mercredi 29 avril 2009

Autoportrait en réveillon (1/2)

Ce blog a deux ans. J'en fais donc deux billets "réveillon du Nouvel An". Le réveillon du Nouvel An, en général, c'est seul moment de l'année où l'on a pas envie de faire la fête. On est fatigué, on vient de vivre toute une année, une complète, sans congé d'existence. On se force, pour marquer le coup, avec un mirliton dans la narine, puis on baille, puis on va se coucher à 23h. Ou alors on vomit. C'est certes une vision très personnelle du jour de l'an, je le concède.

Célébrons les deux ans de mon blog avec moi. Lorsque j'ai démarré ceci, c'était dans l'idée de faire une sorte de forum. Une sorte de forum où un inconnu ne viendrait pas effacer ma tirade sur les rillettes nucléaires un mois après, jugeant qu'il fallait nettoyer, trier, archiver, compacter, les conversations. Une sorte de forum-jouet dont je serais maitre de tous les boutons. Brouillon. Publier. Supprimer.

Les rillettes nucléaires.

Dans les forums, il y a des messages inconséquents, sur la choucroute et le Parlement Européen, il y a des débats où l'on s'emporte, qui ne servent à rien, où personne n'est d'accord, où l'on fait valoir son expérience en choucrouterie et ses diplômes en parlement européen ; où quelqu'un part, alors, pour toujours avant de revenir à jamais, et claque la porte, en partant, et puis en revenant aussi.

Où le contradicteur traite l'autre de nazi, où le type de passage dit ironiquement que tous, autant qu'ils sont, sont bien vains de perdre leur temps dans de tels échanges et s'en va rejoindre, tel un prince, la vraie vie qui n'est pas vaine, elle, avant de revenir sur ses pas constamment, continuellement, inconfortablement de passage.

Il y a ceux qui disent que c'était mieux avant, s'en vont sans claquer la porte, et réapparaissent pour faire des clubs d'anciens. Il y a les nouveaux qui trouvent les anciens hautains et vitupèrent contre ces cercles fermés, fustigent les élites et les puissants et leur soif de pouvoir, avant d'entrer dans le cercle et d'égrener des anecdotes de vétérans, le commentaire entendu. Ceux qui sont dedans, ceux qui sont dehors. J'aimais bien les forums.

Ce que j'aimais bien, dans les forums, aussi, c'est qu'au fond, ils n'appartiennent à personne. Il y a, bien sûr, les modérateurs, qui modèrent, qui organisent, tempèrent, ou sanctionnent, ceux qui menacent et prennent des mesures de rétorsion. Il y a les modérés, qui coopèrent, ou qui se rebellent, les modérés oppressés, qui luttent et brisent leurs chaines incessamment, les modérés outragés, oui mais les modérés libérés. Partent en claquant la porte. Puis reviennent du vide, où il fait peur, et deviennent modérateurs à leur tour. Les modérateurs et les modérés, main dans la main ; mais au fond, le forum n'appartient à personne.

J'avais envie d'en avoir un, mais concrètement j'étais paralysé par le ridicule du forum où l'on est tout seul. C'est ainsi. Comme dans la station balnéaire glaciale, en décembre, où un DJ emmitouflé lance dans la salle béante du Macumba Night : alors ça va ? C'est déprimant.

Le blog appartient à quelqu'un : vous. Vous vous dites : je suis seul, et ils sont tous.

...

J'avais envie d'avoir un forum, parce que je n'ai rien à dire de particulier. Un forum vous sied comme une pantoufle pour ce genre d'existence. Un blog est déjà plus chaussure neuve, dans l'esprit. Déjà plus l'attitude réveillon : vous dites, me voilà, et maintenant. Vous existez comme pour marquer le coup.

Je n'ai rien à dire de particulier. Parce que j'aime surtout le bruit de la conversation. Le bruit des autres, de moi. Ce flot de syntaxe qui ronronne comme un boulevard périphérique, bruyant, lumineux, épuisant, lancinant, hypnotisant.

Le blog, cette sorte de plein de vide, vide-grenier verbal, est en fait un genre de liquide qui ne fait qu'épouser la forme du contenant, il est si fidèle à l'état des choses : un bruissement. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde est en colère contre cette contingence. Contre cette superficialité. Contre ce puzzle d'égos. Contre ce langage, primitivement là, qui se branche fiévreusement, qui s'emballe. Comme s'il y avait autre chose ! Je me sens en l'aise dans ce simulacre haute fidélité du rien total, ce simulacre du simulacre. D'où d'ailleurs l'amusante ambition panique que l'on sent frémir parfois, ici ou là, en réaction, ce désir de notabilité, de respectabilité, d'expertise.

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Le blog, en ce moment, m'agace surtout, me plait pas mal, aussi. En tout cas, il est toujours aussi fascinant. Fatiguant à force d'être fascinant, comme une grosse bestiole tapie quelque part, dont je serais le Frankenstein. Personne ne me demande rien, cette bestiole est là, c'est comme si Caïn avait fabriqué son Oeil, il ne se sent pas de l'écraser du pied, comme ça. Je prends le petit coffret où je l'ai rangé, je l'ouvre, et évidemment, il est là, l'Oeil, c'est son travail de l'ouvrir, de me regarder. Il me teste.

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Comme tout le monde, les raisons de le faire sont multiples. Elles coïncident ou se succèdent, elles se combinent. Elles évoluent, aussi. Envie de s'amuser. Envie d'être aimé (insister, qu'en s'exposant ainsi, l'on se moque du regard des autres). Envie de se distinguer, de choquer, de provoquer ; le grand corps mou de l'univers, frigide ; la grande copulation incontrôlable. Le formidable réflexe libidineux d'introduire, d'engendrer, de croitre. Plaire. Déplaire. Beaucoup nier, en bloc. Faire semblant que tout vient tout seul.

En ce moment, honnêtement, j'ai quitté l'atmosphère, je suis content avec mon blog, je suis en orbite, je tombe dans le vide comme un corps absolument céleste. Je ne suis pas toujours visible à l'oeil nu. Je suis dans la masse cachée du cosmos. Je peux écrire tout ce qui me passe par la tête, comme là, n'importe quoi, je suis la vache qui me regarde passer avec stupéfaction. En fait je n'attends plus rien du tout, du blog : ça semble triste comme phrase, c'est ce que disent les gens désespérés, mais c'est ce que disent également ceux qui sont comblés.

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Je n'aime pas l'authenticité, c'est dégoutant. Se livrer, se raconter, en toute sincérité, en toute franchise, chasser le naturel pour accrocher sa grosse tête taxidermée au dessus du lit. Chasser le style pour trouver le véritable, le simple, le pur, le brut, le primitif, le primordial ; au secours, pitié.

Il n'y a rien de moi dans ce blog, rien de vrai, rien d'authentique, rien de sincère, rien de profond, il n'y a que la joie de l'artefact, le culte du masque, l'angoisse amoureuse du superflu, la terreur fascinée du vide, de la construction, du Lego, du Mecano ; en définitive, me nichant exactement dans ce mensonge aimé, il y a pour ainsi dire tout de vrai.

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à suivre...

lundi 6 avril 2009

Drôle de Lord

Pour Jérôme Boche

Un titre de film de série Z me vient souvent, le matin. C'est machinal. C'est adéquat avec la situation. Avec le petit matin tout plein de lumière. De lumière pourrie, avec des watts chétifs dans l'ampoule du plafond, serrés les uns contre les autres. Je suis en train de pisser, j'ai la tête emplie d'un Canigou de symboles, de sens, de phrases. Un pâté de moi. Je prends des vitamines depuis quelques jours, ce qui produit un pipi très jaune, un pipi avec le gilet fluorescent de la Sécurité Routière. L'ampoule au plafond émet une sorte de vrombissement.

Les watts, un à un, sautent de l'ampoule qui vrombit. Mon pipi, un à un, saute de mon sexe qui vrombit. Cela ne veut rien dire, mais c'est sympathique à écrire.

Ce dimanche matin, je jongle avec des titres tels que "Nom de code : Oie Sauvage", "Le Chevalier de l'Espace", "Opération Léopard", des films avec Klaus Kinski, en général. Des films où un terrain aride andalou fait office de Far-West, de désert africain, d'Eldorado from outerspace. Un autochtone barbu patiente, sous une pancarte en carton, il est un mexicain moustachu à la peau luisante, ou bien un inca, voire un maya, sorti de la forêt sauvage. Un maya parachutiste, avec d'autres mayas blottis dans les arbres qui vrombissent, un maya doté d'un parachute en feuilles de palétuvier, qui attend pour sauter sur des missionnaires égarés.

Je pense, tandis que je pisse, et combine les titres : "le chevalier sauvage", "les oies de l'espace". "Nom de code : personne". "Les 7 salopards de la fatalité", "La division de la mort". Je me vois bien comme ça, membre de la "division de la mort". Je suis en train de faire pipi, c'est dimanche matin, juste avant l'invasion du monde des gentils, je vais prendre le bombardier plein d'individus blonds, avec des têtes de Klaus Kinski, des visages de fous, pour sauter sur un monticule doté d'un ou deux nids de mitrailleuses. Des gens qui en général gesticulent criblés de balles et tombent aussitôt, peu après que le héros ait remarqué : "hum hum, je crois que nous avons un comité d'accueil".

Les watts ont sauté de l'ampoule du plafond qui vrombit, ils atterrissent sur mon crâne. Ils sont blonds aussi, comme la lumière. Le pipi aussi, est blond. Il se pose, quant à lui, dans le trou des cuvettes, il a de l'eau jusqu'au cou. Les watts se frayent un chemin dans la jungle de ma chevelure, ils sont prudents, craignent une embuscade de poux incas. Le pipi déclare à son collègue, dans cette étrange crique de faïence : "C'est calme. C'est bien trop calme. Je n'aime pas ça. - j'espère, répond son compagnon, qu'on ne nous a pas réservé un comité d'accueil. En plus, ce gilet jaune fluorescent, dans cette jungle d'eau, ce n'est pas très discret."

J'ai tout à fait consciente de la valeur relative de ce billet, je dois vous dire, mais j'ai ma dignité, et je continue. Je suis comme le parachutiste, je ne vais pas abandonner ainsi un article en détresse. j'aurais peut-être un blog de vétérinaire, je trouverais ça humain d'euthanasier ce billet, pour son bien. Mais là, ce billet, ça fait une semaine que je lui fais du bouche à bouche, que je le réanime, au défibrillateur. Il m'a tenu compagnie, avec sa sale trogne de billet pourri, sa tronche de Klaus Kinski. Courage billet. C'est bientôt la fin. On voit le bout du tunnel.

Me vient à l'esprit, tandis que mes pensées vagabondent, des "Lord of the Rings", des "Lord of War" des "Lord of Apocalypse". Mais ce n'est pas assez bien pour le dimanche matin, tandis qu'il est affreusement tôt. A errer ainsi, j'échoue sur : Lord of the Lord.

Et c'est bien, ça. J'aime ce titre. C'est absurde, et calme. Non pas "lord of the lords", au pluriel. Plus brutalement : le seigneur du seigneur. Ça ne veut pas dire grand chose non plus, c'est idéal. Peut-être qu'avec ça, une telle idée idiote, à force, on crée un court-circuit, qui fait tomber en panne le monde des idées. Le temps s'arrête : je me souviens de cet épisode de la Quatrième Dimension, quelqu'un casse le temps en cassant une montre. Il n'y a plus rien qui bouge, et le héros se promène dans un univers figé. Il voit des silhouettes au visage cagoulé passer discrètement, munis d'une vaporisateur de poussière, pour en déposer sur les tables et les meubles, ce sont des employés du temps qui passent. Voyant cela - j'avais quatorze ans - je me disais : bon sang, je pourrais feuilleter les revues érotiques tranquillement, dans les bureaux de presse, si ça m'arrivait.

Lord of the Lord. La répétition est vraiment enthousiasmante. Je pense au groupe de musique du professeur Choron : les Silver d'Argent. C'est beau. Ce miroir avec des mots, je pourrais presque le lire à l'envers. Alors, mon cœur bat plus vite. Une goutte de sueur perle sur le front de mon dos aquilin. Une idée va naître. Ça fait un bruit. Les watts se faufilant dans mes cheveux cessent leur progression : j'ai entendu quelque chose, fait l'un deux. Va en éclaireur, disent les autres. Nous on reste à l'arrière pour t'attendre. Et pourquoi moi, hé, répond-il. Pourquoi pas vous. C'est nul, éclaireur. Même pour un watt. Ca fout les jetons. On se fait zigouiller, et les autres disent juste : hé, on a bien fait, on se serait fait zigouiller, dis. Heureusement qu'on a envoyé l'autre en éclaireur. Lire des phrases à l'envers, je pense aussitôt à "drol eht fo drol". En truchant, en forçant, en trafiquant un peu, me vient ce terme de "drôle de lord". Bon sang, un palindrome ! Je saute de joie. J'essuie le pipi après.

Et si je me lançais dans un générateur de palindromes ? J'ai quelque part un fichier avec l'ensemble des mots de la langue française. En mettant l'ensemble dans une moulinette... On écrirait le début, il calculerait la fin. Je la baptiserais : nom de code, Drôle de Lord. Je pourrais produire le palindrome le plus long du monde. Opéra transporté à travers les montagnes !

J'ai fini de pisser, j'ai un projet. Je souris. Il va se blottir dans un neurone. Contre d'autres projets. Ils se tiennent chaud, là-bas. Je tire la chasse, j'éteins la lumière. Dans la cuvette, le pipi fluorescent dit à son collègue : quel est donc ce bruit terrible ? Puis ils sont tous emportés par un torrent funeste.

Les projets sont ainsi, avec leur étrange visage de Klaus Kinski. Ils sont serrés les uns contre les autres, dans l'appareil qui vrombit, ils attendent d'être largués sur le théâtre hostile des opérations du monde réel. Le héros, lui, qui est est le Seigneur de la Mort, les regarde tous descendre dans le ciel, ils chutent lentement, légers, flottant au dessus des embuscades. Puis le Seigneur de la Mort, se dirigeant vers eux dans une jeep archi-neuve, part d'un rire sardonique, et lâche narquois : je crois que nous avons a un comité d'accueil !