, centenaire, je veille. Des chiens me font pipi sur la jambe, tant je suis planté là.

Kéké, sans qu’on ne lui demande rien, avec une intacte conviction, tend régulièrement son ticket au garçon assis en face. Il est dans le train. Il veut se faire contrôler. Puis le voyage paisible tourne à la tragédie : un enfant crie : FBI !, brandit son revolver de doigts, et les autres enfants crient aussi : FBI ! Ceux dans les wagons, ceux assis sur le toit, ils crient tous : FBI ! Et les enfants se tirent les uns sur les autres, entre fédéraux, dans un vacarme de pan pan pan. Sans doute une triste histoire de guerre entre services. Au milieu de ce massacre interminable, faute de victime, un garçon veut faire son compte à Kéké, il le vise, posent ses doigts à bout portant, criant toujours : FBI ! Kéké, probablement le seul civil du voyage, lui montre ses doigts pincés. Une fois de plus, il dépose dans la main-pistolet de l’enfant son ticket imaginaire.

12 commentaires:

  1. Cet enfant est éduqué pour présenter des billets imaginaires pour frauder la SNCF. Bravo.

    RépondreSupprimer
  2. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

    RépondreSupprimer
  3. Le pire c'est quand même son compagnon de jeu déjà formaté pour être contrôleur ! quand on vous dit que les gens n'aiment pas les fonctionnaires mais feront tout pour que leurs enfants le deviennent.

    RépondreSupprimer
  4. Un de tes textes que je préfère...

    RépondreSupprimer
  5. Nicolas : Si le contrôleur d'en face est dressé pour les accepter, tout ira bien !

    Gaël : Formaté, comme tu y vas ! Moi je jouais bien aux militaires quand j'étais petit... pour quel résultat !

    Zoridae : C'est quand même moi qui l'ai porté dans mon intimité pendant trente ans !

    Lois : Mieux vaut que ça aille du plus ancien au plus récent ! :o) Plus sérieusement, je ne suis pas loin de penser pareil... les plus simples sont parfois les plus solides...

    RépondreSupprimer
  6. Un jour mon chien a pissé consciencieusement sur la jambe d'un vieux clodo qui sentait trop bon l'urine ; c'était donc toi ?

    RépondreSupprimer
  7. Bientôt ton fils prend son appart et te traîte de con...

    RépondreSupprimer
  8. "Je recule peu à peu, je m’éloigne du jeu, je m’adosse contre la barrière. Je me plante comme une sorte d’arbre, un réverbère, un panneau « interdit de stationner » , immobile, centenaire, je veille."
    ...
    Je fume une clope, oui !

    ------------

    Kéké est un bel enfant. Les parents sont tous à la noix et tous ces gosses se gavent en regardant les Experts, soit de l'ultra-violence en concentré.

    Je sais ce qu'il lui faut à Kéké.

    Les enfants lunaires, fais moi confiance, je parle d'expérience, marchent mieux par paire...

    ----------

    Il faut dire que ton texte est vraiment très bon ?
    Bon.
    Je le dis.

    RépondreSupprimer
  9. J'ai adoré ! je l'ai même lu à mon cher et tendre Bernardo qui est pourtant assez éloigné de mes plaisirs de lectrice insatiable des aventures de kéké et de son Balmeyer de père !
    Merci Bal ! et si je te croise un jour tout figé dans ton costume de poteau je collerai sur toi une affichette pour le cirque disparu !

    Biz

    RépondreSupprimer
  10. Il est magnifique ce texte... un jour je les ferai lire à ce futur papa égaré au milieu des aiguillages de la vie... un jour je lui ferai lire.

    RépondreSupprimer
  11. j'aime bien la représentation de l'imaginaire dans le jeu et le billet qui prend forme dans les doigts.

    RépondreSupprimer