lundi 30 juin 2008

Fins de moi

Ce sont des barres grises, on y habite, c’est comme ça. Ce n’est ni triste, ni gai, un peu impressionnant quand même parce que remplies d’inconnus, et les inconnus, ça intimide. J’ai huit ans, je me dis c’est juste comme ça. Il y a un ascenseur pour les étages pairs, un autre pour les impairs. Nous habitons au quatrième, l’ascenseur des impairs, c’est l’inconnu, c’est en face, c’est de l’autre côté du mirroir. Parfois, je le prends, je sors au cinquième et je descends d’un étage, vite, c’est le frisson, c’est comme si j’étais une souris dans les rouages du monde ; je glousse. J’ai du mal à écrire que ça sentait la pisse, parce que ça fait glauque expliqué ainsi, ça ne l’était pas, ça puait juste, ce n’était pas agréable, c’était juste comme ça. Pour aller à l’école, on prenait l’ascenseur pair, on se disait bonjour quelle horreur ça sent encore la pisse monde de merde.

J’imaginais le type qui part du quatorzième, le grand frisson, il se dit allez, quitte au double, banco, bingo, alors je la sors et je pisse sur le mur de moquette, tandis que l’ascenseur dévale, la pisse s’écoule entre les jambes, j'écarte les chaussures, si ça s’arrête à l’étage et que le colonel ouvre la porte, c’est mort, foutu, mais non, la voie est libre, c’est bon, j’ai tout pissé, et le type il sort de la cabine et court sur la pelouse pelée comme s'il avait scalpé l'immeuble.

Il y a les parkings souterrains. Vastes hangars sombres, silencieux, ponctués de voyants faiblards. J’y rentre, seul, suite à un cache-cache ou un jeu de guerre. Des portes métalliques en rangs, comme une allée des tombeaux de rois. Les lueurs qui vacillent, mes pas résonnent. C’est le frisson. Il n’y a plus rien de rien, je suis dans les rouages. Je descends d’un niveau. Encore un. Encore un. On peut commencer à imaginer des monstres telluriques, des gens mi-fantôme égarés au triage infernal, cherchant leur chemin vers leurs supplices, parmi les grottes et les tunnels. Il n'y a tellement rien que ça ne serait même pas drôle de pisser contre un mur, même si on trimballait des pleins seaux d’urine. Il n’y a plus d’escalier pour descendre. C’est le fin fond de l’univers. C’est le grand frisson. Je ne trouve pas d’Eurydice, juste un extincteur. C’est comme ça.

Les portes des garages, ordonnancées, scellées, caveaux de tôles. Sauf un. Un garage ouvert, tout au fond. Un espace obscur, on voit trainer un chiffon graisseux par terre. Des planches. Je m’approche, est-ce qu’on n’entendrait pas un sabbat sous un soupirail ? Rien. C’est comme ça. On dirait que le silence va me taper sur l'épaule. Alors je cours, je fuis, je monte les étages vers le jour, je m’évade, avec mon short et mes sandales, et je suis de retour sous le ciel.

Je le connais, moi, le ventre du monde. Pinocchio dans la baleine de pierre. J’appuie sur le bouton de l’ascenseur des pairs. Je lorgne du côté des impairs. J’échafaude l’ombre d’un plan, peut-être un jour, y pisser, moi aussi. Sortir sauvagement mon zob et pisser sur la moquette de mur, en murmurant triomphe et puissance. J’étudie l’entrée des impairs farouchement, comme un opulent casino.

vendredi 27 juin 2008

Les pétrons de la jeunesse

A cet instant précis, le 17 juin à 21h et quelques, je viens juste d’arriver chez Monsieur Romano, je suis en retard, je fléchis les genoux pour m’assoir sur le canapé, des bières à la main, encore imprégné de l’air frais du dehors. Je dis : « Ah quand même, espérons qu’on va passer une bonne petite soirée ! », mes fesses effleurent à peine le coussin, je ne suis même pas vautré qu’Eric Abidal se prend un carton rouge, à la télévision, consternation, penalty, but. Quand j’ai pleinement fini de m’assoir, c’est déjà plié. J’ai mon pack à la main, encore emballé sur les genoux. C’est plié comme nos jambes sur le canapé, comme Monsieur et Madame Plié ont un fils, Bernard Plié. Eric Abidal à la télé fait plein de gestes avec plein de bras, pour exprimer sa vaste incompréhension. Je dis : je vais peut-être rentrer chez moi directement, en fait. Je fais mine de me lever. C'est ça de confier les clefs de sa soirée à des sportifs.

Puis nous rions z’à gorges déployés. A tel point qu’on pourrait s’appeler monsieur et madame Déployés ont des fils comment l’appellent-ils ? Georges. Parce que Georges Déployés.

Monsieur Romano est légèrement italien sur les bords, prétexte fallacieux pour vouer un culte déraisonnable à la pizza et tomber par terre en toute circonstance, grimaçant de douleur, tout en s’empoignant le tibia. La dernière fois qu’il est sorti de son indifférence footballistique, en l’an 2000, c’était pour supporter les azzuri (comme disent les journalistes sportifs pour changer, comme on dit aussi les bataves, les teutons, les oranjes, la selección, la seleção, la selektion, la επιλογής, la выбор, la Roja, histoire de ne pas faire des répétitions). Monsieur Romano nous avait aidé à déménager, et le soir, c’était finale de l’euro 2000. Parmi nos cartons et après l'effort, il se réjouissait bien légitimement de voir ses favoris gagner, exprimant sa joie en se roulant par terre, grimaçant de bonheur, le tibia empoigné d'amour. C’était avant que Wiltord n’égalise.

Cette année, huit ans après, il a décidé pour une fois de supporter les bleus, c'est-à-dire les azzuri en français, pour qu’on ne finisse pas la soirée à se taper, enfin, moi à le taper, lui à se rouler par terre en s’empoignant le tibia. Madame Romano lui dit alors : tu ne porterais pas un peu la poisse, toi ?

Supporters aussi joyeux que dans une crypte, nous agitons nos reliques en guise de fanion. Puis nous devisons. J’affirme : si on se qualifie, là, ce soir, je rentre chez moi nu. Je te le promets. Il me dit : quand même, fais attention, tu te rends compte que tu as tout le boulevard Barbès à traverser ? Tendre inquiétude. Douce précaution. A ce moment, là, précis, paf, but, 2 à 0. Tout le monde fait plein de gestes d’incompréhension, sur le terrain, avec des tas de bras, avec presque pas de murs. Les italiens font des monticules d'italiens pour se réjouir. C’est plié, comme Bertrand Plié, son fils. Je dis oui, si on se qualifie, je rentre chez moi nu, avec une fanfare brésilienne de danseuses nues.

Je me souviens vaguement de la demi finale France-Portugal en 1984, on était allé sortir le chien, après, avec mon beau père, il était de bonne humeur, pour une fois. Il faisait doux, ça avait été une bonne idée de confier sa soirée à des sportif.

Avec le foot, j'ai l'impression d'être une sorte de chien qui revient sans cesse remuant la queue malgré les sceaux d'eau reçus. Au collège, j'ai maudit ce sport collectif de bourrins. Quand les capitaines déguillaient pour constituer les équipes, j'étais dans les derniers à être choisis, parmi le gros, l'ado-tronc et le correspondant croate. Les équipes étaient constituées d'un gardien, qui se la jouait à mort avec ses gants démesurés de moule à gaufre, de deux défenseurs et de huit avant-centres. J'étais souvent parmi les défenseurs, poste pourri, besogneux, ingrat ; je voyais parfois arriver sur moi les huit attaquants adverses, ivres de rage et de gloires sexuelles, qui s'hurlaient les uns les autres : "Arrête de jouer perso ! Fais la passe !" dans l'espoir de marquer eux même le but, tandis que les huit attaquants de ma propre équipe patientaient au loin, autour du gardien adverse, tous hors-jeu, dans l'attente d'une contre-attaque.

Un des attaquants de la horde tirait un pétron de toutes ses forces. Si je me trouvais au milieu, ma tête était emportée, je sortais anéanti du terrain, remplacé aussitôt par moi-même, faute de remplaçant. En face, mes huit attaquants plantés dans les cages adverses, comme au bal musette sous une tonnelle, se lamentaient en short. Il y avait avec eux l'autre défenseur, le correspondant croate, ambitieux, qui tentait le coup de l'ascenseur social en désertant son poste d'arrière pour évoluer secrètement en attaque, derrière les filets.

Malgré tout, j'y reviens. Ce que j'aime bien dans le foot, c'est que le temps passe plus vite que pour nous. Les équipes changent. Les joueurs vivent quinze ans, et nous, comme des arbres, ou des tortues, on se divertit de ces carrières successives, de leur gloire et leur crépuscule. Moi, on m'appelle jeune homme, alors qu'un footballeur de mon âge, c'est une sorte de retraité chauve, du genre Zidane.

J'ai, dans un accès incontrôlable de lyrisme, une crise aigüe de Werther's Originalisme qui se produit parfois depuis deux ans et demi, montré cinq minutes de football à kéké, à la télévision. Il a voulu jouer avec moi, après, inspiré par ces images. C'était simple : il fallait courir vite en direction du ballon, et se casser la figure, puis après, courir, se jeter sur le lit, et se casser la figure, sans toucher le ballon, en faisant "arg !", sauter sur le lit, faire des bonds, se casser infiniment la figure les uns sur les autres. Le 17 juin à 20h50, me semble-t-il, juste avant que je parte chez monsieur Romano pour voir le match, il m'a dit pour la première fois un truc, quand je l'ai embrassé dans son lit : "Je t'aime papa", paf, comme ça, comme dans les films où le gentil meurt à la fin. Je suis passé au Champion, encore scié comme un rondin, je suis arrivé chez Monsieur Romano, et paf, Eric Abidal s'est pris un carton rouge.

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mercredi 11 juin 2008

Louise Labbé attend un vieillard emmitouflé dans une énorme combinaison étanche avec un chapeau

J’étais justement en train de me dire : « je crois que je me suis un peu éloigné des blogs en ce moment. » Je ne publiais pas grand-chose. Du travail, des répétitions musicales, des questions sur ce support, sur mes limitations, une baisse de régime niveau idées. Un vieux doute, celui de faire tous les jours les mêmes billets, une fois sur mon fils, une fois le billet rigolo, puis le billet émouvant avec un chien qui meurt, avec au bout de tout ça, quoi, juste un prix Nobel de Littérature, et après ? Le succès, la gloire, une poste haut placé chez Wikio, et après ? L’alcool, l’orgie, l’achat de nombreuses voitures puissantes et après ?

Cette baisse de régime, cet éloignement, je les voyais comme un moyen de continuer en douce. Gagner une tranquillité d’esprit, moins bloguer, moins m’acharner, m’assoir sur le fauteuil de l'oubli ou regarder le foot, et discrètement, et une fois tout calmé, dans un mois ou deux ou jamais, prétendre à nouveau. Candidater au beau billet. C’est intéressant aussi, se dire : je me suis pressé comme un tout petit citron, il en est sorti une dizaine de billets dont je suis très fier. Des choses que je n’aurais tout simplement pas faites sans ce blog. Mieux que rien. Prix Nobel.

Après, je me retrouve – volontairement, et pour me justifier – dans une polémique (là je suis censé mettre des liens, joker). Je n’aime pas les polémiques. Cela m’empêche de bloguer. Cela m’empêche de finir ma salade à midi. C’est ahurissant quand on connait mon amour pour la salade de gésier. Quand mon fils me demande comment s’appelle le ballon en mousse, je mets une minute pour dire la réponse, pourtant évidente : « Fred. »

Je ne dis pas ça pour me poser en victime, même si, on l'aura compris, je vis ça comme une désillusion, je dis juste qu’une réponse virulente de ma part est impossible. Ça me saoule, je ne vois pas comment enchainer après sur les billets qui fermentent dans mes brouillons. C’est autre chose qu’une histoire de bisounours.

Là, j’imagine que ça se calme. J’ai quand même pu expliquer que je ne suis pas un maboule sans conscience, et je ne prends plus ceci comme un bombardement intime, mais une péripétie supplémentaire de la vie des blogs. Depuis une heure, j’en rigole. Mon grand je me dis, des gens que tu aimes bien, et qui t’aimaient bien, ont cru que tu mettais des mots clefs pédophiles, man. Pour être connu, man. C’est le dentiste toute la journée, man. C’est la gastro sans rien qui sort, man. C’est le grand moment où toute unanimité devient impossible, où tu sors, tu te montres, et on te trouve moche, man. C’est le moment lyrique où les cent-vingt secondes d’inconscience, d’absence, où tu dérapes, tu les payes cash. Man. Tant pis ! Un tant pis d’une tonne. Un tant pis au cube. Ceci m’a permis une chose. Comprendre ce que vit Britney Spears (absolument habillée, pour le coup).

dimanche 1 juin 2008

Des fourmis sur la lune

Les fourmis travaillent dans leur fourmilière. Soudain, une s’arrête et dit : nous sommes quand même des fourmis, non. Vous avez vu l’organisation incroyable de notre société ? Ses rouages huilés, cette administration silencieuse et disciplinée, comme si nous n’étions qu’un seul corps, cette force de développement, cette recherche de ressources, tout ça avec seulement des hormones ? Oui. Nous sommes au bord de commettre une civilisation, à l’heure actuelle.

Nous construisons des fourmilières robustes. Certaines ont des systèmes de ventilations. Nous sommes réputées pour ça. L’expression travail de fourmi est entrée dans le langage courant.

Nous pourrions peut-être faire une île de Pâques ? Dresser de grandes têtes de fourmis en direction du soleil, à l’équinoxe ? Une autre lève les yeux, et voit au zénith le croissant brillant ; les fourmis décident d’aller sur la lune. Elles s’attellent à la construction d’une fusée. Nous avons bien été capables d’ajouter des galeries de ventilation dans notre fourmilière, vous vous rendez-vous compte, des insectes ! Les taupes ne savent pas faire ça. Non, on murmure dans la foule, les taupes ne savent pas. Elles vont dans la terre, bêtement, pour dormir, médiocrement.

Le plus difficile est le moyen de propulsion. Une fourmi dit doctement : l’astre lunaire est incroyablement élevé, pour nous y rendre, il faut nous propulser. C’est le problème majeur, nous nommerons ceci le problème A. Une autre ajoute : et longuement, car le périple est incroyable, plusieurs fois la distance fourmilière-terrain vague. Le meilleur moyen de nous élever est de nous propulser suffisamment longtemps pour libérer l’appareil fourmilier de la gravité terrestre, quitter l’atmosphère, atteindre la lune. Il faut aussi gérer les galeries de ventilation dans la fusée, même hors de l’atmosphère. C’est le problème B. Et si on se trompe, et qu’on se pose sur le soleil, demande une fourmi, nous allons tous brûler ? Et pour atterrir sur le satellite, fait une autre, ne faut-il pas prévoir un système de propulsion inverse, destinée à freiner notre course dans la dernière étape ? L’atterrissage est le problème A prime.

Les fourmis sont capables de porter une charge sept fois plus massives qu’elles. Spectacle dantesque, ces ouvrières rassemblent branches, cailloux, feuilles, bouchons de bouteille en plastique, canettes. La structure incroyable s’élève peu à peu, bâtiment dément dans l’horizon de la fourmilière, ossature de bois complexe, système de ventilation formé d’une indescriptible dentelle de galeries. Un chien passe, il manque d’écraser la fusée. La panique les gagne, elles courent toutes les unes après les autres, sans plus aucune dignité, sauve qui peut, lâchons les hormones. Heureusement, l’animal s’en va.

L’heure solennelle est arrivée. Le contremaître fait un discours vibrant : nous nommerons le vaisseau Fourmi 1. Arrivées sur place, nous rebaptiserons l’astre Fourmilière 2. Puis elles se rassemblent dans l’appareil, vérifiant minutieusement les galeries de ventilation. Le verdict est heureux : la ventilation fonctionne à merveille. Une fourmi fait le compte à rebours, ordonne : décollage. Rien ne se passe. La navette ne décolle pas. Tout reste cloué au sol, cruellement. Elles vérifient sans faiblir chaque recoin des systèmes de ventilation, la carlingue, son fuselage. Je crois que nous avons un incident fatal avec le problème A, ce qui rend tout décollage impossible.

Au bout d’un moment, d’un long moment, elles descendent de leur structure, et hagardes, elles reprennent le travail.

Ce n’était que des fourmis.

vendredi 30 mai 2008

Les coussins de l'oubli

Elle est arrivée avec un grand sac en papier contenant deux coussins gris et grotesques. J’ai regardé ces choses débordants du sac, et j’ai demandé d’où ces horreurs pouvaient bien sortir. C’est une affaire ! M’a-t-elle dit. Quinze euros les deux, au lieu de cinquante euros l’un. Je les ai examinés, songeur, palpant leur corps mou – et cher. Comment un coussin peut-il coûter cinquante euros ? Je les ai tout de suite trouvé antipathiques, hautains, snobs. Monsieur coûtait cinquante euros, à la base. Elle les a abandonnés sur le petit fauteuil, les deux gros coussins gris et poilus, c’était horrible, ils étaient semblables à des bâtonnets de chats siamois panés.

J’ai méprisé ces coussins. J’ai dénigré ces objets hors de prix mais soldés. Le chat, presque machinalement, guidé par un instinct de mollesse sûr, s’est enfoui entre les deux, pour y poursuivre sa sieste perpétuelle. C’est lorsque les chats naissent qu’on leur dit : repose en paix.

Le chat était gris également ; je ne l’ai pas vu quand, un soir, las de courir pour aller voir si j’y étais, j’ai décidé de m’asseoir sur le fauteuil. Je n’aime pas m’asseoir sur le fauteuil. Le fauteuil, je l’ai trouvé dans la rue. Il était neuf, et propre. J’ai marché avec le fauteuil englobant ma tête pendant un moment, me dirigeant en suivant les mollets de ma petite famille qui me devançait. Les gens étaient surpris, un enfant a dit : regarde le monsieur, il a un drôle de chapeau. Kéké était fier, son père avait un fauteuil sur la tête.

Je me suis donc assis sur le fauteuil, parmi les coussins affreux ; et le chat. Le chat a miaulé sous mes fesses, se demandant s’il était mort ou non, ce qui n’aurait de toute façon pas changé grand chose à son rythme de vie.

Je n’aime pas le fauteuil car il est au milieu de la pièce, planté là pour ainsi dire. Je n’ai pas une tête à m’asseoir sur un fauteuil. Une chaise, oui. Un canapé, également. Un pot, pourquoi pas, mon fils m’a encouragé à l’imiter, mais le pot, bien trop étroit pour mon fondement, m’a fait mal. Pourtant je me suis assis, sur le fauteuil, sur les coussins détestables et le chat. J’ai pris un livre.

Je n’aime pas lire sur le fauteuil. Sur le canapé, oui. Avec mes chaussettes mortifiant le nez de l’autre chat fossilisé sur l’accoudoir, pourquoi pas. Dans le lit, également. Mais sur le fauteuil, planté là, parmi les chats, les coussins, la pièce, le monde, le cosmos, j’ai l’impression que la porte va s’ouvrir et que l’arracheur de dents va m’apparaître en souriant, avec ses yeux fous, ses lèvres minces, pour dire : « alors, monsieur, venez, on va vous changer la mâchoire pour vous en mettre une en plastique ».

Kéké aime bien ces coussins. Avec son petit tracteur, il parcourt l’étendue des poils gris, il le fait avancer lentement, les poils ploient sous le véhicule, comme dans un champ, je lui demande ce qu’il fait, il me répond qu’il moissonne. Dans mon fauteuil trouvé mais propre, parmi les coussins chers mais soldés, sur mon chat mort mais vivant, je détourne les yeux de mon livre, et je rêve. Je me rappelle comment nous avons joué, tout à l’heure, avec mon fils. Il était fasciné de me voir transformer ma main en dépanneuse, saisir les voitures avec une magistrale pince de doigts avec des bruits déments de forge ; pris dans l’enthousiasme du jeu, nous avons déployé une armada de dépanneuses, déplaçant absurdement des centaines de voitures, pour les déposer encore au même endroit. Toujours dans sa rêverie, il a observé ma main quelques instants, avant de conclure : la dépanneuse est poilue.

Le fauteuil m’accueille régulièrement maintenant, mes fesses retrouvent leur écrin capitonné, et le temps peut passer, le chat miaule quand il peut reprendre son souffle, parfois il pleut, l’orage gronde. Dans un épisode d’Ulysse 31, le navigateur barbu mais spatial manque de s’asseoir dans le Fauteuil de l’Oubli, triste meuble fomenté par un Chronos, un Saturne ou je ne sais plus quel Uranus. J’ai l’impression que, assis, posé, mes fesses sont confortables, j’ai l’impression aussi que rien ne nous lie infiniment et que, piégés dans la gangue de nos corps, nous disparaîtrons seuls et sévèrement séparés, malgré la force de nos étreintes et de nos jeux, alors dans un élan de bonté, je me lève, et je libère le chat, qui s’étonne encore de se mouvoir. Je m’imagine, en cendre et figé, dans un Pompéi des temps modernes, surpris par la fin des temps ; les archéologues d’après l’Apocalypse me surnommeraient Homo Fauteuillus Fauteuillus. Je me replonge dans l’abîme du livre et la soirée peut finir.

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samedi 24 mai 2008

Oh!91 perdu en mer

Tu te demandes ce que je fais au milieu de l’océan, agrippé à un morceau de bois. J’ai fait naufrage, et je dérive, seul, dans l’immensité bleue et liquide. Porté par les vagues, j’essaye de garder espoir. Je sais, j’aime l’eau, mais là, c’est vraiment un peu trop pour un seul homme.

Soudain, j’entends une détonation dans les profondeurs, et une grande gerbe d’écume jaillit non loin de moi. Des morceaux de métal apparaissent tout autour, je crois reconnaître sur un des débris le nom d’un bâtiment russe. Je ne me trompe pas. Une centaine de marins, torses nus, surgissent à la surface, coiffés de leur pompon. Leur sous-marin vient de faire naufrage. Quelle surprise ! Stupéfaction.

Heureux que ma solitude soit enfin dissipée, je tente habilement de nouer le contact. Piotr ? Dis-je. Une dizaine de marins russes tournent la tête vers moi. Je m’approche en nageant, nous nous connaissons ? Tournoi d’Echec de Petrograd ?

La faim, le froid, se font sentir. Nous tentons de pêcher maladroitement les poissons qui nous frôlent. J’en ai attrapé un, et un gros ! crie soudain Piotr, fier de lui. Moi aussi, réponds-je. Mais ce ne sont pas des poissons. Je le lui dis. Zut, dit-il, c’est dommage. C’était une belle prise. Nous aurions eu à manger pour un moment.

Pris l’un et l’autre par le sexe, nous n’osons pas nous libérer. Mais ce n’est pas désagréable. Force est de le constater. Nous nous caressons longuement. Un marin, devisant sur la faune aquatique disponible sous cette latitude, demande à son camarade : Capitaine, est-ce vrai que certains requins sont attirés par l’odeur des sécrétions corporelles ? Balivernes, répond-il en éclatant de rire ! Pourquoi pas par le sperme tant que nous y sommes ! Alors, nous libérons dans l’océan nos jets longs, puissants, fournis. Autour de nous, de vastes ailerons émergent à la surface.

mercredi 21 mai 2008

La performance

Nous sommes dans une tour. Une interminable tour, ponctuée par des petits bureaux désespérément identiques, à chaque étage. Une tour sans fenêtre. Un monde climatisé. Des couloirs identiques, sans fin. Nous bloguons. Nous bloguons pour le bonheur des gens. Sur les bureaux, il y a parfois des plantes vertes, des petits portraits. Ce sont des portraits d’autres blogueurs.

J’attends en bas, près de l’ascenseur. Je porte des grosses lunettes. C’est obligatoire, c’est l’uniforme des littéraires. Je constate qu’au premier, des employés montent la garde à l’entrée de leur plateau. Ils vigilent.

Le chef passe entre les rangs. Il regarde les courbes. L’axe des abscisses indique les jours, l’axe des ordonnées le taux de « très beaux billets ».

Nous bloguons pour le bonheur des gens. Parfois, une rumeur circule. Le câble qui conduit à l’extérieur serait débranché. Le monde externe ne nous entendrait pas. Ils ne seraient pas au courant. Toutes ces informations ! Ce n’est pas possible ! Une si haute tour ! Nous la verrions de loin.

Le chef me dit : « Balmeyer, qu’est-ce que vous faites là, à regarder des photos de chiens ? » Je réponds : « j’écris un très beau billet sur mon chien ! Oui !
- Depuis combien de temps n’avez pas fait de Kéké ? Il faudrait vous y remettre. Le Kéké, ça marche bien, c’est familial.

Je baisse les yeux, un peu comme ma courbe de très beaux billets.

J’ai quelques lignes, elles ne me satisfont pas du tout.

« Le chien court dans le pré ».

Mon voisin porte une barbe blanche. C’est Victor Hugo. Ce n’est pas facile, il blogue comme un Dieu. Je l’entends, taper frénétiquement « Waterloo, Waterloo, Waterloo, Morne plaine ! ». Il chantonne, il sifflote, il est content. Moi je regarde mon écran. Rien. Les courbes baissent. Mon taux de très beaux billets s’écroule comme un attaquant italien dans la surface de réparation, c’est dommage, je venais juste d’avoir une prime de série.

Il faut s’accrocher. Il faut voir large. Se distinguer du commun. Pourquoi un seul chien ?

« Les chiens courent dans le pré. »

Tout de suite, ça pose son pré. On l’imagine, ce grand pré, avec des tas de chiens, avec presque pas de murs. Non loin de moi, j’aperçois Victor Hugo en train de bloguer debout. Il murmure : « je vais bientôt publier ! Ça va poutrer, les amis, je vous raconte même pas ! » Tout le monde l’envie. Un tel bonheur, ça ne peut rendre que triste. Il va avoir sa promotion. C’est Victor Hugo, quand même. C’est facile pour lui.

Moi de mon côté, je m’accroche. Sus à la médiocrité ! Je me rappelle ce que me disait ma mère. Si tu travailles bien à l’école, si tu crois en ton rêve, un jour aussi tu pourras devenir un blogueur.

« Des centaines de chiens courent dans des centaines de prés. »

Voilà ! Du lyrisme ! De l’envergure ! Du théâtral ! Il faut inventer des mondes, produire des populations, dresser des décors comme des barricades ! Comme le disait mon mentor, multiplie les prés, les chiens viendront avec !

« Les milliards de chien de la vie courent à perdre haleine dans les prés sans fin de la fatalité ! »

Moi aussi je suis debout ! Victor Hugo, prend garde, la relève du blog arrive ! Mais Victor Hugo, lui, est déjà dressé sur la table, sa cravate autour de la tête, il clame, il scande, il martèle sa poitrine : trébobillé ! trébobillé ! trébobillé ! Une ronde se forme autour de nous, comme dans les prisons. Ils agitent leurs mains pour nous encourager. Ils font des paris. Deux contre un pour Victor Hugo. Cent-cinquante contre un pour Balmeyer. Attends VictorH75, t’as pas tout vu. Ouais. Parce que les chiens, les prés, et la course, c’est mon rayon. Toute ma vie, j’ai eu des chiens. Toute ma vie, ils ont couru dans des prés. C’est facile pour moi.

« Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! Morne pré !
Dont l’herbe est parcourue par des chiens déchaînés !
Les chiens de l’Empereur se nomment tous Médor !
Meute considérable de jaunes labradors !
Ils courent au couchant sous la voûte vermeille !
Ils bondissent rêvant des futures gamelles !
Leur langue déployée comme un fanal au vent
Claque sur leur bajoue dans leurs bonds étonnants »

Silence. Victor Hugo se prend la tête entre les mains. Il comprend que son crépuscule est venu. Waterloo, ce billet, il l’avait déjà publié en 2006. Ils s’en sont rendu compte grâce à Technorati. Je me lève, et je triomphe : Nique ta mère, Victor ! Je ris à gorge déployée. Pour moi, je sais ce qui va venir : d’innombrables chaînes en or autour du cou, des chevalières dans les doigts, parcourir lentement les rues avec des femmes sublimes en maillot de bain assises dans la Cadillac rose, fredonnant : « Il assure un max, yeah ! Avec ses très beaux bi – yeah ! »

Là, impitoyablement, les employés s’emparent de Victor Hugo, lui arrachent ses lunettes, lui retirent sa fausse barbe, et le traînent dans la cour des suppliciés. Ils le lynchent ! Ils le lapident ! Ils vont le clouer au poteau ! Et Victor Hugo, d’implorer : « si vous m’attachez, au moins, mettez un lien ! »

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y...