Un homme arriva dans le bureau, les bras nus, dans un T-Shirt décoré d'un logo très compliqué, sans doute un logo de professionnel. L'homme avait de nombreux trousseaux de clefs tintinnabulant à sa ceinture, comme s'il connaissait énornement de portes, il avait aussi beaucoup de poches sur son pantalon ce qui montrait que l'homme était très ouvrier. J'évite d'avoir de nombreuses poches, non pas pour éviter d'avoir l'air trop ouvrier, étant ouvert d'esprit, puisque de toute façon je m'habille mal comme n'importe qui sans avenir, mais parce que le problème est que de manière quasi déterministe, je remplis mes poches systématiquement, quelque soit leur nombre ; mettons que j'ai dix poches dans mon pantalon, elles se trouvent toutes chargées en fin de journée d'un trousseau de clef chacune, dussé-je emprunter des clefs pour combler ce vide, et à force j'en pourrais perdre mon pantalon, me retrouver en caleçon devant tout le monde, suprêmement humilié sur mon lieu de travail, et le perdre, en plus du pantalon.
L'homme ouvrier d'une voix de stentor avec son nez aquilin demanda à l'assemblée : "Avez-vous des souris ?" Émergeant d'un rêve flou, je regardai autour de moi, paniqué, puis j'aperçus ma souris à côté du clavier et je fus sur le point de me ridiculiser en clamant : "oui j'ai une souris" quand je vis l'homme ouvrier avec des pièges à souris dans sa main, qu'il comptait disposer près de la ventilation, à côté du soupirail d'où la lumière pleut dans notre blanchâtre souterrain. Je me tus aussitôt, ce qui se concrétisa par un ratatinement de mon être, ou une auto-compression, sur mon écran, étant devenu depuis quelques années un être télescopique et vouté se déployant et se reployant selon les stimuli externes à l'instar d'E.T. l'extraterrestre par exemple.
Oui, quelqu'un d'autre répondit, très fermement. Avec une telle assurance que j'en fus surpris, car moi personnellement je n'avais jamais vu le moindre animal, ni mouche, ni fourmi, ni pou, ni même un acarien survivant dans le désert électrique qui me sert de lieu de travail. L'homme ouvrier, accusant réception de l'homme opérateur, déposa un piège à souris près de Fifille, la plante verte du sous-sol qui se momifiait au son monotone de la climatisation.
Une émotion me traversa, et je me remémorai le poinçonneur des Lilas de la chanson percevant l'appel du large dans son cloaque. En plus de Fifille, il y avait potentiellement Miquette, la petite souris grise qui trottinait vivement dans la rosée de l'aube, dans la solitude matutinale des ordinateurs restés allumés. Peut-être que, égaré dans les couloirs un matin à la recherche d'un café, parmi les totems orange et muets qu'étaient les machines à café hors-service, Miquette m'aurait adopté, et fait de moi son enfant sauvage parmi les murs préfabriqués. Tu t'es perdu, petit homme opérateur sans passé ni futur, je deviendrai ta petite maman souris.
Je murmurais doucement à la ventilation pour répandre un message à travers les conduits : "Fuis, Miquette, fuis, c'est un piège !" J'ajoutais tandis que l'écho de mon avertissement gagnait les étages : "Dans mon tiroir, je te laisserai un morceau de pain de la cantine, Miquette, je te mettrai mon petit bonnet, tu en feras ton nid, de toute façon, l'hiver est bientôt terminé, je n'en n'aurais plus besoin. Tu resteras près de moi, et je te protégerai, avec une scie à métaux, je ferai un trou au dessous du bureau, tu seras libre, et tu auras un abri. Puis le soir, nous jouerons ensemble avec espièglerie, et nous nous loverons l'un contre l'autre entre deux machines tièdes."
Il entra dans la pièce, l'inconnu dégingandé, touillant doucement son café, les lèvres pincées. Me voyant penché, conversant avec la climatisation, ses yeux brillèrent, narquois. Je poursuivais sur le même ton, sans me démonter : "je passe un coup de fil ! Excusez-moi." et j'embrayai aussitôt sur une discussion tout à fait domestique, portant sur les choses à vider, à déplacer, à remplir et le RER qui va au complexe commercial de Villeneuvegarrenne-Couronne-Les-Fosses-Communes. Parce que son loisir était de m'humilier, l'inconnu tourna lentement sa tête vers mon bureau, où trainait le téléphone près de ma machine. Puis tout aussi lentement, il se remit à me fixer. "Ah voilà, je comprends mieux, dis-je découvrant ma main vide, pourquoi ça ne captait pas bien, hein, même près de la fenêtre !"
Lorsqu'il fut parti, s'effaçant lentement : je dis :"Miquette, nous l'étriperons, cet odieux personnage, et tu pourras lui manger les intestins ! Nous salerons sa couenne pour la conserver, ce qui nous feras bien quatre ou cinq jours sans chasser." Je partis d'un rire sardonique, forcément, et la résolution ainsi faite, je pus me remettre à mon poste de travail.
vendredi 5 février 2010
lundi 1 février 2010
Derrick
Derrick entre dans la pièce. Il regarde autour de lui : la pièce. L'inspecteur Harry Klein, son fidèle associé, est assis une fesse sur la table. Il dit à Derrick : "Bonjour Derrick." Celui-ci regarde autour de lui, surpris ; son regard opaque derrière ses vastes lunettes cherche et soudain, trouve : Derrick, c'est lui.
Harry Klein de manière très cordiale lève sa main pour la tendre vers Derrick, qui est à quelques mètres, dans l'embrasure de la porte, la main recouverte d'un gant de cuir allemand posée contre le chambranle. Derrick observe son associé, la main ainsi tendue, un sourire pincé, dans le lointain. Il se demande ce que fait Harry, cette main à la proue de lui même, barrant le passage à on ne sait quoi, semblable à une barrière de passage à niveau. Derrick regarde un peu à gauche et à droite, en quête d'un train imaginaire dont la main d'Harry Klein serait le sémaphore. Puis soudain il part, réfléchir à cette énigme dans le couloir et marche pendant quelques minutes. Au loin, le brouillard s'étale dans Berlin.
Derrick revient, Harry Klein a sa main toujours dressée devant lui, avec son sourire bienveillant, son visage, une sorte de masque de bonté, puis Harry Klein soupire et cesse de tendre la main, qu'il pose par lassitude sur sa cuisse. Il dit : "Inspecteur, nous avons une nouvelle affaire ce matin."
Harry Klein saisit un dossier, il y a des photographies dedans, brillantes, obscènes, celle d'un corps affreusement mutilé, il y a aussi, glissée par erreur, la photographie d'un berger allemand triomphant sur un rocher, dans la nature, beaucoup moins obscène, voire tout à fait roborative.
Derrick opine de la tête, puis il comprend. La main. Il dit : "Ah oui, Harry, bonjour." Puis il tend la sienne, tandis que Harry est absorbé par les photographies du cadavre. Derrick reste un instant dans cette position, puis il se rend compte que le salut du jour a échoué, encore une fois ; dans l'indifférence du monde moderne s'est ajouté un malentendu de plus, symbole de tous les malentendus du monde, de l'incommunicabilité fondamentale des êtres qui se côtoient sans se comprendre ; cela, quand il y songe, rend Derrick bien maussade.
Sa main tendue, il l'observe étonné, semblant la découvrir pour la première fois. Il aperçoit en effet l'étiquette encore pendouillante du gant en cuir, avec le prix, et se dit qu'il a oublié de l'enlever, lorsqu'il a acheté la paire, hier. Harry Klein lève la tête, puis constatant l'inspecteur en mannequin de main avec l'étiquette de son gant, il dit : "Ah inspecteur, vous avez des nouveaux gants." Derrick hoquette, c'est une sorte de petit rire, il répond aimablement : "Vous êtes si perspicace Harry."
Il n'y a aucune ironie, dans ces propos. Harry Klein sourit, il dit sobrement : "Merci inspecteur". Une grimace d'aise remue le visage de l'inspecteur Derrick, il comprend qu'Harry Klein n'a nullement été offensé par la potentielle ironie de cette remarque, et cette absence de malentendu compense le malentendu précédent du salut, Derrick se dit que la vie peut passer ainsi, parmi quelques moments tranquillement vides d'ironie, ce qui nous sauve du gouffre.
"Qu'est-ce qu'on a, poursuit-il.
- Un meurtre. Un homme qui vivait seul avec son fils, un jardinier municipal, chargé de l'entretien des haies.
- Tiens donc."
Derrick se penche sur les photographies du cadavre, les regarde une à une, d'un air désapprobateur. Il s'exclame soudain, découvrant le cliché du berger allemand : "Oh, la brave bête !" Puis il semble tout à coup aspiré par un rêve lointain. Il ajoute, après un temps : "J'ai eu un chien, il y a quelques années.
- Ah bon ? fit Harry Klein, s'animant : qu'est-il devenu ?
- Il est mort."
Derrick se rembrunit, un silence pesant s'installe dans le bureau. "Désolé", fait Harry sans savoir qu'ajouter. "Ce n'est rien, il était malade, de toute façon", conclut Derrick.
Et pour chasser ces idées funestes, il demande : "Quel est l'arme du crime ?"
- Un taille-haie d'horticulture. Il y a pas mal de traces d'engrais organiques sur son veston, c'est au labo, on attend le résultat.
- Intéressant", fit l'inspecteur Derrick.
Harry Klein de manière très cordiale lève sa main pour la tendre vers Derrick, qui est à quelques mètres, dans l'embrasure de la porte, la main recouverte d'un gant de cuir allemand posée contre le chambranle. Derrick observe son associé, la main ainsi tendue, un sourire pincé, dans le lointain. Il se demande ce que fait Harry, cette main à la proue de lui même, barrant le passage à on ne sait quoi, semblable à une barrière de passage à niveau. Derrick regarde un peu à gauche et à droite, en quête d'un train imaginaire dont la main d'Harry Klein serait le sémaphore. Puis soudain il part, réfléchir à cette énigme dans le couloir et marche pendant quelques minutes. Au loin, le brouillard s'étale dans Berlin.
Derrick revient, Harry Klein a sa main toujours dressée devant lui, avec son sourire bienveillant, son visage, une sorte de masque de bonté, puis Harry Klein soupire et cesse de tendre la main, qu'il pose par lassitude sur sa cuisse. Il dit : "Inspecteur, nous avons une nouvelle affaire ce matin."
Harry Klein saisit un dossier, il y a des photographies dedans, brillantes, obscènes, celle d'un corps affreusement mutilé, il y a aussi, glissée par erreur, la photographie d'un berger allemand triomphant sur un rocher, dans la nature, beaucoup moins obscène, voire tout à fait roborative.
Derrick opine de la tête, puis il comprend. La main. Il dit : "Ah oui, Harry, bonjour." Puis il tend la sienne, tandis que Harry est absorbé par les photographies du cadavre. Derrick reste un instant dans cette position, puis il se rend compte que le salut du jour a échoué, encore une fois ; dans l'indifférence du monde moderne s'est ajouté un malentendu de plus, symbole de tous les malentendus du monde, de l'incommunicabilité fondamentale des êtres qui se côtoient sans se comprendre ; cela, quand il y songe, rend Derrick bien maussade.
Sa main tendue, il l'observe étonné, semblant la découvrir pour la première fois. Il aperçoit en effet l'étiquette encore pendouillante du gant en cuir, avec le prix, et se dit qu'il a oublié de l'enlever, lorsqu'il a acheté la paire, hier. Harry Klein lève la tête, puis constatant l'inspecteur en mannequin de main avec l'étiquette de son gant, il dit : "Ah inspecteur, vous avez des nouveaux gants." Derrick hoquette, c'est une sorte de petit rire, il répond aimablement : "Vous êtes si perspicace Harry."
Il n'y a aucune ironie, dans ces propos. Harry Klein sourit, il dit sobrement : "Merci inspecteur". Une grimace d'aise remue le visage de l'inspecteur Derrick, il comprend qu'Harry Klein n'a nullement été offensé par la potentielle ironie de cette remarque, et cette absence de malentendu compense le malentendu précédent du salut, Derrick se dit que la vie peut passer ainsi, parmi quelques moments tranquillement vides d'ironie, ce qui nous sauve du gouffre.
"Qu'est-ce qu'on a, poursuit-il.
- Un meurtre. Un homme qui vivait seul avec son fils, un jardinier municipal, chargé de l'entretien des haies.
- Tiens donc."
Derrick se penche sur les photographies du cadavre, les regarde une à une, d'un air désapprobateur. Il s'exclame soudain, découvrant le cliché du berger allemand : "Oh, la brave bête !" Puis il semble tout à coup aspiré par un rêve lointain. Il ajoute, après un temps : "J'ai eu un chien, il y a quelques années.
- Ah bon ? fit Harry Klein, s'animant : qu'est-il devenu ?
- Il est mort."
Derrick se rembrunit, un silence pesant s'installe dans le bureau. "Désolé", fait Harry sans savoir qu'ajouter. "Ce n'est rien, il était malade, de toute façon", conclut Derrick.
Et pour chasser ces idées funestes, il demande : "Quel est l'arme du crime ?"
- Un taille-haie d'horticulture. Il y a pas mal de traces d'engrais organiques sur son veston, c'est au labo, on attend le résultat.
- Intéressant", fit l'inspecteur Derrick.
vendredi 25 septembre 2009
Le Durcisseur
Le premier métier de feu l'acteur Sim était extraordinaire : il débuta durcisseur de tétons au Crazy Horse. Encaissant cette information à la radio, je cessai toute activité pour plonger dans une rêverie mélancolique. Cette tâche improbable consistait à, muni d'un seau à glaçons, frotter la poitrine des danseuses avant leur entrée en scène, pour bien mettre en exergue leurs tétins triomphants.
Je méditais sur le sort de cette main d'œuvre méconnue des coulisses. Je vis l'homme, son visage malicieux et juvénile de souris, dans la pénombre d'un rideau, à l'entrée de la scène. J'imaginais son sourire contrit, parmi les créatures, échassières de leurs jambes, dans une jungle parfumée de plumes. Elles faisaient la queue et présentaient, traqueuses et concentrées, leur gorge au préposé du mamelon. L'employé était-il soumis à un supplice permanent, affligé d'une trique chronique qui le dévorait sans répit, tel l'arroseur arrosé (le durcisseur durci), ou bien au contraire, finissait-il blasé, voire écœuré de frotter du nibard à la chaine à longueur de nuits ? Rêvait-il alors de limandes, de planches à pain, de Melody Nelson ou autres récipicé de fax ? Je le voyais planté parmi les rideaux, homme ombre, son seau à glaçon (peut-être à Champagne) au niveau de l'entrejambe, suivant sur le plateau le résultat rutilant de son astiquage.
Lors du bilan de fin d'année, le directeur réunissait-il son personnel pour un vibrant discours d'entreprise sur les bénéfices engrangés ? Regardant les employés du cabaret, il clamait : « grâce aux efforts de tous, des artistes aux ouvreuses, en passant par le durcisseur de tétons... (là, les regards de tous se posaient sur l'homme minuscule, rouage un instant démonté et considéré, qui baissaient les yeux, rougissant) »
Existait-il un syndicat, une corporation, une guilde ? Une confrérie ? Dans la salle d'un autre cabaret, le voilà qui se retourne, expert, vers son collègue en goguette ; il hoche la tête avec la moue d'approbation des connaisseurs, ceux dans le secret des déesses, pour déclarer, définitif : « les tétons sont bien durcis ! C'est une maison de qualité ». Et tous de valider, modestes lampistes allumeurs de poitrines.
Le voilà encore dans la Creuse, pour le journal de treize heures, parmi un sabotier, un poinçonneur, un rémouleur, ou un juge d'instruction : « Ressuscitant son métier disparu, le durcisseur de téton inspecte son congélateur où reposent, dans le silence recueilli où même le temps semble s'être arrêté, ses instruments de travail jalousement gardés : les glaçons. »
Plus tard, assis sur sa chaise longue dans un lointain domaine de la Côte d'Azur, la vie déjà passée, sa couverture protégeant ses jambes, je le laisse ; il glousse face à la mer. Il glousse de cette vie de farce furieuse, clignotante. Il énumère dans sa demi-sieste le souvenir de ces boutons de rose lointains, rigidifiés méticuleusement comme des queue de billard. Un instant, il devient un Citizen Kane farfelu dans son Xanadu caniculaire ; ses rosebuds en série qui le hantent se seront trouvés au bout des femmes.
Je méditais sur le sort de cette main d'œuvre méconnue des coulisses. Je vis l'homme, son visage malicieux et juvénile de souris, dans la pénombre d'un rideau, à l'entrée de la scène. J'imaginais son sourire contrit, parmi les créatures, échassières de leurs jambes, dans une jungle parfumée de plumes. Elles faisaient la queue et présentaient, traqueuses et concentrées, leur gorge au préposé du mamelon. L'employé était-il soumis à un supplice permanent, affligé d'une trique chronique qui le dévorait sans répit, tel l'arroseur arrosé (le durcisseur durci), ou bien au contraire, finissait-il blasé, voire écœuré de frotter du nibard à la chaine à longueur de nuits ? Rêvait-il alors de limandes, de planches à pain, de Melody Nelson ou autres récipicé de fax ? Je le voyais planté parmi les rideaux, homme ombre, son seau à glaçon (peut-être à Champagne) au niveau de l'entrejambe, suivant sur le plateau le résultat rutilant de son astiquage.
Lors du bilan de fin d'année, le directeur réunissait-il son personnel pour un vibrant discours d'entreprise sur les bénéfices engrangés ? Regardant les employés du cabaret, il clamait : « grâce aux efforts de tous, des artistes aux ouvreuses, en passant par le durcisseur de tétons... (là, les regards de tous se posaient sur l'homme minuscule, rouage un instant démonté et considéré, qui baissaient les yeux, rougissant) »
Existait-il un syndicat, une corporation, une guilde ? Une confrérie ? Dans la salle d'un autre cabaret, le voilà qui se retourne, expert, vers son collègue en goguette ; il hoche la tête avec la moue d'approbation des connaisseurs, ceux dans le secret des déesses, pour déclarer, définitif : « les tétons sont bien durcis ! C'est une maison de qualité ». Et tous de valider, modestes lampistes allumeurs de poitrines.
Le voilà encore dans la Creuse, pour le journal de treize heures, parmi un sabotier, un poinçonneur, un rémouleur, ou un juge d'instruction : « Ressuscitant son métier disparu, le durcisseur de téton inspecte son congélateur où reposent, dans le silence recueilli où même le temps semble s'être arrêté, ses instruments de travail jalousement gardés : les glaçons. »
Plus tard, assis sur sa chaise longue dans un lointain domaine de la Côte d'Azur, la vie déjà passée, sa couverture protégeant ses jambes, je le laisse ; il glousse face à la mer. Il glousse de cette vie de farce furieuse, clignotante. Il énumère dans sa demi-sieste le souvenir de ces boutons de rose lointains, rigidifiés méticuleusement comme des queue de billard. Un instant, il devient un Citizen Kane farfelu dans son Xanadu caniculaire ; ses rosebuds en série qui le hantent se seront trouvés au bout des femmes.
vendredi 18 septembre 2009
Métamorphoses
Mon fils ce matin a tenté une technique inattendue pour éviter l’école : il s’est transformé en poisson. Nous l’avons découvert ainsi, au lit, emballé dans sa couette. Du tissu informe sortait un son étrange : poa poa poa.
Découvrant la créature se tortillant sur le matelas, nous nous sommes exclamés : misère de malheur ! Notre cher enfant s’est transformé en poisson. Comment pouvons-nous l’emmener à l’école dans cet état ? Nous allons nous faire réprimander par la DDASS. Nous l’avons supplié alors de retrouver sa forme originelle. Mais la créature ne faisait pas d’effort, elle semblait heureuse de son sort.
Malgré ce nouvel avatar, nous avons taché de faire bonne contenance. Dépêchons-nous ! Nous sommes en retard ! clamions-nous, mais le rejeton s’excusait toujours : « je ne peux pas aller à l’école ! Je suis un poisson ! »
C’était la vie qui se vengeait de m’avoir fait poissonnier, un jour, dans un Marché U de Lyon. J’en avais découpé, débité, des tas, de cette engeance marine, et maintenant mon propre fils était un poisson. Adoptant le déni en désespoir de cause, nous nous sommes emparés du menu fretin pour le doter tant bien que mal d’ habits humains.
Le poisson-fils fut ainsi conduit en classe. Les yeux honteux fixés au sol, nous nous attendions à de sévères remontrances. Il n’en fut rien. Le monde est étrange ! L’institutrice accueillit notre poisson avec infiniment de naturel. Dans la classe du vendredi, découvrant autour de nous singes, larves, poules, cochons et autres chimères se débattant au sol - bestiaire étonnant ! - nous sommes parvenus à la conclusion que certaines semaines de septembre, lorsqu’elles duraient trop, se terminaient par des métamorphoses.
Découvrant la créature se tortillant sur le matelas, nous nous sommes exclamés : misère de malheur ! Notre cher enfant s’est transformé en poisson. Comment pouvons-nous l’emmener à l’école dans cet état ? Nous allons nous faire réprimander par la DDASS. Nous l’avons supplié alors de retrouver sa forme originelle. Mais la créature ne faisait pas d’effort, elle semblait heureuse de son sort.
Malgré ce nouvel avatar, nous avons taché de faire bonne contenance. Dépêchons-nous ! Nous sommes en retard ! clamions-nous, mais le rejeton s’excusait toujours : « je ne peux pas aller à l’école ! Je suis un poisson ! »
C’était la vie qui se vengeait de m’avoir fait poissonnier, un jour, dans un Marché U de Lyon. J’en avais découpé, débité, des tas, de cette engeance marine, et maintenant mon propre fils était un poisson. Adoptant le déni en désespoir de cause, nous nous sommes emparés du menu fretin pour le doter tant bien que mal d’ habits humains.
Le poisson-fils fut ainsi conduit en classe. Les yeux honteux fixés au sol, nous nous attendions à de sévères remontrances. Il n’en fut rien. Le monde est étrange ! L’institutrice accueillit notre poisson avec infiniment de naturel. Dans la classe du vendredi, découvrant autour de nous singes, larves, poules, cochons et autres chimères se débattant au sol - bestiaire étonnant ! - nous sommes parvenus à la conclusion que certaines semaines de septembre, lorsqu’elles duraient trop, se terminaient par des métamorphoses.
vendredi 11 septembre 2009
Le bon
L’homme, à l’entrée de la galerie marchande, examinait le bon dans sa main, avec une sorte d’angoisse. Je dis angoisse, parce qu’en général, on ne regarde pas les bons ainsi, enfin, les gens normaux, le reste du monde. Les gens regardent les bons placides, neutres, ils ont une légitime absence d’implication, un vide d’eux mêmes lorsqu’ils regardent les bons ; ils ne regardent même pas les bons, ils les pincent furtivement en examinant autre chose digne d’intérêt, la mine altière, le visage serein, et glissent agilement le bon dans la poche, et le ressortent le moment adéquat, avec dextérité, en harmonie, et la vie passe ainsi.
L’homme, malheureusement, scrutait le bon, la tête se tassant de plus en plus, le corps, avec lenteur, se compactant sur lui même, et l’homme semblait aspiré par la puissance de ce bon, le bon comme un carré d’angoisse. Il se dit qu’il n’avait pas fait ce chemin pour rien, et entra finalement dans la galerie marchande. Les gens le regardaient fixement, enfin, pas exactement, puisqu’ils vaquaient à leurs occupations, mais le bon toujours entre le pouce et l’index du bras droit ballant, l’autre bras, ballant, les jambes ballantes jusqu’au sol, tout était matière à l’observation, mais en vain, puisqu’on l’ignorait jusqu’à présent. A gauche, il fut effrayé par un salon de coiffure. Les dames, la tête enclenchée dans un réacteur, contemplaient des magazines comme l’homme avait contemplé son bon, l’angoisse en moins, un calme ennui à la place. A droite, un homme mi vendeur mi vigile se dressait superbement, colosse en costume à l’entrée d’un magasin de semblables costumes, secondé par des hommes en plastique dont les costumes uniformes rendaient le tout d’une cohérence à la frontière de l’hystérie.
Arrivé à ce qui était certainement l’Accueil, ou la Caisse Centrale – c’était un comptoir majestueux en contre plaqué où des femmes étaient assises loin derrière, maniant des ronds magnétiques antivol parmi des alcôves de casques de moto - l’homme vit quelques personnes faire la queue en désordre. Une queue commençait d’un côté, une autre de l’autre, les deux fusionnant devant la région d’une employée dissimulée. Où se placer sans devoir négocier un ordre de passage avec un inconnu, peut-être violent, une main handicapée par la préhension du bon, il ne le savait pas, et commença à faire la queue à quelques mètres derrière, sans vraiment faire la queue, ainsi des gens se plaçaient devant lui, légitimement, et pour se donner contenance, il vérifiait, avec méticulosité, le bon qu’il avait légèrement élevé devant lui. L’employée, dont on percevait à peine le nez derrière le comptoir, était fortement maquillée, avec un regard très noir et sévère, elle lui rappelait Cléopâtre l’impératrice, enfin, telle qu’il se l’imaginait, lui posant des énigmes, à l’instar du sphinx, et il se demandait si les réponses seraient dans son bon, et regarda son bon et vit peut-être des réponses, mais non des questions, qui refusaient de venir avec, et ce monde ainsi soudainement renversé lui fit monter tous les flux au crâne et s’imagina le sort des dinosaures dévastés d’un coup se tortillant au sol de douleur et privés d’oxygène.
Quelque chose se brisa en lui, ou s’alluma, et il y eut un effondrement, il put le percevoir comme l’effondrement d’un mur, le mur d’une pièce emmurée, libérant soudain la vision pour un paisible paysage de campagne et son clocher et ses vaches et ses vélos dévalant la vallée au loin, et il fit un petit sourire de contentement, mit le bon dans sa poche, haussa discrètement les épaules, et partit, se disant qu’il pourrait toujours passer un peu plus tard, avec le bon.
L’homme, malheureusement, scrutait le bon, la tête se tassant de plus en plus, le corps, avec lenteur, se compactant sur lui même, et l’homme semblait aspiré par la puissance de ce bon, le bon comme un carré d’angoisse. Il se dit qu’il n’avait pas fait ce chemin pour rien, et entra finalement dans la galerie marchande. Les gens le regardaient fixement, enfin, pas exactement, puisqu’ils vaquaient à leurs occupations, mais le bon toujours entre le pouce et l’index du bras droit ballant, l’autre bras, ballant, les jambes ballantes jusqu’au sol, tout était matière à l’observation, mais en vain, puisqu’on l’ignorait jusqu’à présent. A gauche, il fut effrayé par un salon de coiffure. Les dames, la tête enclenchée dans un réacteur, contemplaient des magazines comme l’homme avait contemplé son bon, l’angoisse en moins, un calme ennui à la place. A droite, un homme mi vendeur mi vigile se dressait superbement, colosse en costume à l’entrée d’un magasin de semblables costumes, secondé par des hommes en plastique dont les costumes uniformes rendaient le tout d’une cohérence à la frontière de l’hystérie.
Arrivé à ce qui était certainement l’Accueil, ou la Caisse Centrale – c’était un comptoir majestueux en contre plaqué où des femmes étaient assises loin derrière, maniant des ronds magnétiques antivol parmi des alcôves de casques de moto - l’homme vit quelques personnes faire la queue en désordre. Une queue commençait d’un côté, une autre de l’autre, les deux fusionnant devant la région d’une employée dissimulée. Où se placer sans devoir négocier un ordre de passage avec un inconnu, peut-être violent, une main handicapée par la préhension du bon, il ne le savait pas, et commença à faire la queue à quelques mètres derrière, sans vraiment faire la queue, ainsi des gens se plaçaient devant lui, légitimement, et pour se donner contenance, il vérifiait, avec méticulosité, le bon qu’il avait légèrement élevé devant lui. L’employée, dont on percevait à peine le nez derrière le comptoir, était fortement maquillée, avec un regard très noir et sévère, elle lui rappelait Cléopâtre l’impératrice, enfin, telle qu’il se l’imaginait, lui posant des énigmes, à l’instar du sphinx, et il se demandait si les réponses seraient dans son bon, et regarda son bon et vit peut-être des réponses, mais non des questions, qui refusaient de venir avec, et ce monde ainsi soudainement renversé lui fit monter tous les flux au crâne et s’imagina le sort des dinosaures dévastés d’un coup se tortillant au sol de douleur et privés d’oxygène.
Quelque chose se brisa en lui, ou s’alluma, et il y eut un effondrement, il put le percevoir comme l’effondrement d’un mur, le mur d’une pièce emmurée, libérant soudain la vision pour un paisible paysage de campagne et son clocher et ses vaches et ses vélos dévalant la vallée au loin, et il fit un petit sourire de contentement, mit le bon dans sa poche, haussa discrètement les épaules, et partit, se disant qu’il pourrait toujours passer un peu plus tard, avec le bon.
mercredi 2 septembre 2009
Intervilles
Intervilles, si je me souviens bien, c'est en général une compétition avec Lunel contre une autre ville. Il y a un costaud avec un foulard et un béret rouge, il croise les bras et fronce la moustache car il doit répondre à une question culturelle. Puis il y a une vachette qui défonce des décors en carton. Des types grimpent sur une pente qui glisse avec des bâtons en bois, à un moment un des types glisse jusqu'en bas en gesticulant, il s'écrase dans l'eau. Il y a un tronc d'arbre en plastique au dessus d'une piscine, puis une sorte de teletubbie savonné qui s'agite par ailleurs, dans l'autre sens, des types qui glissent et tombent dans l'eau savonneuse de la piscine, et c'est mon moment préféré. On ouvre une porte de toutes les couleurs, et surprise, il y a caché un type grimé qui tombe aussitôt en glissant. Guy Lux parle des enfants qui ne partent jamais en vacances. Pourquoi ils font ça, c'est bien les vacances quand même. Je ne connais pas Lunel, ni l'autre ville, mais il y a soudain une sorte de halo international autour d'elles, du fait de la compétition, un peu comme France-Allemagne, avec Harald Schumacher dans le rôle de la vachette, et le pauvre Patrick Battiston dans le rôle du carton. Au début, je me dis que je supporte Lunel, mais quand Lunel commence à gagner trop, je suis pour l'autre ville, Dax, mettons, pour le suspense. Il y a la question culturelle sur du fromage de Dax, qui est un peu l'épreuve-reine, et c'est franchement étrange comme hiérarchie des épreuves, tomber dans la piscine c'est plus distrayant, mais bon.
Après, le temps a passé, et la décadence est venue. Les gens ont cru que le coeur du concept, l'essence même d'Intervilles, c'était la vachette, alors qu'à l'évidence, c'était de tomber dans la piscine. Et ça, seul moi l'ai compris. Ce choix malheureux a étouffé toute la magie des joutes de Lunel contre l'autre ville. Guy Lux en est mort. Un calme plat a régné sur les piscines du monde, et les décors en carton se dressent toujours, intacts et tristes, comme des paysages lunaires, à Lunel.
La faute vient des dirigeants parisiens qui, du haut de leur bureau en métal, indestructibles structures sur lesquelles viendraient s'abîmer en vain de fragiles vachettes, considèrent qu'il n'y a d'amusements possibles pour les provinciaux que dans les ferias méridionales. Ils ignorent, méprisent superbement, la cascade poétique dans les piscines, le pantomime de l'homme à tête de poulet qui se viande, élément fondateur de toutes les enfances du monde. Une preuve de ce manque cruel dans l'inconscient collectif est perceptible dans l'apparition d'une génération de jeunes talents de la Natation Française. Dans les piscines olympiques, habillés en maillot de l'aérospatiale, moteurs de muscles, hommes-canons, femmes-torpilles, ils cherchent à coups de records du monde le souvenir perdu du rire primordial.
Après, le temps a passé, et la décadence est venue. Les gens ont cru que le coeur du concept, l'essence même d'Intervilles, c'était la vachette, alors qu'à l'évidence, c'était de tomber dans la piscine. Et ça, seul moi l'ai compris. Ce choix malheureux a étouffé toute la magie des joutes de Lunel contre l'autre ville. Guy Lux en est mort. Un calme plat a régné sur les piscines du monde, et les décors en carton se dressent toujours, intacts et tristes, comme des paysages lunaires, à Lunel.
La faute vient des dirigeants parisiens qui, du haut de leur bureau en métal, indestructibles structures sur lesquelles viendraient s'abîmer en vain de fragiles vachettes, considèrent qu'il n'y a d'amusements possibles pour les provinciaux que dans les ferias méridionales. Ils ignorent, méprisent superbement, la cascade poétique dans les piscines, le pantomime de l'homme à tête de poulet qui se viande, élément fondateur de toutes les enfances du monde. Une preuve de ce manque cruel dans l'inconscient collectif est perceptible dans l'apparition d'une génération de jeunes talents de la Natation Française. Dans les piscines olympiques, habillés en maillot de l'aérospatiale, moteurs de muscles, hommes-canons, femmes-torpilles, ils cherchent à coups de records du monde le souvenir perdu du rire primordial.
lundi 31 août 2009
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