vendredi 11 avril 2008

Bonnie et Clyde (4) : Un gars loyal, honnête et droit

Peut-être qu’un type chic s’en rend compte tout de suite, que mon costard est bon marché ; mais moi je n’en ai pas porté tant que ça, des costards. C’est pour moi un grand scaphandre mou, uniforme, carré. On ne joue pas au jokari dans le sable avec, c’est tout ce qu’on lui demande. Ce n’est pas une grande marque italienne, c’est Babou, zone industrielle Est.

A la communion de machin, j’avais un petit costard, au baptême de truc, aussi, à chaque fois, les manches un peu courtes. Le prêt-à-porter, c’est impitoyable pour les types aux bras longs. Ce fameux mariage ; j’avais fait un discours sensationnel, je me souviens, c’était la totale, les joues cuisantes je m’étais levé, dans un silence protubérant, et là étrangement, la vie avait coulé comme du miel ; la blague qui va bien, l’assistance attentive, puis les mots émouvants, les gorges serrées, les mouchoirs sortis des poches, juste après, la conclusion poignante, comme à la télévision dans « Camarades de Classe des Stars ». Sans bafouiller, sans trembler, d’un trait, net. La grand mère m’avait dit après : toi tu iras loin. La pauvre. Vous ne décevez jamais les gens qui disparaissent. Il est bon marché mais tout neuf, mon costume, brillant comme un emballage. J’avais plié mon papier, à la fin du discours, pour le ranger dans ma poche arrière, la main tremblante de triomphe. On m'avait applaudit, moi. La tête qui tourne, le sol dérobé sous mes pieds, le vertige, mon être aspiré par l’attraction des planètes exogènes. De loin, je suis sûr qu’il fait classe, ce costard. Il faudrait qu’on me voit tout le temps de loin. Elle n’avait pas tort la grand-mère, le loin me va bien.

Je suis à la caisse, le type devant dit : vous êtes vraiment une pauvre conne vous. Avec un tel mépris dans la voix, comme s’il était fabuleusement heureux de pas être une caissière, lui. Je dis rien, je rougis. La caissière regarde ses pieds, elle aimerait bien répondre un truc mais quoi. Le type le sent bien, il a reniflé la situation, il a senti la bonne odeur, il a croqué au bon endroit, il est tombé dans un club de petits lapins, l’amicale des petits lapins tout blancs, qui baissent les yeux quand on les saigne. Il continue. Vous êtes vraiment une pauvre pouffiasse, vous. La caissière est rouge, la colère, ou bien les larmes ; elle bafouille : monsieur s’il vous plaît. Il les enfile, comme des perles, l’autre squale, la bouche pleine de la viande de ses mots, le type devant est déjà parti ranger son caddie, vite fait.

Vous êtes vraiment une pauvre pute, il martèle. Et il continue, et il continue. Et il continue. Et moi je suis là, j’ai les genoux qui tremblent, dans mon costard de petit lapin, avec ma cravate marron de petit lapin, mes souliers qui craquent de petit lapin, mon casque de cheveux d’or, je suis comme une fléchette, plantée, tordue, même pas dans un mille, dans la banlieue d’une cible. Je n’ai pas le petit discours dans la poche pour m’aider. Et l’autre, il va pour finir, rassemblant ses petits sacs, triomphant, dégoulinant, torve. La caissière a les lèvres qui tremblent. Elle est belle.

Elle aurait été moche ; je sais pas. J’aurais posé mes affaires, devant elle, et j’aurais continué à la traiter de connasse. J’aurais dit, on se dépêche. J’ai pas ksa à faire. Allez, au boulot. Et le client d’après pareil. Et toute la journée on lui aurait pissé des insultes dessus. Je sais pas. Je sais pas ce que j’aurais fait. Mais elle était belle, avec une tête de biche affamée, poursuivie par des bombardiers dans la foret bucolique, une tête de chardon, une tête de tige, translucide comme un verre de champagne, des yeux noirs de cendres, encombrés comme un four sale. J’ai dit au mec – l’index la désignant : dis, tu parles pas comme ça à la dame.

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y...