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Un gorille


J'ai rêvé d'un grand gorille, au milieu des herbes hautes. Il tenait dans ses bras un minuscule nourrisson. Le contraste était saisissant, et dans le rêve, nous trouvions cet alarmant spectacle assez beau : le primate immense, au poil noir, l'enfant minuscule, pâle et blond, portant juste une couche blanche. 
Le gorille avait volé l'enfant à la femme implorante, à côté de moi. Celle-ci tentait de négocier avec le gorille, inquiète mais attendrie par l’ambivalence de la bête, qui protégeait l'enfant dérobé, farouchement. A côté du gorille se tenait un chimpanzé, qui agitait ses bras déraisonnables. Le chimpanzé réclamait l'enfant, un peu pour lui, un peu pour nous le rendre. Il avait clairement la fonction d'intermédiaire, comme coincé entre deux espèces. Le chimpanzé ne savait pas s'il fallait laisser le bébé à son gros congénère, ou nous le restituer, ou le garder pour lui ; il était l'image même de l'indétermination. Quant à moi, je n'avais pas de fonction précise, je devais certainement le privilège de ma présence au fait d'être l'hôte du rêve, car j'étais un peu dans cette fantaisie en touriste, sans lien réel avec cette mère en tenue de safari et les créatures agitées.
Soudain, le gorille disparut. Nous n'étions pas inquiets, mais le gorille réapparu avec l'enfant inerte et ensanglanté. Le petit être semblait avoir été aspiré tel un pamplemousse. Le gorille était indéchiffrable, il paraissant calme mais ombrageux, vaguement conscient de sa grosse bêtise, comme le chien ayant fait pipi dans le canapé. L'enfant flapi pendouillait entre les mains immenses du quadrumane, épluchure rouge de fruit consommé. Il n'y avait pas de tristesse, mais une consternation générale, une grande déception : le gorille n'était pas si mignon que ça, en fait. Je m'assis brièvement dans l'herbe haute, pour méditer sur le fâcheux incident, sachant qu'il serait vain d'y trouver une quelconque morale. Ils avaient tous disparus, alors, seul restait l’atmosphère jaunie d'une savane imprécise. Peut-on faire confiance aux gorilles ? Ce n'était pas utile, cette réflexion, dans la vie véritable, on ne faisait pas confiance aux gorilles, évidemment. Et tandis que tout s'achevait, qu'une sorte de nuit d'éveil imminent tombait sur ce paysage lointain, j'en arrivais à la conclusion que je faisais un rêve vraiment singulier.

Commentaires

  1. Georges Brassens l'avait dit. Gare au gorille.
    Tarzan est passé par là aussi.

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