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Poli 1.0 : Polichinelle

Je farfouillais mon vieil ordinateur portable, ouvrant au hasard quelques fichiers oubliés, m'amusant de ces vieilles données fossiles, comme ces os que l'on exhume et qui permettent de reconstituer un monstre tout entier. Lettres de motivation, de démission. CV, courrier à entête, aux gros paragraphes empruntés, lettres à la banque, au style compassé comme une queue à la Poste. Veuillez agréer, etc.

Je tombais sur un fichier Excel nommé "Poli.xls". Je me souviens de Poli : c'était le petit nom de polichinelle. J'ouvris le fichier, nous étions le 25 novembre ; c'est aujourd'hui, mais je parle au passé, et le passé c'est comme du vieux parquet, c'est la classe. Un calcul sibyllin m'apprit : " Poli arrive dans -1523 jours . A savoir : -217,57 semaines, -50,77 mois, -4,16 ans. " On reconnaît bien le style précis et pince-sans-rire du fichier Excel, humour noir et raide tendance majordome.

Pourquoi des nombres négatifs ? En fait, Poli arrivait le 25 septembre 2003. C'était un petit compte-à-rebours ; quand la date est dépassée, le compte à rebours s'inverse, et part regagner son infini. C'était un compte à rebours pour sa naissance, Poli était son nom de code, comme "Polichinelle dans le tiroir".

Nous avions acheté des tests de grossesses par packs de douze, et nous en faisions compulsivement, comme des types qui se ruinent au Tac-O-Tac, nous regardions dépités le truc ne pas se colorer. Après, nous nous affalions sur la canapé, pour nous punir de télévision, car nous nous sentions aussi minables qu'une publicité pour des éponges. Ca en a pris du temps, pire qu'un dossier pour être naturalisé martien.

Et c'est arrivé, et j'ai bu des bières. Nous ne tenions plus en place, je courais nu dans les rues en plein hiver, avec une cravate noué autour de la tête. C'était comme si j'hébergeais Led Zeppelin au grand complet à la maison, le soir j'aurais joué de la guitare avec Jimmy Page, et lui qui m'aurait dit : " mec, j'aime bien comme tu joues, j'aime ton style, tu veux pas devenir le cinquième membre du groupe ? " Du genre le bonheur de la joie.

Poli était devenu dans nos fantasmes un personnage de légende. Il vivait dans les limbes, avant, il regardait les annonces pour les prochaines existences, et se disait, hochant la tête : " Pas encore. Merde, je suis parfait, il faut que je trouve des gens bien ". Et puis du style Patrick Sabatier, Avis de Recherche, je t'ai trouvé. Je vois une photographie de ma compagne, avec un sourire lumineux, les mains posées sur un ventre un peu plat.

Mais en fait poli n'est pas arrivé. Il s'est perdu en route. Fin décevante pour un personnage attachant.

Ce sont des choses qui arrivent, mais nous étions comme des enfants à qui on a promis un gros camion. On ne comprend pas qu'on nous prive du gros camion, en fin de compte. Jimmy Page qui me dit : " En fait, on va plutôt engager le voisin du dessus, sans rancune, mec". Bêtas gigantesques, aux cœurs d'artichauts sous des serres délirantes. Ma compagne m'a appelé, elle m'a dit ; " je saigne, ce n'est pas normal ". Je lui ai dit, mais si, c'est normal, tout est normal, tout va bien, ça arrive. Ma compagne a passé sa soirée sur Internet, à lire les symptômes, pour extrapoler des choses inquiétantes, d'autres qui affirmaient " mais il est possible que... " et moi de dire, " tu vois ! Pas de soucis, il est possible que... " Puis le lendemain, vers midi, nous nous sommes retrouvé devant la porte de l'immeuble, elle avait une radiographie à la main, et puis rien, je n'eus pas besoin d'un dessin pour comprendre, on s'est compressé dans les bras, comme les voitures d'un César, devant les plantes vertes qui encombraient le hall. Bye bye, Poli, bon retour sur la route 66, dans ta limousine d'illusions, embrasse l'horizon de mes deux de notre part.

Après, l'habitude. Ma compagne a perdu sa voix, dommage pour une chanteuse ; un lundi matin, on est allé à la maternité, pour se faire aspirer le cerveau, tandis que des femmes en chemises de nuit erraient dans les couloirs, harassées, des crevettes à la main. Nous avons repris le travail, et tout a recommencé gentiment ; les néons sur les parois des tunnels du métro, filant à toute allure dans une course obscure et sans but, comme le Tour de France avec des spectres. Manger des steaks, se faire des poêlés de légume. Ma femme a repris la pilule. Rigoler avec des amis, regarder des séries américaines, avec des héros, le mec qui a une lourde histoire cachée enfouie dans son passé, une histoire tellement lourde que ça fait froncer les sourcils mystérieusement ; la femme flic hispanique, le couple de blacks sexy qui écoutent Marvin Gaye en mélangeant leurs muscles, le confident homosexuel, gentil, mais qui meurt avant la fin.

Six mois après, en cours du soir, pendant qu'un professeur parlait d'algorithmes et de machin chose, j'ai eu l'impression de me regarder comme si j'étais un robinet, un gros robinet en inox. Oui, un gros robinet, avec deux grandes oreilles, une rouge, une bleue. Et c'était comme si la Seine s'était glissé par le sol, par le plancher, pour remonter de toutes ses forces par la tuyauterie de mon corps, se heurtant avec une pression insensée à mes yeux fermés. Comme si j'avais gagné le prix Nobel de la nullité. J'ouvre ou non le robinet ? Je n'ai touché à rien, j'ai laissé fermé, l'eau est reparti doucement par mes pieds, j'ai pleuré par le sexe, en allant pisser un coup. Je me disais, oh, j'aurais bien aimé, tout de même.

Commentaires

  1. Moi, j'ai jamais fait de test de grossesse.

    P.S. : Beau billet !

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  2. on pense rarement au père dans ces cas là, mais plutôt à la mère, et on se demande rarement ce qu'il a éprouvé... tu as su avec ton humour et tes mots nous le décrire merveilleusement bien...

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  3. abin ça...
    m'est arrivé une fois sur 3, un tiers d'échec, ça va.
    mais je me rappelle quand-même que quand le docteur m'avait appelée pour me dire que ça allait pas le faire, il NOUS avait dit, il avait pensé pour nous que c'était pas mal d'informer tous les responsables.
    Des bizettes, (il avait dit aussi qu'on était super forts, dans la nature, pour éliminer ce qui n'est pas viable avant que ça fasse très mal)

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  4. Vivement Poli 2.0 !
    Amour...

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  5. Ca m'est arrivé aussi, j'étais seule avec des clients, au bureau. je suis allée aux toilettes, suis revenue, ai continué mon rdv et me suis dit que la nature est bien faite, qu'il fallait lui faire confiance.
    J'ai terminé mon rdv, suis rentrée chez moi.
    L'homme et moi on s'est dit, tant pis, mais la nature est bien faite, il faut lui faire confiance.
    3 semaines après j'étais enceinte du Wanou.

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  6. Un joyeux anniversaire à ton KéKé préféré et chéri ;-)
    je lui souhaite plein de Playmobil partout.....

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  7. Voilà un bien triste souvenir mais il est joliment "compté"

    Est que la nature est bien faite pour autant ? Et bien peut-être et puis peut-être pas déjà parce quand "ils tiennent" ils deviennent aussi des êtres à aimer et que tu aurais sans doute su aimer un petit même différent et peut-être qu'elle est bienveillante d'avoir épargné à chacun bien des soucis, le prix à payer étant soigneusement compté par poli.xls

    Bien des pensées

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  8. Je précise pour Marie, que lorsque cela arrive on se "console" comme on peut, et se dire que la nature est bien faite permet de tourner la page plus vite.

    Il n'en reste pas moins que mes enfants, si ils avaient été différents je ne les aurais pas aimé moins, au contraire.

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  9. Dom, je n'en doute pas une seconde. Et oui c'est vrai on se console comme on peut, je crois même qu'on ne se console jamais vraiment et qu'au fond de celles et ceux qui ont du le vivre il y a toujours un petit fichier qui compte.
    Je t'embrasse.
    Marie

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  10. J'aime beaucoup l'idée de l'existence de Poli dans les lymbes...

    Il aura donc vécu, malgré tout.

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  11. Très beau billet. Vraiment.

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  12. Ben c'est triste et émouvant tout ça. J'ai vécu cette histoire à plusieur reprises et ton texte est très beau.
    à bientôt

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  13. Pas eu le temps de vous répondre c'est dommage, c'était dense... je pensais que ça serait plus simple de le faire après la "suite" qui est un peu plus joyeuse... Mais bon, mon billet suivant, comme une fusée Ariane mal soudée, a du mal à décoller, et une démotivation flemmique sans nom m'est tombée dessus...

    On verra, donc, quand le Frankenstein aura mis un peu de jus dans le monstre que je suis... :-)

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  14. Ces commentaires me valent dans ma boite Gmail une petite publicité Google adSense : "Un bon gâteau pour un petit chagrin" ! :-)

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  15. J'ai vecu ca aussi.
    Le coup de la maternité avec des p'tits bouts qui passent au chaud dans des bras accueillants, d'autres moins chanceux dans des couveuses dont on prend soin et soi seul dans un couloir sonore pendant que Elle est quelque part sur une table à se faire aspirer l'avenir par le bas…

    Tu m'énerves avec ton talent !
    :-)

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  16. Poireau ici ! Merci ! Mais que fais-tu dans un si ancien message ? :-))

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  17. Balmeyer : il se trouve que tu as une lectrice timide qui m'a signalé celui-ci !
    Il y a des lectrices et des lecteurs qui ne le disent pas et qui apprecient les blogs ! :-)))

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  18. Oui, je me reconnais et je reconnais mon mari là aussi.Le personnel soignant est aux petits soins avec la femme et l'homme est souvent abndonné dans ces instants là, relégué à un rôle de simple géniteur, alors que cette fascinante aventure se vit dans nos têtes et dans nos coeurs avant tout.L'homme vit aussi mal que sa femme ces décrochages, même s'il les vit en silence.

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