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Le voyage de Raymond Domenech


Le pouvoir d'absorption du téléphone portable est tel que, survolant au matin le boulevard de Grenelle tout lumineux depuis un métro aérien, je n’avais absolument pas remarqué la présence de Raymond Domenech, en face de moi, depuis une vingtaine de minutes. Entrant dans la rame, j’étais venu vite m’accrocher à la barre pour m’oublier dans le petit terminal amusant, comme tant de gens le font. Je les, enfin, je nous surnomme les “Homo Sapiens Smartphonus”, créatures en pleine spéciation, le cou horizontal, les pouces protubérants et agiles, un sonar naissant sur l’occiput afin de se mouvoir, regard en dedans, parmi les obstacles animés.
J’étais là, donc, à scruter cette petite république intérieure d’amis imaginaires quand je levai les yeux pour toiser avec satisfaction les passagers véritables. Il y avait, parmi la grappe de compagnons de barre dont j’étais un fruit, cet individu, Raymond Domenech, les cheveux gris, avec l’air édifiant de l’homme qui se rend quelque part, pour y faire quelque chose. Encore distrait par mes lectures microscopiques, je mis quelques secondes à constater que ce personnage tellement en survêtement, avec des sourcils à la Domenech, était bien le Raymond Domenech, ancien sélectionneur de l’Equipe de France de Football. Dehors, sous mes pieds, Grenelle défilait, avec son évidente force de réforme faite boulevard.
Surpris, j’eus le réflexe de crier à tue-tête: “Mais c’est Raymond Domenech ! De la Coupe du Monde ! Ray, celui qui s’est fait traiter dans le vestiaire ! ” mais, conscient du ridicule que la situation engendrerait, je m’en m'abstins. Les autres voyageurs, sans doute aussi délicats ou embarrassés que moi, regardaient placidement dans tous les sens, qui dans leur journaux gratuits, qui dans leur Alchimiste de Paul Coelho. Raymond Domenech, quant à lui, participait à cet étonnant spectacle tout en retenue et non-dit, avec doigté, sans doute rompu aux usages d’être Raymond Domenech. Avec aplomb, mais réserve, il regardait droit devant lui, mais pas trop, juste comme il faut, une expression de douce normalité, voire de bonhomme banalité fixée sur le visage. C’était comme s’il s'intéressait aux affiches d’un "Printemps des Poètes" à venir, avec des vers qu’aurait pu écrire Nicolas Anelka, par exemple.
Je me remémorais alors l’année précédente, et le tapage universel engendré par cet usager des transports en commun, certainement en règle, avec son ticket convenablement composté. A la Radio, dans les journaux, dans le monde entier de la télévision et de l’opinion, on avait pu honnir tel un roi cet homme là, avec sa main, une main avec des poils, et des gros doigts de plombier, sa main pour s’aider d’une barre en fer à ne pas choir du fait des soubresauts. Les inconnus autour, presqu’une foule, étaient techniquement en mesure de lyncher - enfin ! - ce fameux chantre détesté de la France qui perd. Mais pourtant, il ne se passa rien. La foule était confuse. Raymond Domenech, intégralement, se tenait là, comme s’il avait rendu, par sa simple présence, tout doux ce peuple déraisonnable.
A l’heure d’agir comme la France me l’enjoignait, je fus pris d’empathie. Je me dis que j’aurais pu lui casser la gueule, on m’aurait peut-être absous, qui sait, mais peut-être qu’on m’aurait surtout traité de malade et qu’on aurait cajolé Raymond Domenech, lui, ce personnage connu, notable de notre société spectaculaire. On lui aurait dit : “Excusez-le, il a perdu le sens de la mesure, ce jeune homme.” Alors, j’eus soudain envie de le prendre dans les bras, de lui dire au contraire : “Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font !”, lui, Raymond Domenech, en survêtement... j’aurais ajouté : “Entre nous, quelle bonne farce ce monde depuis des milliers d’années ! Et on va tous mourir.” Il aurait acquiescé en silence, sombre, avec ses sombres sourcils.
Comme je travaillais non loin de la Fédération Française de Football, je pressentis qu’il allait descendre en même temps que moi, pour se rendre au bureau, à son bureau de Football. Cette prophétie se réalisa tout à fait, un peu à la mesure de la légende de Raymond Domenech. Traversant la rue, Raymond Domenech, intact, normal, vivant, sourcilleux, se perdit parmi la foule, disparut de l’évidence nue de mon présent, où il ne se passait rien de stupéfiant, pour regagner sa place en douceur dans le baroque théâtre des souvenirs.

Commentaires

  1. J'aime beaucoup vos textes.

    Juste deux remarques que je vous invite à supprimer après correction:

    "tout en retenu" devrait être "tout en retenue"
    "avec des vers qu’auraient pu écrire Nicolas Anelka" devrait être "qu'aurait pu", Anelka (m.sg.) est le sujet.
    Bonne journée

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  2. Merci pour ces remarques judicieuses !

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  3. Il m'est arrivé exactement la même chose mais pas vraiment.

    À bord d'un TGV 1ère classe - j'ai un attrait pour les choses simples - j'effleurai nonchalamment du regard les paysages français qui font que la France est France jusqu'à être forcée de constater que mon train s'était décidé à ralentir.
    Je n'ai pas pour habitude de tourner la tête à gauche mais bien m'en a pris car cela m'obligea à plisser les yeux à trois reprises : là, superbement perdu, Valéry Giscard d'Estaing calculait le chemin le plus court à parcourir entre la porte de la voiture 11 et la porte de la voiture 12. Cet homme, à 87 ans, avait encore le bon goût de prendre un TGV en gare de Vendôme.

    Rapide fut mon raisonnement quand j'observai le grand homme pénétrer ma voiture et constatai dans la même seconde les quatre places confortablement vides sur ma gauche.
    En face de moi, dans cet enfer que constitue les "clubs duo", sombre invention qui consiste pour deux inconnus à tordre leurs jambes pour éviter tout effleurement qui pourrait provoquer des excuses d'une obséquiosité vomitive, un vieil homme à l’œil vif était plongé dans ses papiers. Il me fascinait à moitié, pour des raisons que j'aurais aimé exposer ici mais qu'il m'est impossible de faire puisque le sujet c'est Valéry.

    Soudain, le grand homme s'arrête à ma hauteur, le vieil homme me lance un clin d’œil et ce sont alors plus de quarante ans de vie politique qui me tombèrent sur les épaules.
    Il était comme dans mes rêves, quoique j'ai peu rêvé de Valéry. Un homme s'est approché, lui demandant timidement un autographe pour son fils de 10 ans. Aujourd'hui encore, je n'ai toujours pas saisi le mystère du prétendu intérêt qu'un enfant sortant à peine de l'ère anale pourrait porter à un vieillard qui aura eu le temps de refaire trois fois le crépi de sa propre tombe que l'enfant découvrira à peine qu'il a un peu dirigé la France. Cette phrase est bien trop longue.

    Et puis, sans crier gare, une blonde quadragénaire à l'âme banale passa en murmurant "Bonjour, M. le Président". Je crois que cela a à peine remué les trois cheveux teintés de Valéry, concentré à lire un article rédigé en anglais tandis que je me bats toujours glorieusement avec mon 757 au TOEIC.

    Inutile de le cacher, j'ai tenté de l'impressionner. Mais je n'avais à ma disposition qu'un exemplaire de Fluide Glacial (celui du mois précédent, pour couronner le tout). J'ai bien pensé qu'un épisode grivois de Pépé Malin ne serait pas sans effet sur cet homme qui a su romancer sa vie ou ses fantasmes, on ne sait plus trop.

    Mais encore trop occupée à essayer de trouver comment je pouvais lui signaler ma différence (péter avec mon aisselle a rapidement été envisagé mais cela aurait trahi ma condition de fille de cheminote) que nous arrivâmes en gare de Montparnasse. Je laissai la foule se lever, encore qu'elle l'était déjà 30 minutes avant l'arrêt définitif du train, et je cherchais encore un ultime sursaut de mon esprit quand je sentis le regard de Valéry sur ma personne. Ses hormones étaient donc toujours en éveil. Bêtement, je pris peur et conservai la tête baissée sur mes sandalettes La Halle aux Chaussures.
    La sensation de son regard chaud posé divinement sur le pauvre être que j'étais me sembla durer une éternité. Paniquée, je pris le chemin le plus rapide pour regagner la sortie, à savoir tout droit.

    Descendue du train, j'eus la force de me retourner mais déjà, Valéry était retourné à sa vie, celle, somme toute banale, d'un président à la retraite.
    Et moi, désolée, plongeant progressivement dans le vide sourd d'une gare parisienne, dans une ville un peu folle où les gens courent même pour acheter du PQ, je gardai, au coin de mon cœur blessé, le regret d'avoir manqué l'échange terrible et bouleversé d'un regard avec un président de la République française des États-Unis d'Amérique.

    Il s'appelait : Valéry.

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