jeudi 10 mars 2011

Le voyage de Raymond Domenech


Le pouvoir d'absorption du téléphone portable est tel que, survolant au matin le boulevard de Grenelle tout lumineux depuis un métro aérien, je n’avais absolument pas remarqué la présence de Raymond Domenech, en face de moi, depuis une vingtaine de minutes. Entrant dans la rame, j’étais venu vite m’accrocher à la barre pour m’oublier dans le petit terminal amusant, comme tant de gens le font. Je les, enfin, je nous surnomme les “Homo Sapiens Smartphonus”, créatures en pleine spéciation, le cou horizontal, les pouces protubérants et agiles, un sonar naissant sur l’occiput afin de se mouvoir, regard en dedans, parmi les obstacles animés.
J’étais là, donc, à scruter cette petite république intérieure d’amis imaginaires quand je levai les yeux pour toiser avec satisfaction les passagers véritables. Il y avait, parmi la grappe de compagnons de barre dont j’étais un fruit, cet individu, Raymond Domenech, les cheveux gris, avec l’air édifiant de l’homme qui se rend quelque part, pour y faire quelque chose. Encore distrait par mes lectures microscopiques, je mis quelques secondes à constater que ce personnage tellement en survêtement, avec des sourcils à la Domenech, était bien le Raymond Domenech, ancien sélectionneur de l’Equipe de France de Football. Dehors, sous mes pieds, Grenelle défilait, avec son évidente force de réforme faite boulevard.
Surpris, j’eus le réflexe de crier à tue-tête: “Mais c’est Raymond Domenech ! De la Coupe du Monde ! Ray, celui qui s’est fait traiter dans le vestiaire ! ” mais, conscient du ridicule que la situation engendrerait, je m’en m'abstins. Les autres voyageurs, sans doute aussi délicats ou embarrassés que moi, regardaient placidement dans tous les sens, qui dans leur journaux gratuits, qui dans leur Alchimiste de Paul Coelho. Raymond Domenech, quant à lui, participait à cet étonnant spectacle tout en retenue et non-dit, avec doigté, sans doute rompu aux usages d’être Raymond Domenech. Avec aplomb, mais réserve, il regardait droit devant lui, mais pas trop, juste comme il faut, une expression de douce normalité, voire de bonhomme banalité fixée sur le visage. C’était comme s’il s'intéressait aux affiches d’un "Printemps des Poètes" à venir, avec des vers qu’aurait pu écrire Nicolas Anelka, par exemple.
Je me remémorais alors l’année précédente, et le tapage universel engendré par cet usager des transports en commun, certainement en règle, avec son ticket convenablement composté. A la Radio, dans les journaux, dans le monde entier de la télévision et de l’opinion, on avait pu honnir tel un roi cet homme là, avec sa main, une main avec des poils, et des gros doigts de plombier, sa main pour s’aider d’une barre en fer à ne pas choir du fait des soubresauts. Les inconnus autour, presqu’une foule, étaient techniquement en mesure de lyncher - enfin ! - ce fameux chantre détesté de la France qui perd. Mais pourtant, il ne se passa rien. La foule était confuse. Raymond Domenech, intégralement, se tenait là, comme s’il avait rendu, par sa simple présence, tout doux ce peuple déraisonnable.
A l’heure d’agir comme la France me l’enjoignait, je fus pris d’empathie. Je me dis que j’aurais pu lui casser la gueule, on m’aurait peut-être absous, qui sait, mais peut-être qu’on m’aurait surtout traité de malade et qu’on aurait cajolé Raymond Domenech, lui, ce personnage connu, notable de notre société spectaculaire. On lui aurait dit : “Excusez-le, il a perdu le sens de la mesure, ce jeune homme.” Alors, j’eus soudain envie de le prendre dans les bras, de lui dire au contraire : “Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font !”, lui, Raymond Domenech, en survêtement... j’aurais ajouté : “Entre nous, quelle bonne farce ce monde depuis des milliers d’années ! Et on va tous mourir.” Il aurait acquiescé en silence, sombre, avec ses sombres sourcils.
Comme je travaillais non loin de la Fédération Française de Football, je pressentis qu’il allait descendre en même temps que moi, pour se rendre au bureau, à son bureau de Football. Cette prophétie se réalisa tout à fait, un peu à la mesure de la légende de Raymond Domenech. Traversant la rue, Raymond Domenech, intact, normal, vivant, sourcilleux, se perdit parmi la foule, disparut de l’évidence nue de mon présent, où il ne se passait rien de stupéfiant, pour regagner sa place en douceur dans le baroque théâtre des souvenirs.

mercredi 16 février 2011

Un gorille


J'ai rêvé d'un grand gorille, au milieu des herbes hautes. Il tenait dans ses bras un minuscule nourrisson. Le contraste était saisissant, et dans le rêve, nous trouvions cet alarmant spectacle assez beau : le primate immense, au poil noir, l'enfant minuscule, pâle et blond, portant juste une couche blanche. 
Le gorille avait volé l'enfant à la femme implorante, à côté de moi. Celle-ci tentait de négocier avec le gorille, inquiète mais attendrie par l’ambivalence de la bête, qui protégeait l'enfant dérobé, farouchement. A côté du gorille se tenait un chimpanzé, qui agitait ses bras déraisonnables. Le chimpanzé réclamait l'enfant, un peu pour lui, un peu pour nous le rendre. Il avait clairement la fonction d'intermédiaire, comme coincé entre deux espèces. Le chimpanzé ne savait pas s'il fallait laisser le bébé à son gros congénère, ou nous le restituer, ou le garder pour lui ; il était l'image même de l'indétermination. Quant à moi, je n'avais pas de fonction précise, je devais certainement le privilège de ma présence au fait d'être l'hôte du rêve, car j'étais un peu dans cette fantaisie en touriste, sans lien réel avec cette mère en tenue de safari et les créatures agitées.
Soudain, le gorille disparut. Nous n'étions pas inquiets, mais le gorille réapparu avec l'enfant inerte et ensanglanté. Le petit être semblait avoir été aspiré tel un pamplemousse. Le gorille était indéchiffrable, il paraissant calme mais ombrageux, vaguement conscient de sa grosse bêtise, comme le chien ayant fait pipi dans le canapé. L'enfant flapi pendouillait entre les mains immenses du quadrumane, épluchure rouge de fruit consommé. Il n'y avait pas de tristesse, mais une consternation générale, une grande déception : le gorille n'était pas si mignon que ça, en fait. Je m'assis brièvement dans l'herbe haute, pour méditer sur le fâcheux incident, sachant qu'il serait vain d'y trouver une quelconque morale. Ils avaient tous disparus, alors, seul restait l’atmosphère jaunie d'une savane imprécise. Peut-on faire confiance aux gorilles ? Ce n'était pas utile, cette réflexion, dans la vie véritable, on ne faisait pas confiance aux gorilles, évidemment. Et tandis que tout s'achevait, qu'une sorte de nuit d'éveil imminent tombait sur ce paysage lointain, j'en arrivais à la conclusion que je faisais un rêve vraiment singulier.

mercredi 19 janvier 2011

Quand les mamies dominaient le monde

Le syndic d'immeuble est catégorique : il ne faut pas d'étiquette sur la boite aux lettres avec le nom de l'Association, afin de recevoir le courrier. Subséquemment, une petite mamy passe tous les jours pour arracher l'étiquette de l'Association, que nous collons. Ma compagne, constatant cela, est allée voir le syndic de l'immeuble. Il y avait peut-être une exposition temporaire de dentiers, je ne sais pas, j'invente. Ma compagne demande : mais comment peut-on recevoir le courrier de l'Association qui nous est adressé ? On lui répond : mais non. Il ne faut pas d'étiquette sur les boites aux lettres. La raison est que, évidement, il n'en faut pas, parce qu'on ne doit pas en mettre. Les mamies autour, murmurent : ah ben oui, ah ben non, toutafé, il n'en faut pas des étiquettes, patati patata. Et donc, une mamy assermentée par le syndic d'immeuble se charge de la décoller, tous les jours, s'il le faut, les étiquettes.

Mamies, une canicule est si vite arrivée.
C'est quand même très important, insiste ma compagne, si c'est par exemple l'URSSAF ou les impôts ou la Gendarmerie ou Daxon qui envoie un courrier ? Mais la mamy en charge du syndic refuse, au nom de la non-présence d'étiquette sur la boite aux lettres, car c'est la règle. A ce moment, ma compagne met une bonne droite dans la bouche de la mamy, mais non j'invente encore.
Je dis alors à mon épouse : on a qu'à préparer une trentaine d'étiquettes, comme ça, on est tranquille pendant trente jours ? Tous les matins, je veux bien la remplacer, comme ça on reçoit bien les lettres de menace de l'URSSAF. Mais la mamy du syndic, membre de la "Milice des Mamies" (ou la Mamy-lice), pourrait se mettre en colère, et nous de devenir très mal vus. Quand je pense qu'on voit partout dans ce monde terrible des mamies toutes craintives, comme des mammifères à la fin du Crétacé, terrorisées par les petits jeunes, pourquoi la vie est si mal faite et que nous sommes, nous, contrairement au reste de l'univers, sous la coupe d'un gang de mamies omnipotentes ? On va quand même pas monter une milice de jeunes pour faire West Side Story dans le parc, contre les mamies qui claquent des doigts ?
Soudain, la mamy propose une solution à ma compagne, pour sortir de ce labyrinthe : il faut faire un changement d'adresse à la Poste. Le changement d'adresse, qui fait que la poste vous réexpédie votre courrier, comme quand vous déménagez. Elle lui explique : un changement d'adresse, mais vers la même adresse, mais avec - nuance - le terme "chez Balmeyer" indiqué, pour que le courrier vous arrive, et cela sans mettre une étiquette sur la boite aux lettres. Oui, un changement d'adresse à la Poste de l'adresse 1 vers l'adresse 1, et nickel, pas d'étiquette. Les mamies. Quand les mamies dominaient le monde. A l'époque du Mamirassique. Mamirassik park.
Un jour viendra, comme la à la fin du Permien, il y aura la canicule globale, et le monde sera un vaste désert de désolation, et Dieu se dressera tout puissant dans l'espace pour le jugement dernier, et Dieu, plus fort que l'espace, le temps et l'URSSAF, Il raclera les mamies de son petit grattoir vengeur !

jeudi 13 janvier 2011

Un bon copain


Mon fils n'a pas de copain. Du moins, jusqu'à ce jeudi. Zach, dans la cour, préfère jouer dans son coin. Les autres font du bruit, se donnent des coups, hurlent, ça l'a l'air de l’embarrasser. Les autres s'arrachent leurs chapeaux, leurs bonnets, lui, il préfère garder son bonnet sur sa tête. Pourquoi ils font ça. Ca l'embête ces gens qui enlèvent les bonnets brutalement, comme si c'était l'été par exemple. Zach est contemplatif. Il aime bien regarder les fourmis, les coccinelles. Ses camarades aussi, mais ils aiment bien les écrabouiller à la fin, pourquoi ils font ça.
Nous sommes parfois contraints de faire de la propagande pro-copain : "Mais c'est super les copains ! On joue avec, et tout". Je dois forcer le trait, car moi-même misanthrope, ours, je ne le comprends que trop, d'où le problème. Il nous écoute peu convaincu, il n'a pas l'air si triste, mais un peu ennuyé, il subit les autres avec philosophie. Il est bien, comme ça, tout seul, il nous dit qu'il s'amuse bien avec lui même. Pour son anniversaire, il ne veut inviter personne chez lui, même pas des figurants, calmés aux médicaments. Parfois, le soir nous lui demandons, l'air de ne pas y toucher s'il s'est bien amusé avec ses copains, et goûtant notre ton préoccupé, notre air sombre et attentionné (et même si par ailleurs il s'est vraiment amusé comme un fou avec ses camarades de classe ) il prend l'air mélancolique et nous dit, cabotin : "non, je n'ai pas de copain aujourd'hui", puis fait son visage de bambi.
Mais soudain, Zach a un copain. Cela s'est passé jeudi. Avec le copain, il a pu partager un grand point commun, l'amour des Zhu Zhu Pets, ces mignons hamsters-jouets qui font des bruits débiles. Enfin, c'est surtout le point commun de Zach, car visiblement le copain ne connait rien des Zhu Zhu pets. Mais ça sert à ça, un copain ça fait confiance, ça comble les lacunes des points pas encore communs, en anticipation. Tous les deux sont convaincus de l'importance de ces jouets. Quand je viens chercher Zach, il faut ramener le copain à la maison, tout de suite. Et le copain veut venir tout de suite, aussi, pour voir les jouets, et le chat. Il est d'accord. Ils ont de grands projets. Il faut organiser immédiatement un anniversaire, juste pour y inviter le copain. Il faut partir en vacances avec le copain, pour lui montrer la mer. Dans le couloir de l'école, Zach me présente au copain, et il présente au copain son père. Il me dit d'expliquer au copain qu'il a un Zhu Zhu Pet à la maison. Et un chat. J'explique. Il confirme en expliquant à son tour : "j'ai un Zhu Zhu Pet à la maison, et un chat !" Zach fait des promesses : demain, il emmènera son Zhu Zhu Pet pour lui montrer. Demain, ils joueront dans la cour. Ils feront un chateau, une ferme, un élevage avec des milliers de Hamsters. Demain, le copain viendra à la maison, même si ce n'est pas trop possible. Vivement demain !

En rentrant, d'habitude Zach traîne, on dirait un de ces aspirateurs des grands magasins, qui glissent lentement, pachydermes indolents pour aspirer le carrelage ; il fait comme ça d'habitude, il rentre de l'école fatigué comme s'il aspirait les murs, le trottoir. Là, Zach marche prestement, le coeur léger, je dois presque courir pour le suivre. Il parle vivement. Il me dit qu'il défend son copain contre ceux qui arrachent des bonnets, et que son copain le défend contre ceux qui arrachent les chapeaux. Il faudrait arriver tôt, pas en retard, pour voir le copain, lui montrer le Zhu Zhu Pet que je me trimbalerai ensuite dans la poche, jusqu'au soir. Vivement demain !! C'est un copain, un copain certes pas de trente ans, mais un copain de deux heures, un vrai copain, un bon copain. Vivement demain !

mardi 11 janvier 2011

Au moins deux

Au moins deux (je travaille au moins un), ils ont fait des travaux, et en soulevant une dalle du plancher, ils ont trouvé un chat crevé. Il était là depuis on ne sait quand, et tout le moins deux s'est mis à sentir la pourriture. Personne ne l'avait senti avant, et je me suis dit que c'était un plancher imperméable à la pourriture de chat mort, et que cette fonction là c'était quand même quelque chose. Peut-être que ce n'était pas vraiment volontaire, car j'imagine mal les concepteurs valider ceci en enfouissant des créatures ou de la viande derrière une paroi étanche, pour voir si ça sent à force.


En tout cas je ne sais pas si c'est psychologique, mais j'ai deviné la pourriture se répandre au moins un, atténuée, suave. Je me suis dit, sirotant mon café instantané (et tout bas car je n'ai pas osé tenté cette généralité dans la vraie vie), voilà, c'est ça, une activité salariée et la folie furieuse de notre bref monde : une odeur indécelable de chat crevé sous le plancher aspiré tous les soirs, qui vous pousse à ouvrir des blogs de poèmes.
Des gens du moins deux sont partis prendre une pause, car l'odeur n'était pas engageante. J'ai éprouvé de la compassion pour cet étrange, curieux, désespéré animal, qui est allé se foutre sous le plancher du moins deux, pour y agonir. Je ne sais pas si dans son périple cocasse il a été dérangé par l'odeur des laborieux salariés, au dessus, ou si la fonction d’imperméabilité du sol était bilatérale, provoquant ainsi une sorte de misère compartimentée, parallèle, chacun se corrompant dans son espace dédié.
Les murs sont étranges, c'est pour ça que je ne suis pas bricoleur, du tout. J'envie parfois les bricoleurs, mon beau-frère par exemple, pour qui le mur est un mur, qui n'a pas de secret, qui est une paroi, qui se perce, se troue, qui se détruit, et se remplace, avec genre du Placoplatre (rien que le terme, semblable à Cléopâtre, évoque des mystères et des malédictions). Pour moi, les murs cachent des tuyaux, des fils invisibles, d'inavouables secrets, des momies, des corps disparus. Percer un mur, c'est risquer d'atteindre sans faire exprès la colonne d'eau, et voir sa pièce inondée en cinq minutes. Ou bien des fils électriques, et mourir perceuse à la main comme Ted Bundy.
Mes vacances sont finies, c'est sinistre, et je travaille toujours au moins un. A mon retour, comme les toilettes étaient toutes occupées, je suis allé dans le WC des femmes. Pour me punir de ce blasphème hygiéniste, la serrure s'est bloquée, et je suis un peu resté coincé dans le moins un silencieux. Pas longtemps, mais tout de même, je me suis imaginé devenir, après le chat du moins deux, l'homme du moins un, et cette funeste perspective m'a motivé à débloquer virilement la porte, pour m'éclipser enfin de mon sous-sol quotidien.

mardi 14 décembre 2010

Les Loutres


Je me suis réveillé ce matin, les deux loutres qui me servent de famille dormaient encore. Le Mercredi, c'est Mercredi-Retard. Je me traine à la cuisine, il fait très jour.
Je regarde la grue qui, à cinquante mètres de moi, transporte des véhicules. Je me dis que ça serait spectaculaire si elle s'écroulait, et je chasse cette pensée mauvaise vite, tout en pensant que ça ferait un début de journée d'enfer si la grue tombait, tout de même. Comme il y a une école maternelle et une maison de retraite autour, je me dis pour faire bonne figure "ça ne serait pas juste qu'elle tombe dans l'école, pour sûr, mais plutôt sur les vieux", et je me sens mieux.
Agitant mon café tandis que les autres se lancent dans une hibernation hardie, je pense aux papous de Gainsbourg, dans Melody Nelson, "Ces naufrageurs naïfs armés de sarbacanes / Qui sacrifient ainsi au culte du cargo"
Je pars. Il fait froid. J'ai l'impression d'avoir un casque de musique vissé dans les oreilles, je devrais mettre un bonnet. Je lis au passage une énième recommandation accrochée aux murs de l'immeuble. Et il ne faut pas garer trop sa voiture dans l'allée. Et il ne faut pas trop allumer la lumière dans la cave. Et il ne faut pas faire trop un barbecue dans l’ascenseur. Et il ne faut pas trop déménager avec des trop cartons dans des trop camions avec des trop gens pour le bien de tous. J'imagine le métier étrange qu'est rédacteur de messages informatifs dans le syndic d'immeuble. 
J'ai remarqué que ces fils de chacals avaient diminué la minuterie de la lumière dans la cave. Je dois aller plus souvent allumer pour ne pas me retrouver en plein Vendredi 13. J'imagine la réunion des eux contre moi, autour d'une table, déterminés à un plan d'action pour limiter les abus de lumière dans la cave ; ils doivent porter des badges. Peut-être même qu'ils ont un salut spécial, entre eux. L'aile dure du groupe doit militer pour la lampe de poche. L'aile progressiste pour un bouton qui tourne. Représailles. Je me demande si en sciant un des pieds de la grue, il n'y a pas moyen de leur donner une bonne leçon.
Le local poubelle a encore un interrupteur normal d’électricité. Havre de paix et de la vie à taille humaine que cet endroit préservé. J'y pense souvent, au local poubelle, quand je suis en détresse de liberté.

lundi 13 décembre 2010

Notre Père-Noël qui êtes en Laponie

En ce moment, Zacharie n'arrête pas de me poser des questions impossibles. Je me demande s'il existe un Conseil Supérieur de l'Education, une Cour Européenne de la Vérité Pédagogique, pour me sortir de ce pétrin.
A cet enfant, j'ai essayé de raconter les choses le plus logiquement possible, de manière rationnelle, pour essayer qu'il devienne aussi intelligent que moi, ou, si cela est placer la barre trop haut, aussi intelligent que sa maman. Parallèlement à cela, nous avons tâché de garder une part de magie, quand même, car l'enfant aime le n'importe quoi, comme la tarte au caca, ou les répétitions interminables, ou les poneys volants.
L'explication rationnelle est pratique, pour dissiper par exemple les craintes se dissimulant dans les recoins de la maison ; pour disperser les vampires, les fantômes car techniquement, cela n'est pas possible. L'enfant qui grandit voit un monstre d'intelligence lui pousser dans la tête, et cette puissance lui fait peur, et se répand partout, dans les placards et sous le lit. Je lui montre d'ailleurs, en exemple, moi : "Est-ce que j'ai peur des vampires volants ?" (je prends l'air placide et joyeux de quelqu'un qui n'a tout-à-fait-pas-peur, l'air foufou du cartésien comblé et sans crainte). "Et bien non !" et dans ma forteresse d'adulte nettoyée définitivement des fantômes et des monstres, je peux m’apprêter à voir le "Retour des Morts Vivants" en toute quiétude.
D'un autre côté, la tentation est forte pour les adultes dotés d'une carte "Carrefour" de préserver cette zone floue et étrange se situant avant la compréhension froide du monde, où l'on aperçoit le raisonnable au bout d'un tunnel de chaos, où le doute n'est pas triste mais plein de potentialité. Quelque chose que j'aurais du mal à expliquer nous convainc de garder encore quelque temps en vie les petits lutins qui fabriquent des jouets, entre autres, ce pays où vont les animaux morts. Cette magie là, qui ne plait plus aux adultes (je n'aime pas le principe du "rester en enfance"), on souhaite ne pas la saper trop tôt, peut-être pour donner le loisir de se métamorphoser.
Or donc, j'étais l'autre jour tranquillement assis par terre, quand mon fils a commencé à me poser des questions fort précises et techniques, après des jours de réflexions, un peu comme ces ordinateurs ancestraux qui imprimaient le fruit de leur travail après des nuits de calcul :
"Le Père-Noël, où habite-il exactement ? Pourquoi il vit dans un pays froid, et qu'il ne s'est pas installé dans un pays chaud, surtout qu'il est vieux ? Pourquoi il est vieux, quel âge il a, s'il n'a pas d'âge, pourquoi il n'est pas jeune ? Est-ce qu'il va mourir un jour ou pas ? S'il ne meurt pas, pourquoi il est toujours vieux, et pourquoi il est pas resté jeune du fait qu'il ne vieillisse pas ? Comment il fait pour entrer dans la chambre de tous les enfants du monde ? C'est possible ? Alors les monstres et les vampires aussi peuvent entrer dans ma chambre comme ça ? Pourquoi ses rennes volent ? Pourquoi ils sont magiques ? Ça existe les animaux magiques ? Pourquoi le Vélociraptor avec ses plumes ne pouvaient pas encore voler du fait de l'évolution des espèces, et le Renne magique du Père Noel peut voler alors qu'il n'a même pas de membrane comme les chauves souris ou de plumes comme les oiseaux ?"
Après une pilonage de questions similaires, véritable Pearl Harbour sur mes certitudes pédagogiques, le mieux est de s’asseoir en tailleur, et de commencer par "écoute...", et de balbutier n'importe quoi, de préférence la bouche pleine, sans trahir de secret, tout en étant honnête, et en mentant sans trahir la vérité. Jamais pris de court sur la marche des planètes, jamais avare d'une pédante envolée lyrique, je suis alors tout muet et tout interdit. Des fois, je crie : "regarde ! le chat clignote des yeux !", et la diversion fonctionne.
J'ai plus tard eu droit à une seconde couche, sur le "pays des morts" où séjourne notre chat roux parti il y bientôt deux ans. L'enquête est précise sur sa localisation exacte : dans l'espace ? Dans le ciel ? Entre les nuages et l'espace ? Posé sur des nuages solides ? Ou bien sous la terre ?" La question revenant, je tente diverses réponses : je dis mystérieusement que c'est un symbole. Je dis aussi que l'humanité n'en sait rien car c'est l'Inconnu. J'ai aussi dit que, logiquement, ça devrait se situer vers Saturne, car il y a de la place, et des anneaux.
Lorsqu'il me demande tout ça, il me scrute, avec dans son regard une confiance terrible. Le monde du merveilleux protège, colmate, mais dans l'humanité qui croit, il inquiète aussi. Vient un jour le moment où la vérité est une déception, et un soulagement. Je ne me souviens plus bien, quant à moi. Ceux qui ont toutes les solutions dans leur poche n'ont sans doute pas traversé beaucoup de mystères.

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y...