mercredi 29 avril 2009

Autoportrait en réveillon (1/2)

Ce blog a deux ans. J'en fais donc deux billets "réveillon du Nouvel An". Le réveillon du Nouvel An, en général, c'est seul moment de l'année où l'on a pas envie de faire la fête. On est fatigué, on vient de vivre toute une année, une complète, sans congé d'existence. On se force, pour marquer le coup, avec un mirliton dans la narine, puis on baille, puis on va se coucher à 23h. Ou alors on vomit. C'est certes une vision très personnelle du jour de l'an, je le concède.

Célébrons les deux ans de mon blog avec moi. Lorsque j'ai démarré ceci, c'était dans l'idée de faire une sorte de forum. Une sorte de forum où un inconnu ne viendrait pas effacer ma tirade sur les rillettes nucléaires un mois après, jugeant qu'il fallait nettoyer, trier, archiver, compacter, les conversations. Une sorte de forum-jouet dont je serais maitre de tous les boutons. Brouillon. Publier. Supprimer.

Les rillettes nucléaires.

Dans les forums, il y a des messages inconséquents, sur la choucroute et le Parlement Européen, il y a des débats où l'on s'emporte, qui ne servent à rien, où personne n'est d'accord, où l'on fait valoir son expérience en choucrouterie et ses diplômes en parlement européen ; où quelqu'un part, alors, pour toujours avant de revenir à jamais, et claque la porte, en partant, et puis en revenant aussi.

Où le contradicteur traite l'autre de nazi, où le type de passage dit ironiquement que tous, autant qu'ils sont, sont bien vains de perdre leur temps dans de tels échanges et s'en va rejoindre, tel un prince, la vraie vie qui n'est pas vaine, elle, avant de revenir sur ses pas constamment, continuellement, inconfortablement de passage.

Il y a ceux qui disent que c'était mieux avant, s'en vont sans claquer la porte, et réapparaissent pour faire des clubs d'anciens. Il y a les nouveaux qui trouvent les anciens hautains et vitupèrent contre ces cercles fermés, fustigent les élites et les puissants et leur soif de pouvoir, avant d'entrer dans le cercle et d'égrener des anecdotes de vétérans, le commentaire entendu. Ceux qui sont dedans, ceux qui sont dehors. J'aimais bien les forums.

Ce que j'aimais bien, dans les forums, aussi, c'est qu'au fond, ils n'appartiennent à personne. Il y a, bien sûr, les modérateurs, qui modèrent, qui organisent, tempèrent, ou sanctionnent, ceux qui menacent et prennent des mesures de rétorsion. Il y a les modérés, qui coopèrent, ou qui se rebellent, les modérés oppressés, qui luttent et brisent leurs chaines incessamment, les modérés outragés, oui mais les modérés libérés. Partent en claquant la porte. Puis reviennent du vide, où il fait peur, et deviennent modérateurs à leur tour. Les modérateurs et les modérés, main dans la main ; mais au fond, le forum n'appartient à personne.

J'avais envie d'en avoir un, mais concrètement j'étais paralysé par le ridicule du forum où l'on est tout seul. C'est ainsi. Comme dans la station balnéaire glaciale, en décembre, où un DJ emmitouflé lance dans la salle béante du Macumba Night : alors ça va ? C'est déprimant.

Le blog appartient à quelqu'un : vous. Vous vous dites : je suis seul, et ils sont tous.

...

J'avais envie d'avoir un forum, parce que je n'ai rien à dire de particulier. Un forum vous sied comme une pantoufle pour ce genre d'existence. Un blog est déjà plus chaussure neuve, dans l'esprit. Déjà plus l'attitude réveillon : vous dites, me voilà, et maintenant. Vous existez comme pour marquer le coup.

Je n'ai rien à dire de particulier. Parce que j'aime surtout le bruit de la conversation. Le bruit des autres, de moi. Ce flot de syntaxe qui ronronne comme un boulevard périphérique, bruyant, lumineux, épuisant, lancinant, hypnotisant.

Le blog, cette sorte de plein de vide, vide-grenier verbal, est en fait un genre de liquide qui ne fait qu'épouser la forme du contenant, il est si fidèle à l'état des choses : un bruissement. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde est en colère contre cette contingence. Contre cette superficialité. Contre ce puzzle d'égos. Contre ce langage, primitivement là, qui se branche fiévreusement, qui s'emballe. Comme s'il y avait autre chose ! Je me sens en l'aise dans ce simulacre haute fidélité du rien total, ce simulacre du simulacre. D'où d'ailleurs l'amusante ambition panique que l'on sent frémir parfois, ici ou là, en réaction, ce désir de notabilité, de respectabilité, d'expertise.

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Le blog, en ce moment, m'agace surtout, me plait pas mal, aussi. En tout cas, il est toujours aussi fascinant. Fatiguant à force d'être fascinant, comme une grosse bestiole tapie quelque part, dont je serais le Frankenstein. Personne ne me demande rien, cette bestiole est là, c'est comme si Caïn avait fabriqué son Oeil, il ne se sent pas de l'écraser du pied, comme ça. Je prends le petit coffret où je l'ai rangé, je l'ouvre, et évidemment, il est là, l'Oeil, c'est son travail de l'ouvrir, de me regarder. Il me teste.

...

Comme tout le monde, les raisons de le faire sont multiples. Elles coïncident ou se succèdent, elles se combinent. Elles évoluent, aussi. Envie de s'amuser. Envie d'être aimé (insister, qu'en s'exposant ainsi, l'on se moque du regard des autres). Envie de se distinguer, de choquer, de provoquer ; le grand corps mou de l'univers, frigide ; la grande copulation incontrôlable. Le formidable réflexe libidineux d'introduire, d'engendrer, de croitre. Plaire. Déplaire. Beaucoup nier, en bloc. Faire semblant que tout vient tout seul.

En ce moment, honnêtement, j'ai quitté l'atmosphère, je suis content avec mon blog, je suis en orbite, je tombe dans le vide comme un corps absolument céleste. Je ne suis pas toujours visible à l'oeil nu. Je suis dans la masse cachée du cosmos. Je peux écrire tout ce qui me passe par la tête, comme là, n'importe quoi, je suis la vache qui me regarde passer avec stupéfaction. En fait je n'attends plus rien du tout, du blog : ça semble triste comme phrase, c'est ce que disent les gens désespérés, mais c'est ce que disent également ceux qui sont comblés.

...

Je n'aime pas l'authenticité, c'est dégoutant. Se livrer, se raconter, en toute sincérité, en toute franchise, chasser le naturel pour accrocher sa grosse tête taxidermée au dessus du lit. Chasser le style pour trouver le véritable, le simple, le pur, le brut, le primitif, le primordial ; au secours, pitié.

Il n'y a rien de moi dans ce blog, rien de vrai, rien d'authentique, rien de sincère, rien de profond, il n'y a que la joie de l'artefact, le culte du masque, l'angoisse amoureuse du superflu, la terreur fascinée du vide, de la construction, du Lego, du Mecano ; en définitive, me nichant exactement dans ce mensonge aimé, il y a pour ainsi dire tout de vrai.

...

à suivre...

lundi 6 avril 2009

Drôle de Lord

Pour Jérôme Boche

Un titre de film de série Z me vient souvent, le matin. C'est machinal. C'est adéquat avec la situation. Avec le petit matin tout plein de lumière. De lumière pourrie, avec des watts chétifs dans l'ampoule du plafond, serrés les uns contre les autres. Je suis en train de pisser, j'ai la tête emplie d'un Canigou de symboles, de sens, de phrases. Un pâté de moi. Je prends des vitamines depuis quelques jours, ce qui produit un pipi très jaune, un pipi avec le gilet fluorescent de la Sécurité Routière. L'ampoule au plafond émet une sorte de vrombissement.

Les watts, un à un, sautent de l'ampoule qui vrombit. Mon pipi, un à un, saute de mon sexe qui vrombit. Cela ne veut rien dire, mais c'est sympathique à écrire.

Ce dimanche matin, je jongle avec des titres tels que "Nom de code : Oie Sauvage", "Le Chevalier de l'Espace", "Opération Léopard", des films avec Klaus Kinski, en général. Des films où un terrain aride andalou fait office de Far-West, de désert africain, d'Eldorado from outerspace. Un autochtone barbu patiente, sous une pancarte en carton, il est un mexicain moustachu à la peau luisante, ou bien un inca, voire un maya, sorti de la forêt sauvage. Un maya parachutiste, avec d'autres mayas blottis dans les arbres qui vrombissent, un maya doté d'un parachute en feuilles de palétuvier, qui attend pour sauter sur des missionnaires égarés.

Je pense, tandis que je pisse, et combine les titres : "le chevalier sauvage", "les oies de l'espace". "Nom de code : personne". "Les 7 salopards de la fatalité", "La division de la mort". Je me vois bien comme ça, membre de la "division de la mort". Je suis en train de faire pipi, c'est dimanche matin, juste avant l'invasion du monde des gentils, je vais prendre le bombardier plein d'individus blonds, avec des têtes de Klaus Kinski, des visages de fous, pour sauter sur un monticule doté d'un ou deux nids de mitrailleuses. Des gens qui en général gesticulent criblés de balles et tombent aussitôt, peu après que le héros ait remarqué : "hum hum, je crois que nous avons un comité d'accueil".

Les watts ont sauté de l'ampoule du plafond qui vrombit, ils atterrissent sur mon crâne. Ils sont blonds aussi, comme la lumière. Le pipi aussi, est blond. Il se pose, quant à lui, dans le trou des cuvettes, il a de l'eau jusqu'au cou. Les watts se frayent un chemin dans la jungle de ma chevelure, ils sont prudents, craignent une embuscade de poux incas. Le pipi déclare à son collègue, dans cette étrange crique de faïence : "C'est calme. C'est bien trop calme. Je n'aime pas ça. - j'espère, répond son compagnon, qu'on ne nous a pas réservé un comité d'accueil. En plus, ce gilet jaune fluorescent, dans cette jungle d'eau, ce n'est pas très discret."

J'ai tout à fait consciente de la valeur relative de ce billet, je dois vous dire, mais j'ai ma dignité, et je continue. Je suis comme le parachutiste, je ne vais pas abandonner ainsi un article en détresse. j'aurais peut-être un blog de vétérinaire, je trouverais ça humain d'euthanasier ce billet, pour son bien. Mais là, ce billet, ça fait une semaine que je lui fais du bouche à bouche, que je le réanime, au défibrillateur. Il m'a tenu compagnie, avec sa sale trogne de billet pourri, sa tronche de Klaus Kinski. Courage billet. C'est bientôt la fin. On voit le bout du tunnel.

Me vient à l'esprit, tandis que mes pensées vagabondent, des "Lord of the Rings", des "Lord of War" des "Lord of Apocalypse". Mais ce n'est pas assez bien pour le dimanche matin, tandis qu'il est affreusement tôt. A errer ainsi, j'échoue sur : Lord of the Lord.

Et c'est bien, ça. J'aime ce titre. C'est absurde, et calme. Non pas "lord of the lords", au pluriel. Plus brutalement : le seigneur du seigneur. Ça ne veut pas dire grand chose non plus, c'est idéal. Peut-être qu'avec ça, une telle idée idiote, à force, on crée un court-circuit, qui fait tomber en panne le monde des idées. Le temps s'arrête : je me souviens de cet épisode de la Quatrième Dimension, quelqu'un casse le temps en cassant une montre. Il n'y a plus rien qui bouge, et le héros se promène dans un univers figé. Il voit des silhouettes au visage cagoulé passer discrètement, munis d'une vaporisateur de poussière, pour en déposer sur les tables et les meubles, ce sont des employés du temps qui passent. Voyant cela - j'avais quatorze ans - je me disais : bon sang, je pourrais feuilleter les revues érotiques tranquillement, dans les bureaux de presse, si ça m'arrivait.

Lord of the Lord. La répétition est vraiment enthousiasmante. Je pense au groupe de musique du professeur Choron : les Silver d'Argent. C'est beau. Ce miroir avec des mots, je pourrais presque le lire à l'envers. Alors, mon cœur bat plus vite. Une goutte de sueur perle sur le front de mon dos aquilin. Une idée va naître. Ça fait un bruit. Les watts se faufilant dans mes cheveux cessent leur progression : j'ai entendu quelque chose, fait l'un deux. Va en éclaireur, disent les autres. Nous on reste à l'arrière pour t'attendre. Et pourquoi moi, hé, répond-il. Pourquoi pas vous. C'est nul, éclaireur. Même pour un watt. Ca fout les jetons. On se fait zigouiller, et les autres disent juste : hé, on a bien fait, on se serait fait zigouiller, dis. Heureusement qu'on a envoyé l'autre en éclaireur. Lire des phrases à l'envers, je pense aussitôt à "drol eht fo drol". En truchant, en forçant, en trafiquant un peu, me vient ce terme de "drôle de lord". Bon sang, un palindrome ! Je saute de joie. J'essuie le pipi après.

Et si je me lançais dans un générateur de palindromes ? J'ai quelque part un fichier avec l'ensemble des mots de la langue française. En mettant l'ensemble dans une moulinette... On écrirait le début, il calculerait la fin. Je la baptiserais : nom de code, Drôle de Lord. Je pourrais produire le palindrome le plus long du monde. Opéra transporté à travers les montagnes !

J'ai fini de pisser, j'ai un projet. Je souris. Il va se blottir dans un neurone. Contre d'autres projets. Ils se tiennent chaud, là-bas. Je tire la chasse, j'éteins la lumière. Dans la cuvette, le pipi fluorescent dit à son collègue : quel est donc ce bruit terrible ? Puis ils sont tous emportés par un torrent funeste.

Les projets sont ainsi, avec leur étrange visage de Klaus Kinski. Ils sont serrés les uns contre les autres, dans l'appareil qui vrombit, ils attendent d'être largués sur le théâtre hostile des opérations du monde réel. Le héros, lui, qui est est le Seigneur de la Mort, les regarde tous descendre dans le ciel, ils chutent lentement, légers, flottant au dessus des embuscades. Puis le Seigneur de la Mort, se dirigeant vers eux dans une jeep archi-neuve, part d'un rire sardonique, et lâche narquois : je crois que nous avons a un comité d'accueil !

samedi 28 mars 2009

C'est maintenant demain

Un jour, j'ai essayé de me souvenir d'une date, l'apparition de la première dent de Kéké. Alors j'ai cherché, à tout hasard, dans les archives de ce blog. Résultat : rien. Juste des histoires de tartes au caca ou de machines à café soviétiques. Je me suis un peu maudit, sur le coup. Aucune trace, tous ces mots, et puis pas de première dent. Je corrige le tir et inaugure une sorte rubrique où je consignerai, compilerai, les phrases notables de ma progéniture.


*

Me voyant enlever mon pantalon : "Papa, tu es torse nu des jambes".

Contemplant un bonbon : "Ce bonbon ? je crois que je vais me le garder pour demain. Je crois que c'est maintenant demain, je le mange."

Poète : "Maman, je t'aime plus fort que la vitesse. Plus fort que la fumée. Et que les bolides."

Premier Calembour : "Les hommes des cavernes vivent dans des grottes... (gloussant) Des grottes de nez !"

(J'ai déjà entendu cette plaisanterie chez des adultes, mais l'entendre dite "sérieusement" par kéké m'a quand même bien amusé) : Juste avant une séance de bagarre : "Papa, je vais faire pipi, commence la bagarre tout seul, j'arrive."

mardi 24 mars 2009

In bed with André Rieu

Le lundi 2 mars 2009, vers 21h30, le violoniste André Rieu entra sur la pelouse du stade Bollaert, à Lens, lors de la rencontre de Ligue 2 entre le Racing Club de Lens et l'Espérance Sportive Troyes Aube Champagne. Il interpréta « les Corons », chanson de Pierre Bachelet, air traditionnellement repris par les Lensois à chaque début de seconde mi-temps. En queue de pie, avec un orchestre en play-back, et éventuellement lui-même en play-back, André Rieu, le hollandais violon, se promena sur le rond central, sans se départir de son sourire lunaire, cerné par des dizaines de cameramen, dont certains étaient des preneurs de son. La chanson fut reprise avec ferveur par les trente mille supporters nordistes – avec tout de même un léger décalage, ce qui arrive toujours quand des milliers de gens chantent en chœur avec un violon. Cette configuration provoqua un populaire et sympathique brouhaha de foule, ce qui attendrissait toujours André Rieu.

La reprise des « Corons » par André Rieu est disponible sur son dernier album « Passionnément », qui est déjà disque d’or.

Après l'exécution de la chanson, André Rieu salua le public, donna le coup d'envoi fictif de la rencontre et rentra chez lui. Le coup d'envoi fictif des matchs de football est parfois donné par un personnage qui n'est pas un joueur, pour le symbole, pour le mettre en avant, lui ou bien une cause. Par exemple, lors de la rencontre Toulouse - PSG du 22 mars 2009, il s'agissait d'une Madame Claude, non pas une tenancière de lupanar, mais tout bonnement la toulousaine madame Claude Nougaro. C'est parfois un enfant handicapé, parfois une chanteuse locale, parfois un grand pâtissier qui vient de créer un emploi, parfois un ours des Pyrénées, parfois un violoniste hollandais. André Rieu salua la foule, puis sortit du terrain, gagna le couloir qui conduit aux vestiaires. Là une quarantaine de jeunes ramasseurs de balle attendaient le musicien, il leur signa un autographe, à tous.

André Rieu vivait dans une grande villa en forme de stade. Au centre du salon, un épais tapis d’orient vert comportait en son centre un rond central, dans lequel il se mettait parfois, tout au centre. Lorsqu'il souhaitait étrenner une nouvelle paire de chaussures en cuir noir, il s'y plaçait, et le craquement des souliers neufs accompagnait moelleusement une valse mélancolique. Ce soir là, encore, le violoniste batave répéta (en play-back) parmi ses murs richement décorés des disques d’or de ses précédents albums :


La valse de l’Empereur (1998).
Le Bonheur à 3 temps (1999).
Festival Strauss (1999).
Joyeux Noël (2000).
Chansons Populaires (2000).
Croisière Romantique (2002).
Bal à Vienne (2003).
Douce Nuit (2003).
La vie est belle (2003).
Romantique (2003).
Bal du siècle (2003).
Aimer (2003).
Le Monde en fête (2004).
Valses de Toujours (2005).
Romantic Moments(2005).
Les Mélodies de mon cœur (2006).
Les Noëls de mon cœur (2006).
New York Memories (2006).
L’Album de Noël (2007).
Un bal romantique (2007).
Concert à Vienne (2008).
Paradis (2008).
Les 100 plus belles mélodies (2008).
Il était une fois (2009).

André Rieu, maintenant au centre de son lit, s'était endormi, bercé par lui même. Il portait encore son costume impeccable de concert, et serrait contre sa joue son cher instrument, un Stradivarior fabriqué à Honk Kong par le luthier de prestige Vienna Incorporated. On entendait sur la table de chevet le bruit cristallin d'une fontaine à eau pourvue de moulins mécaniques et de tulipes à ressort. C'était le souvenir d'un de ses nombreux coups d'envoi, lors du match des Los Angeles Galaxy contre le Las Vegas Football Club, à l'hôtel Kehlsteinhaus, célèbre reconstitution du nid d'aigle bavarois d'Adolf Hitler, entre une pyramide-jacuzzi et un Taj-Mahal-pressing, où les serveuses, des femmes blondes aux seins phénoménaux, arboraient des petites moustaches, tandis que le chirurgien-plasticien en chef de l'établissement, surnommé "panzer-boobs", portait des toasts debout sur sa chaise lors des concerts de charité organisés au profit des chanteuses locales non-voyantes.

André Rieu souriait dans son vague sommeil. Que cachait son sourire énigmatique ? André Rieu à cet instant, le violon serré plus fort contre son cœur, paraissait un mystère parfaitement opaque ; peut-être dans son esprit survenait tout d'un coup le secret de la vie, une révélation, la réponse à toutes les énigmes du monde, et qu'il n'en disait rien, satisfait d'être cette boite de Pandore hermétiquement close. Peut-être que Jésus-Christ en personne apparaissait au centre de son crâne, pour donner le coup d'envoi de la Bonne Nouvelle, et qu'il se mordait les doigts en criant : "Au secours, j'ai beau être le fils de Dieu, je me suis perdu dans le cerveau d'André Rieu, get me out of here !". Peut-être, qui sait, qu'un vent glacial balayait la surface de l'esprit d'André Rieu comme un souffle martien dans le chaos de l'espace. Et peut-être qu'une pensée étrange découvrait cette planète inexplorée, l'âme d'André Rieu , après un siècle de voyage, une pensée de préservatif à énergie solaire, ou bien l'idée d'une choucroute thermale, et cette pensée incongrue, en débarquant, envoyait anxieuse ce message aux indigènes : je viens en ami ! Cette pensée pensait : est-ce le moment d'enlever le casque de mon scaphandre, dans l'atmosphère étrange de l'intelligence d'André Rieu ?

André Rieu semblait être sa propre Joconde. Sans doute cherchait-il à percer son mystère, lui aussi. Cherchait-il une solution, sa solution, passionnément. Je viens de résoudre ma propre énigme, et mon numéro de téléphone portable n'est rien d'autre que le nombre d'or. Ou bien souhaitait-il se lever et se frapper avec une violence inouïe, s'assommer, furieux, du scandale d'être lui même, de l'impossibilité d'être André Rieu.

Peut-être qu'au lieu de tout cela, il faut à cet instant penser au destin d'un autre homme. Il s'appelle Paul. Il est second violon au second pupitre de l'orchestre d'André Rieu , et il joue tous les soirs en play-back, dans un stade du monde. Il constate qu'un footballeur va donner le coup d'envoi d'un Boléro de Ravel , échange de bons procédés avec ses relations de stade. Paul n'a pas changé les cordes de son second violon depuis des années, il ne tend même plus le crin de son archet, lorsque le disque d'accompagnement démarre, il monte son bras en haut et en bas, comme s'il se caressait machinalement devant une émission de radio pornographique. Puis entre les deux mouvements du Boléro de Ravel qui n'en compte qu'un, il envoie un texto à la seule personne pour qui il importe, son chien. Un téléphone portable est posé près de la gamelle du chien, qui se nomme Paul également, mais le comble de la misère est que Paul ignore que l'appareil n'a plus de batterie, et que les textos se perdent dans le néant de l'infini, et qu'il y a probablement plus de chance qu'ils soient captés par l'esprit d'André Rieu que par Paul, le chien de Paul.

Pendant ce temps, André Rieu joue la célèbre valse de Dmitri Chostakovitch, dans un rêve d'André Rieu, il est comme le violoniste roumain du métro, mais au lieu de passer dans les wagons miteux parmi des iPods en train d'écouter des gens aux batteries faibles, lui, gitan formidable, il est le violoniste de l'Orient-Express, aux murs chamarrés, aux fauteuils vastes et mous, où même les fenêtres sont richement décorées de paysages, empilement de châteaux autrichiens et de nids d'aigles figés dans les hauteurs. Des femmes entre deux âges l'aiment passionnément.

La nuit était totalement tombée, transporté par ses visions d'Orient-Express, André Rieu dormait. Au Nord c'était les corons, à l'est c'était Vienne et ses valses d'empereurs, à l'Ouest, rien de nouveau.

Non, car à l'Ouest d'André Rieu, soudain, un gyrophare rouge, surplombant une sorte d'interphone marron, se mit en marche, sur la table de chevet. André Rieu se réveilla, il appuya sur l'interrupteur et dit :

"Ici André Rieu, je vous écoute, monsieur le Maire.
- André Rieu, nous avons un problème, grésilla la voix. il y a un Philippe Candeloro géant, déguisé en mousquetaire, qui s'attaque au centre-commercial Charles Hernu. Il va tout détruire !"

Le sang d'André Rieu ne fit qu'un tour. Les paroles du Maire résonnèrent dans l'esprit d'André Rieu, comme les chants d'enfants dans une cathédrale, tandis que l'apparition de Jésus-Christ, toujours coincée dans l'encéphale du musicien ultra-outre-quiévrain, tambourinait aux parois : "Laissez-moi partir ! Pitié !" Un nom le ramena plusieurs années en arrière, lorsqu'il était encore jeune étudiant romantique portant des lavallières. Ce nom, mon Dieu, ce nom lui rappelait quelque chose de beau, de profond, de perdu. Pas Philippe Candelorro, mais plutôt... et la voilà, surgissant du passé, fantôme des ses folles années viennoises, le visage de son premier amour, Charlotte Hernu.

André Rieu sauta de son lit, et voulut s'habiller, avant de se rappeler qu'il était constamment habillé. Empoignant son violon d'une main, son archet de l'autre, il fit tinter une cloche pour prévenir de son départ inattendu.

Apparut alors son domestique inquiet et sourd, un ancien guitariste du Rondo Veneziano, mi joueur de football, mi peintre, le bienveillant Ronaldo da Vinci :

"Maître, soyez prudent, prenez garde à vous !
- Ne t'inquiète pas, brave Ronaldo, c'est simplement une mission de routine. Je reviendrai avant l'aube.
- Hein ?
- Non rien."

Et André Rieu sauta par la fenêtre, tandis qu'au loin, dans l'horizon de la nuit obscure, brillaient les flammes ravageant déjà le centre commercial.


La suite au prochain épisode : "André Rieu contre la Femme Visible".

mardi 17 mars 2009

Le Coeur léger et le bagage mince

Soudain, dans ce couloir sombre, avec tout au bout la Machine à Café, énigmatique, je sens un très léger sentiment d’allégresse. Je dis énigmatique, pour la Machine à Café, car on ne sait jamais si elle va distribuer un gobelet, ou tomber en panne et laisser couler la boisson commandée dans le néant. Cette sorte d’incertitude l’entoure d’un halo de mystère, on ne sait guère ce que le destin va nous réserver, si l’on va ressortir bredouille et la tête baissée. Ainsi, elle se dresse comme un totem rustre, une force du hasard, de l’incertitude, du chaos. On s’en approche plein de respect et d’appréhension.

Tout à coup, pourtant, dans cet affreux couloir déprimant où même les acariens sont tentés par le suicide collectif, une grande idée de printemps ou de liberté envahit mon esprit. Le café désiré coule normalement, tout se passe bien, je suis à la limite du Fred Astaire. Je bombe le torse, je suis absolument seul, et je me permets donc d’étirer les bras, d’aise. La silhouette narquoise, qui touillait son café en me regardant de travers, a disparu. J’allonge le pas. Je me ballade, solitaire, le couloir se déroule, je m’y meus avec souplesse. Eventuellement, je tenterais de claquer les pieds de travers, mais c’est le matin, j’évite dans ce moment sympathique de me confronter à mes limites physiques.

Cette idée de printemps entraine une autre idée, celle de ménage de printemps. J’entreprends donc un geste fou, rigolo, un ménage de printemps de mon nez. J’y plonge mon doigt, virilement, à la recherche des obstacles mous qui se dresseraient entre moi et l’air vif du matin. J’avance ainsi, l’enjambée enthousiaste, le doigt fureteur.

De derrière la bonbonne à eau, apparait doucement, touillant son petit café avec sa petite touillette, l’homme à la petite moustache et au pantalon marron raide. Il me regarde, la bouche pincée, sa mine grise résolument satisfaite. Cet air narquois. Cet air de triomphe, le triomphe de toute une vie. De mon côté, le doigt branché au tarin, je me fige. A cet instant, s’offre une alternative : soit je sors mon doigt avec précipitation, je le cache dans ma poche, je rougis, je m’agenouille et je lèche la moquette en signe de soumission. Il peut, alors, s’il le souhaite, poser son pied sur ma nuque un moment, déguster son café infiniment touillé juste au dessus de ma Honte. Puis me faire basculer au sol d’un bref mouvement, et partir en susurrant entre ses dents : « bien le bonjour, monsieur Crotte-de-Nez. »

Second choix : j’assume mon divertissement nasal. Sonnez tocsin. Mobilisation générale de moi-même. Nez pride. Alors je le regarde. Il me regarde. Le doigt est dans mon nez, et je plisse les yeux. Nous nous observons. Quelqu’un, au loin, commence à jouer de l’harmonica. Il touille. Je touille, aussi. Puis lentement, je sors mon doigt et je le contemple. J’enchaine une expression de franc contentement. Belle bête, semble-je m’exprimer. Puis pour embaumer la substance, momifier le rejet, immortaliser l’agglomérat, un peu comme l’on sale la viande, je la roule délicatement entre mes doigts, en produisant une grosse bouche sensuelle de Nutellomane.

Je tourne les yeux vers l’inconnu. Je le dévisage, je le scrute avec force, j’attends son changement d’expression. Mais il demeure impassible, il me regarde. Il touille, encore, un vrai métronome. Ah tu veux jouer à ça, coco. Tu crois que j’ai fait un coup de poker et que je vais enlever mon pantalon et boire toute la Honte. Alors là tu te trompes ; et sur le champ, je dépose délicatement ma boulette glauque sur ma langue, et je la mâche, avec volupté, dans une torride danse du ventre, mais des mâchoires. Et je murmure, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Je le sens qui ploie. Il va se mettre à genoux, c’est certain. Et je vais poser mon pied sur sa nuque, il va m’implorer : pitié, je ne suis qu’un misérable vermiceau, faites de moi votre serpillière, votre Sopalin d’adolescent plein de sève, faites de mon corps votre vaste charentaise. Pitié, ne portez pas sur moi le sceau fatal de la Honte. Et là, lorsqu’il se mettra à genoux, j’hésiterai, et peut-être qu’en fin de compte, je lui pardonnerai. Je lui dirai, le faisant choir d’une pichenette de l’orteil, va, anonyme bureaucrate, va terminer ta comptabilité terrestre, va et vis, et médite sur ton insignifiance sans borne. Et le ciel s’ouvrira et apparaitra le soleil, immense boulette jaune tombée du nez de Dieu.

Sans doute, il éprouve déjà ma future indulgence, il la conçoit peut-être comme une humiliation au-delà de la Honte, et pour éviter une fatigante scène d’extase, humblement, accusant réception de ma bonté, il ne se met pas à genoux, il se contente de poursuivre son chemin, baissant les yeux. Je me retrouve à nouveau seul, vague, saisi du vide un peu morose qui suit les victoires écrasantes, et je comprends que je mâchonne ma propre morve.

lundi 2 mars 2009

Aïe coup

Trois bouts de saucisse.
Un chat qui part en courant.
Deux bouts de saucisse.


La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y...