mardi 8 avril 2008

Bonnie et Clyde (0) : un œil noir me regarde

Je me souviens, je suis petit, avec une tête de casque d’or ; je suis avec mon père dans les locaux du centre de formation, c’est propre, ça sent le détergent. Au mur il y a des photos de camions, des aigles, des faucons, des règles, des règlements. Sur son petit bureau, il y a un panneau avec son nom, et son grade, étincelant. Dans la vie, quand il regarde la télé avec ses chaussettes et son sirop d’orgeat, c’est un sans grade, il a même pas le grade de la parole. Il est chef de rien. Là, il ouvre le tiroir, dans son bureau, pour me montrer. On se parle pas, on se parlait pas souvent.

Il sort un revolver de démonstration, il me dit : tiens, ça risque rien, il est ... je sais plus le terme, il est scié. On peut pas tirer avec. Ça risque rien il répète. Je le prends, c’est lourd comme une haltère, l’objet me tord le poignet. Je lève le revolver vers lui ; il se crispe ; ça risque rien, il est … scié. Mais c’est impressionnant quand même, alors il s’écarte, par réflexe. Comme un grigri, un symbole, le mauvais œil, le bout du tunnel du tir avec toi comme destination. Point final. Je tourne le canon vers moi pour regarder, c’est noir, insistant, ça fout les jetons. J’ai comme un doigt qui m’appuie sur le front, l’œil du revolver qui me voit. Je lui rends, il est, comment dire, fier. Il a l'arme un peu pointé vers moi. Ça risque rien, il est scié. C’est juste pour montrer aux élèves. Tu as vu ? C’est ça, sa vie, il la partage ; comme on partage un crépuscule. Un doigt invisible, qui appuie sur mon front, avec obstination, un trou noir, le canon me regarde. Ça fout les jetons. Je suis impressionné. On se sourit, mal à l’aise.

C’est dingue, un bon souvenir comme ça, peut-être le seul, avec l’œil du revolver qui me scrute.

Bonnie and Clyde (-1)

free music

...préambule (-2)

Ché pas si je devrais vous raconter ça. Mais après tout je m’en fous. Ça vous ennuierait peut-être. Ça serait trop pour vous ; ça vous ferait peut-être peur. Vous avez p’t'être pas envie d’avoir peur, plutôt envie de grosses villas au bord de mer avec des centaines de statues de Jacques Chirac dans le jardin. Mais après tout je m’en contrefous. Moi chui libre. Tu vois ya des types qui vont bosser à la chaîne, toute leur vie, on leur fait pipi dessus ils disent merci encore s’il vous plaît juste pour me rappeler comme c’est bon le goût du pipi et de la servitude qui pleut. Faites-moi pipi dessus. Mais pas moi. Ouais je bosse à la chaîne quand même, avec le contremaître qui me fait pipi dessus du regard, mais je suis libre dans la tête comme il est libre Max. Même à la chaîne je suis libre, même enchaîné à la chaîne avec trente minutes de pause et mon casier gris défoncé... Mais bon, comme on dit, on vit qu’une fois, et encore, moi, j’on vit qu’une demi-fois, si ça se trouve. Les mecs libres, on les abat. On leur veut du mal. Vous avez lu l’histoire de Jessie James ? Comment il vécut, comment il est mort ? Ça vous a plu, hein vous en r’demandez encore, alors voici...




...une sorte de pause

Voilà, on va dire les choses comme ça : c'est comme si ce blog était en vacances. C'est comme si on se retrouvait, mettons, la semaine prochaine.

Pendant cette pause bien méritée, cette interruption des programmes, ce silence radio, à la place de publier des billets, je vais, disons, comment dire, allez, je me lance, courage : je vais publier quelques billets, aussi, ici. Mais on va faire comme si c'était en pause. Comme si on se retrouvait la semaine prochaine.

En tout cas, si vous ne serez pas en vacances de moi, moi, je serai en vacances de vous. Sans rancune, hein.

Allez, on y croit. Haut les cœurs. Chaud devant.

samedi 5 avril 2008

Cuisine Cannibale

La librairie est immense, on m’amène dans une annexe, je veux bien finir le reste de ma vie ici, parmi les vieux livres, du vin et du poulet.

Il s’agit de "référencer" des ouvrages. Je dois rentrer tous ces volumes dans une base de données. Frénétiquement. Ne me posez pas de question, c’est à peine l’an 2000, le monde s’est fait poser une rutilante couronne de réseaux, il essaie de sourire de toutes ses nouvelles dents. Alors, il faut référencer. Des tables, des lignes, du texte, des nombres. L'imprimerie a mangé la Cathédrale, la base de données ingurgite les livres. Là, dans l’agencement parfait du Fichier, ils sont consignés, immortels, mais juste les os : le titre, l'auteur. Le prix. La classification.

Et la journée passe comme ça, silencieuse. Un vieil ordinateur qui gémit, l’odeur des vieux livres. Je saisis les données, seul dans la pénombre de l'annexe. Tout est calme, paisible. Des textes à l'infini. Comme un ours je goûte aux plaisirs de ma grotte. Je n’ai jamais vu autant d'étrangetés. Parfois j’arrête de saisir. J’ouvre un livre, en cachette, un roman oublié, un manuel de politesses à l’usage des jeunes filles de bonne famille, une étude sur les papous, les phases de la lune, les Amériques, la thermodynamique. Les jours passent, je ne me cache plus, je suis seul. Je m’adosse, je bouquine, comme un roi.

Le libraire m’explique : la thématique. Histoire, Géographie. Roman. Il prend un ouvrage au sommet d’une pile : Les Survivants. C’est le récit, devenu un film par la suite, d’une équipe de rugbymen échouée dans de lointaines montagnes hostiles, suite à un accident d’avion. Les survivants, pour survivre, en viennent à se manger entre eux. Pour rire, le libraire me dit : ça par exemple, tu mets comme thème : Gastronomie ! On éclate de rire, surtout moi, c’est le chef. Il repose le livre au dessus de la pile. Disparaît.

Que voulez vous, la solitude, la poussière des livres : je reste un instant immobile, puis je m’empare de l’ouvrage au sommet de la pile. Je rentre le titre : les Survivants. J’hésite. Je glousse. Je rentre la thématique… j’hésite encore un peu, cannibalisme, non : allez, je le fais : gastronomie. Je glousse encore, et je passe à la suite.

Le temps a passé, vite, comme le Tour de France dans mon village, emportant dans la mort des millions de gens, de chiens, de poissons rouges ; mais pas les bases de données. Les données sont immortelles. Donnée, c’est donnée, reprendre c’est voler.

Des années plus tard, je trouve au hasard un catalogue de vente de livres anciens, dans un bac de bouquiniste. C’était mon ancienne librairie. Un catalogue papier, outil marchand si désuet à l’époque des moteurs de recherche. Je souris, et vite, je compulse l’imprimé. Je cherche par thématique, le gloussement ressurgi du passé, comme si le rire était au milieu, glissé comme une fougère dans un herbier. Une fonte très sérieuse, une présentation très classique, un standing très lettré ; à l’entrée « Gastronomie », mon index parcourt à tout vitesse la liste des doctes ouvrages de recettes des siècles derniers ; il y est, enfoui, discret, camouflé : les Survivants. Il y est ! Je referme le catalogue, et le laisse ; pendant un instant tout le paysage me semble malicieux, décor pour ma farce furtive ressuscitée. Je pars ; il y a un atome de ma bêtise, dans cette chose que j'abandonne.

vendredi 4 avril 2008

Junior




(je sais...)

Des arbres numériques

Elle arrivait souvent avec un petit post-it à la main, jaune, qui collait sur le bout du doigt. Pratique pour traverser des pièces et des couloirs.

Je bougonnais : envoie moi plutôt un email, ça économise des arbres.

Là, elle a compris la leçon. Elle se pointe encore avec son petit post-it jaune au doigt, mais elle me dit tout de suite : "je t'envoie un email, alors ?"

Je bougonne, de mauvaise humeur, toujours : non, envoie moi plutôt un post-it en papier. Ça économise les arbres numériques. Elle reste un instant interdite. Puis elle s'en va. Elle a peut-être un blog qui sait ? Elle va y écrire qu'elle travaille avec des fous.

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y...