jeudi 3 avril 2008

Lolito

Elle te fait envie cette PlayStation, hein. Il ne dit rien. Il ne dit pas non. Il a sa fierté. Il marmonne dans sa non-barbe, ouais m’en fous oof pourquoi pas. Ses joues deviennent couleur steak haché. Il regarde par en dessous, la paroi de verre impeccable de la Fnac, paradis de cent mille volts où d’élégants Macintosh gris, dressés comme des visages d’argent de l’Ile de Pacques, illuminent les yeux d’insatiables trentenaires. Il marmonne, pourquoi pas, sa voix de scie, un peu brisée. Je sors mon porte feuille, maroquin d’écailles, j’ouvre la fermeture, le zip fait comme un bruit de pantalon, avec mes ongles qui luisent tels des stroboscopes. Allez.

A la caisse, je lui murmure appelle moi maman si tu as honte, pour le taquiner. Un gloussement éclate au fond de ma gorge. Il reste muet. J’introduis délicatement la carte Visa dans la bouche plate du robot bancaire, tape le code. Paiement accepté. Ça ne lui arrive pas souvent, Lolito, avec sa carte de la Poste sans les chiffres en relief. Le ticket sort. Ticket gagnant. Je fais un clin d’œil. C’est beau la vie, hein. Lolito serre son gros emballage marron, il le serre un peu trop, comme si le vigile allait le lui voler.

Nous marchons. Tu as faim Lolito ? Tu veux un hamburger ? Il aspire son milk-shake, avec sa bouche en cul de poule. On discute un peu, il fait des fautes d’orthographe même quand il parle. Il a deux ou trois boutons secs s’effaçant sur le front. Je le vois, son regard, comme des patrouilles d’éclaireurs imprudents, s’accidente parfois sur ma poitrine, il se reprend, abandonnant les éclaireurs à leur funeste sort érotique.

Sur le trottoir pianotent mes talons, comme des doigts qui disent : là, tout de suite ; un martèlement voluptueux ; je sais bien que je suis vraiment pas mal encore. Lui est silencieux, légèrement voûtée, le regard bas, pour éviter les bouches d’égout mal refermées, sans doute.

On rentre. Dans l’allée, je dégrafe mon manteau, au milieu de ma jungle de ficus. L’odeur doucement bourgeoise du pot pourri nous accueille confortablement. Au milieu du couloir, il est là, les bras ballants, il observe son gros sac marron de la Fnac. Je lui dis : tu enlèves tes baskets, Lolito ? La femme de ménage est passée hier. Il hésite, il se déchausse, il a deux chaussettes dépareillées, une blanche, une grise. Ses pieds se rejoignent un peu, aux orteils, égarés. Ah, à ton âge on vit d’amour et d’eau fraîche, hein. A propos, tu veux un verre d’eau ? Un coca ? Tu veux du Cognac. De l’Armagnac ?

Il n’a pas l’habitude, il doit plutôt boire des Jeanlain, achetés chez l’épicier, bues sur des bancs, à même la rue. Echoué au milieu du canapé, abandonné dans un Vietnam de coussins, son verre ocre à la main, il est un peu pompette, un peu bavard ; il aimerait être une vedette, comme tout le monde. Il fait des fautes d’orthographe ; même quand il parle. Il vérifie de temps en temps si le gros sac marron de la Fnac n’est pas parti, tout seul, avec ses petites pattes électroniques.

Puis je m’assois à côté de lui, comme souvent, il est perplexe, tu vas prendre le volant de la navette spatiale, hein. Tous ces boutons, toutes ces manettes. Tous ces voyants qui clignotent. Cet arsenal. Ce convoi. Je sens un parfum sophistiqué, somme des petits sacs tarabiscotés qui pendent au bout du doigt, dans les rues aux larges trottoirs à peine souillés par les crottins de chiens minuscules. Voilà. Je parle un peu de football, il sourit, m’explique des règles, fait celui qui sait, me sort des âneries. Je fais semblant de lui laisser l’initiative, l’accélérant un peu. Il déglutie, je me dégrafe, il s’exécute. Il sent le T-Shirt de jeune, la sueur propre, la fraîcheur maladroite du pissenlit. Je l’accélère, et puis c’est l’inverse, j’ai tout le temps le pied sur le frein ; ne soit pas donc si pressé de te reproduire, espèce de labrador.

Voilà. Il enfile son jean. Regarde par la fenêtre. Nous fumons tous les deux, c’est un bon moment de silence, paisible comme une large avenue au mois d’août, avec des centaines de places pour se garer. Il hésite, puis je confirme d’un signe de tête. Je fais une sorte de oui avec un rond de fumée. Mes traits de maquillage se sont estompés, je suis comme floue. Il sort sa Playstation, je vois le contentement sur son visage, il parcourt le mode d’emploi au hasard, vite, et allume mon grand téléviseur, accroupi, sur les genoux, les deux orteils se rejoignant sous ses fesses. J’ouvre un magazine, pas tout à fait vêtue, et me ressers un verre d’Armagnac ; encore un autre. Il est heureux, Lolito.

mardi 1 avril 2008

La tête de veau

Le boucher pose la tête sur la planche du laboratoire, avec un bruit mat. C’est une grosse tête ; exsangue, elle est d’une blancheur de neige ; les yeux de la génisse ont de très longs cils délicats, doux, sur un regard noir opaque. Au milieu du front, il y a un trou.

Chez les bouchers, la salle de découpe, en coulisse, s’appelle le laboratoire. Le plan de travail est une vaste plaque de polyéthylène, parcourue d’une infinité de stries. Au mur, des baguettes aimantées retiennent un arsenal de couteaux.

Je la regarde, étonné, intrigué : à force de manger des steaks, on en oublie qu’ils ont une tête. Je demande au chef, désignant l’orifice au milieu du front : c’est un trou de balle ? Il rigole. Non, ce n’est pas ici qu’il se trouve. Puis il reprend : ce n’est pas fait au revolver, c’est une sorte de poinçon qui sort et rentre très rapidement, c’est plus économique.

Il poursuit : à l’école, il n’aimait pas ça, faire des têtes de veau. Personne n’aime. Alors, on lui en faisait faire des dizaines et des dizaines, le samedi matin. Au bout d’un moment, on a plus envie de vomir. Je le vois sourire, se préparer, j’aperçois une sorte d’ombre de moue, sur son visage, un tressaillement, rien, comme le fantôme de l’apprenti qu’il fut, quand ce n’était pas évident de décortiquer des têtes de veau. Quand on était en stage en abattoir, il ajoute, on jouait au foot avec des têtes d’agneau. Tu imagines, c’était quelque chose. On était tous rouges, il y avait du bruit, et des scies électriques, le vrombissement aigu des tronçonneuses. N’importe quoi. La jeunesse.

Je demande, tout de même : je peux ne pas regarder ? Oui bien sûr, fait-il. Je détourne la tête, la mienne, et continue à mettre en barquette des dizaines d’escalopes.

J’entends la tête rouler en deux temps, lourdement, là, plusieurs coups de hachoir successifs, très sonores, le craquement de l’os. Il frappe, on dirait qu’il fend un rondin de bois. Ça n’a pas l’air évident, parce qu’il jure, s’emporte : salope ! conasse ! dit-il à la tête. Il lui en veut. Enfin, une étape semble franchie, je perçois le long déchirement du crâne dans mon dos. Des sons visqueux, des raclements. Ça me rappelle le docteur Maboule. Le jeu où il fallait sortir des trucs du corps humain sans toucher les parois. C’est comme un conducteur de bus, parfois il y a des manœuvres difficiles, mais la journée se poursuit tranquillement.

Il me présente enfin une barquette, je reconnais la peau, le trou au milieu, qui s’enroule tout autour, immaculée, pour donner à l’ensemble l’aspect d’un gros gigot. Je devine un cil. J’entre le code dans la machine à emballer, je dépose la barquette sur la balance. L’étiquette s’imprime : « tête de veau ». Je prends la barquette, la scelle prestement dans le film de cellophane, la dépose sur la résistance pour souder l’emballage, et tamponne le tout contre l’étiquette suspendue. Je dépose le paquet impeccable sur le chariot, il brille sous le néon, rouge, blanc, appétissant.

jeudi 27 mars 2008

Le chien

C’était un chien. Il était con. On ne sait pas trop comment distinguer dans cette espèce fidèle les lumières des abrutis, mais manifestement, il appartenait à la seconde, celles des benêts, des patauds, des chiens qui n’avaient pas inventé l’eau chaude ni l’os en plastique.

On lui lançait un bâton au loin, il courait cinq secondes, puis s’arrêtait. Il avait oublié pourquoi il courait. Alors au loin, il se retournait, nous regardait. Il se demandait ce qu’il faisait comme ça au loin, alors que l’instant d’avant, il était au près. Il sautillait, alors, balançant un peu tout, en désordre, à droite à gauche, ses oreilles, sa langue. Il était heureux de revenir près de nous. C’était une joie simple et inépuisable. Nous lancions à nouveau le bâton. Parfois il ne partait pas. Il oubliait de partir. Il nous regardait en remuant la queue, avec bonheur, comme si les imbéciles, c’était nous. Nous relancions encore un ultime bâton, en l’insultant copieusement, l’exhortant à se remuer, et il partait à toute allure, déchaîné, fou, résolu, déterminé, et pissait contre arbre. Il avait oublié le bâton. Puis revenait, avec cette joie toujours vibrante au postérieur, comme s’ils découvrait incessamment, avec extase, la splendeur de ses maîtres.

C’était un cocker. J’avais huit ans. On m’avait dit : d’accord, mais c’est toi qui irais le faire pisser, le matin, et le soir. Oui j’avais dit, insouciant, tout, n’importe quoi, un chien. Il m’avait ému tout de suite, si petit, si con, dans cette boîte pleine de paille. Il était tout seul dans sa caisse, comme un invendu. Avec ses grandes oreilles pendantes, on aurait dit Francis Cabrel jeune. Je l’ai pris contre mon épaule, il sentait le talc, ou l’anti-puce. Il remuait sa truffe en me fixant, entreprenant la grande classification de son bref univers. Tout d’un coup, ce n’était plus nous la petite chose fragile, c’était le clebs. On le serrait, on le dorlotait, tandis que la voiture démarrait, on lui promettait un monde de jardins et de biscuits.

J’allais le faire sortir, pour ne point qu’il s’oublie sur le carrelage, et je le maudissais. Quel con. Dans le froid, il tirait sur sa laisse, sans raison, juste pour avancer, comme si la terre ne tournait pas assez vite, avec son nez qui aspirait sans jamais faiblir le socle de l’atmosphère. Sans fin. Il trouvait un arbre, il était heureux, il pissait. Puis il oubliait qu’il avait pissé, et cherchait une autre chose dressée depuis le sol, un pylône, un panneau.

Puis il a vécu. Je lui caressais le crâne, le soir, dans la fébrilité fatigante de l’adolescence, je le scrutais comme la mascotte absurde du grand Tout. Je me disais, je lui disais : alors toi, si tu meurs, tu vas direct dans le néant. Comme ça. Tu respires, tes poumons pompent, et puis voilà, pour rien, gratuitement. Son pelage était noir. Comme le néant, me disais-je. J’allais lui chercher un petit biscuit. Le néant qui l’attendait, ça méritait bien un petit biscuit. Il me regardait content, indifférent à la brutalité du temps. Il avait oublié.

Puis je suis parti de la maison, pour toujours. Ma mère l’a très bien pris. J’ai rangé mes chemises dans un sac de sport. Ma mère est d’accord avec tous mes choix. Je lui aurait dit : j’ai battu le record de Marc Dutroux, elle aurait acquiescé, elle aurait dit, c’est bien, c’est une chose comme une autre. Je téléphonais, et je demandais aussi des nouvelles du chien.

Je rentrais parfois, à la maison, je prenais le bus, comme un exilé, comme l’inventeur de l’eau chaude. Le chien était là, il ne m’avait pas oublié. Puis il a vécu, mais trop. A un moment donné, toutes les bonnes choses de ce monde, pisser, courir, tenter d’égorger le facteur, tout s’est couvert d’un grand voile de fadeur. D’épuisement. De résignation. Il était devenu gros, un gros fruit trop mûr, pendouillant à l’arbre de notre affection.

Puis il a cherché à droite à gauche un endroit pour ne plus y être, pour se laisser derrière lui, sa carcasse noire gonflée d’eau. Il se couchait, dormait, se relevait, tournait autour de lui, las, puis dormait à côté de son panier, pour y peser moins lourd dedans. Il cherchait un endroit pour s’oublier longtemps. Puis comme ça n’en finissait pas, il en a conclu qu’il ne fallait peut-être pas oublier d’y passer. Il s’est mis devant la porte de la cuisine, qui menait au jardin, comme quand il devait assouvir un besoin urgent. On lui a ouvert ; frappé d’une seconde et furtive jeunesse, il a trottiné dans l’herbe, heureux, idiot, dans le printemps saturé de papillons et la pelouse pelée, pleine de fleurs cassées ; soulagé, il s’est allongé sur le flanc pour la sieste incommensurable, et c’était fini.

photo : source

mercredi 26 mars 2008

Le gouffre en faïence de la Fatalité

J'ai depuis tout petit une habitude : je lis dans les cabinets. Il m'est arrivé par exemple de lire des nouvelles de chez filaplomb, des annuaires, des poètes, des journaux gratuits, des plans de Paris, des catalogues de la Redoute, etc.

Pour les annuaires, ce n'est pas une blague. J'installe leur froid volume sur mes genoux, je regarde les noms. J'imagine des histoires, je cherche des patronymes ridicules, comme Monsieur Connard, par exemple. Ou Jean Bonnot. Je me souviens de mon enfance insouciante, quand je composais le numéro de téléphone dégoté, pour dire : "Allo Monsieur Jean Bonnot ?...", avant de raccrocher, déjà, terrassé par le rire.

J'aime les pages jaunes, j'observe les publicités. Les concepteurs d'annonces pour les plombiers ajoutent tous une fausse croix manuscrite, dans leur encart, pour faire croire que le lecteur précédent (le mari ?) a coché le bottin au stylo bille, sûr de son choix. J'aime découvrir des métiers biscornus, méditer sur les annonces des thanatopracteurs ou des détectives privés.

J'aime y lire des plans de Paris. Avant, quand j'habitais Lyon, les noms des rues parisiennes me faisaient longuement rêver ; elles étaient chamarrées, cosmopolites ; télescopages d'Histoires, panache de nations : Rivoli, Bir-Hakeim, Ménilmontant, Rochechouart, Exelmans, Stalingrad. Un mélange de Monopoly et de polars, de Balzac et du commissaire Maigret. J'errais dans le labyrinthe des rues, avec l'index, enivré par la musique des voies. Là, à présent, j'ai du mal à ressusciter ce sentiment, quand je cherche sur internet l'adresse du Castorama le plus proche.

Les catalogues de la Redoute m'évoquent quant à eux des souvenirs émus, ces pages sans tempérance peuplées de créatures en porte-jarretelles, qui me chaviraient la tête, adolescent, et maintenant aussi, un peu, parfois. Je cherchais nerveusement la page de la lingerie fine, au printemps ou à l'hiver annoncé, et là, feuilles sombres, papier glacé, luxueux, brillants, bas rutilant sur les jambes alanguies plus longues que des versions latines, je devenais quasiment radioactif de désir douloureux, et d'espérance.

L'habitude de lire au cabinet étant prise depuis si longtemps, je suis incapable d'entrer dans les gogues sans chercher furieusement de la lecture, eussè-je la sensation d'être empalé à l'envers par un besoin impétueux. Dans les toilettes publiques, par exemple, quand je suis pris au dépourvu, je fouille mes poches, et je déchiffre n'importe quoi : ma carte orange, un ticket composté, un prospectus pour un livreur de pizza. Tout est intéressant : l'heure de poinçonnage, le sens cabalistique de mon numéro de carte orange, le nom de l'imprimeur et son "ne pas jeter sur la voie publique", le prix toujours en hausse de la pizza Margarita de base.

J'ai depuis quelques temps un téléphone portable fourni par mon travail, pour être dérangé le soir de Noël, tandis que Kéké déballe son quarante-troisième camion poubelle. Il m'arrive parfois de délaisser les poètes et le prêt-à-porter affriolant pour consulter mes messages électroniques, ou d'écrire dans twitter des informations sur moi, capitales et authentiques comme : "je fais caca".

Ce jour là, j'étais absolument en retard, mais il n'était pas question de me soustraire à cette tradition. Je pris donc mon téléphone par la main gauche, dans la folie de l'urgence, mon pantalon détaché ne tenant que par la droite, et je courus comme un pingouin en rut quand le printemps étend son blanc manteau sur la banquise. Parvenu enfin au trône pour y faire ma foire, dans ma rocambolesque démarche d'un Richard III débraillé, je lâchai l'appareil, mon emprise sur les choses occupée par ailleurs. Merveille de technologie miniaturisée, outil ultime d'une espèce humaine communicante, le petit pavé blanc, avec un trou sur le côté droit pour prendre des photographies, vint s'engouffrer directement au fond de la cuvette.

Horrifié, je plongeai immédiatement ma main au cœur de la faïence, pour sauver l'engin, tel Charon perdant les clefs de sa barque dans le Styx. Il était encore allumé. La tête de mon fils en fond d'écran brillait toujours : avec ses lunettes de soleil en plastique sur le front, il dévisageait l'imbécile fini que j'étais. Pour me consoler, je me félicitai d'avoir perdu l'appareil avant l'irréparable, avant d'enfouir ma main parmi mes selles, ce qui aurait peut-être fait, cruels lecteurs, un billet plus réjouissant.

For sale: baby shoes, never worn

Trouvé chez Delphine Kilhoffer : Ernest Hemingway aussi était victime de "tags", de "chaines" et d'autres trucs de blogueurs en tout genre. C'était un précurseur.

Le pari : écrire une histoire en six mots. C'est peut-être une idée de jeu, pour mes fous furieux de lecteurs, non ?

Sa réponse (et avouez quand même que c'est fort en chocolat) :

"For sale: baby shoes, never worn"

mardi 25 mars 2008

Chance ! Chance !

Je m'avance sur la passerelle Debilly, large monticule de planches. Un étrange individu arrive en face, il regarde au sol, se penche, semble ramasser quelque chose et s'approche de moi. Il me tend l'objet en répétant : "chance ! chance !"

Je refuse de prime abord, il doit s'imaginer que je l'ai perdu avant mon passage, je le prends pour un demeuré. Mais il insiste. Il me confie alors une volumineuse bague, puis s'en va. Je regarde dans ma paume : c'est une chevalière massive, sombre, elle semble en or, j'inspecte l'intérieur, remarque une sorte de poinçon. Sans rien y connaître, j'imagine qu'un poinçon, c'est du sérieux.

L'anneau dans le creux de la main, je reste un instant interdit, je vois partir l'inconnu sur la passerelle, sans réaction. Puis je reprends mon chemin. C'est la vie, c'est comme ça, des gens vous donnent des bagues en or, sur des ponts.

Peu après avoir repris la marche, je sens le plancher vibrer sous mes pieds, je me retourne : il revient. Il me réclame de l'argent. Ou un ticket restaurant. Naturellement, comme si nous terminions une répétition, et que nous avions à reprendre la scène du début, je lui rends la bague, et j'hausse les épaules, nous n'avons pas été très crédibles, tous les deux.

Tandis qu'il s'éloigne, la bague serrée dans le poing, je médite sur cette déconcertante technique pour faire la manche. Qu'est-ce qui a pu lui traverser l'esprit pour qu'il en arrive à mendier en distribuant des bijoux ?

Un bateau-mouche obèse vrombit sous mes pieds, des gens hilares me font coucou, je suis seul au centre de la passerelle, avec en contrebas le fleuve fendu d'un grand V. Puis je me pose la question : et si j'étais parti, si j'avais continué mon chemin avec la bague, ou refusé de la lui rendre ? A l'extrémité de la structure, je croise une sorte de molosse ombrageux, accoudé à la balustrade, prenant le frais avec une feinte nonchalance : j'ai ma réponse.

dimanche 23 mars 2008

La Grue Eiffel

Nous sortons du RER, nous avons décidé de faire du tourisme. Notre fils n'a jamais vu la Tour Eiffel. Spectacle étrange, sur le trottoir, un groupe d'une cinquantaine de personnes passe devant nous, ses membres portent tous la même parka.

Tout d'un coup, les immeubles s'écartent comme des rideaux, la Tour Eiffel se dresse, gracile, orange de près, échafaudage sans façade.

Nous lui montrons du doigt ce qui est décrit comme un exploit des ingénieurs moustachus du temps passé : Kéké reste impassible. Il examine ce sémaphore métallique, fronce les sourcils, le soleil l'aveugle. Il scrute, c'est immense, de la dentelle d'acier partout, dans tous les sens, comme un arbre bourgeonnant de rivets. Puis il tourne la tête dans la direction opposée, et son visage s'illumine, enfin, il aperçoit par dessus les toits de zinc, derrière nous, s'élever un fin T métallique, il s'exclame fou de joie, l'index brandi : "Une grue ! Une grue ! Une grue !".

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y...