Accéder au contenu principal

Les Amateurs

En ce moment, nous répétons pour un concert d'élèves chanteurs, de l'école d'Emeline ; ce sont des amateurs. C'est un de mes moments préférés, dans la vie.
J'ai fait un stage de musique Klezmer cette année, avec un pro qui comme tous les musiciens classiques a tenu la conventionnelle et attendue sortie sur le monde du conservatoire "qui est trop cruel et inhumain", et les amateurs qui sont formidables. Parlant des musiciens amateurs, avec une élève du conservatoire en train de passer son prix, il avait vraiment l'air bonhomme du représentant en Canigou, qui répète "c'est vraiment délicieux !" mais qui n'en mangerait pour rien au monde. 
Non pas qu'il ait tort : quand un musicien atteint un grand degré d'excellence, il lui devient difficile de revenir ramer avec des amateurs, surtout que, accompli techniquement, il lui reste tant de choses à explorer musicalement, intellectuellement que le fait de revenir en arrière avec ceux qui rament avec leur doigt doit être déprimant, j'imagine. Mais il n'est pas non plus obligé de dire que les "amateurs sont formidables".
Les amateurs sont formidables. Je suis moi-même un amateur. C'est amusant, car les amateurs que j'accompagne ignorent souvent que je suis moi même amateur, parce que je suis dans le groupe qui accompagne, et qui tels les Corses ou les Ibères ont l'air ténébreux et concentrés ; et j'en joue : quand ils expriment leur crainte, j'en rajoute : "le pire c'est quand le public sort les cageots de tomates, ou commence à huer, ça arrive souvent, c'est horrible". Ils deviennent livides, et j'éclate d'un grand rire formidable, car je suis moi même formidable.
Certains "amateurs" vont faire leur premier concert. Ils sont tendus, excités, dans tous leurs états. Ils ont envie de mourir, de partir en Uruguay se cacher. D'autres sont concentrés, façon commando au dessus de l'objectif. Dans ces concerts, certains ont dix ans, ils vont chanter "Capitaine Flam", d'autres vont vraiment tout donner, avant de reprendre leur vie d'instituteur, comme je vais reprendre la mienne d'informaticien. Avant d'entrer en scène, ça sent la peur. Ils sont bien habillés, maquillés. Il y a le public, souvent la famille de la famille, des amis, parfois un professionnel qui dit paisiblement : "les amateurs sont formidables !". J'adore ce cirque. C'est quelque chose qui me réjouit, c'est comme la choucroute, la fête du slip. C'est tendu et bariolé. 
Souvent, certains gagnent : les amateurs au bout de premières et affreuses, pénibles secondes surmontent leur trac, et tout d'un coup ils sont sur scène, transfigurés, intronisés. Après leurs chansons, ils ont l'air d'avoir fait l'amour dans un amphithéâtre universitaire, ils sont ébouriffés, vidés, sonnés, comblés. Ce moment là est précieux. Ils veulent recommencer, ils veulent aller vivre dans une roulotte, ils veulent voter communiste, ils veulent s'embrasser, fumer, boire, rire, ceux qui voulaient mourir avant ne veulent plus arrêter, jamais.
A la toute fin du film "le Goût des Autres", le personnage joué par Alain Chabat se met à apprendre la flûte traversière, on le voit, parmi certains élèves dans ce qui semble être une école de musique. Il débute, il est un peu comique, mais heureux, c'est un instant de mûr attendrissement, une grande plénitude, une grande sagesse s'en dégage ; c'est vraiment toute la morale de tout, et je terminerai là dessus.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y couche comme un gros tas flasque de particules molles. Les chiens sont des boites à bruits, au bout des laisses, comme des yoyos à jamais déroulés. Les gens ont des barbes qui vous grattent à vous. Ils parlent en faisant des fautes d'orthographe. Les arbres s'alignent de manière bucolique comme des bâtons pour chiens, plantés là. Vous êtes ce chien qui ne peut prendre les arbres dans votre gueule, ces bâtons de joie, et détaler. Vous regardez les arbres, intransportables, et plus rien ne court. Vous vous retrouvez nez à nez dans un endroit où vous étiez content, une fois, et vous voyez votre ombre encore contente (car les ombres sont lentes), et vous vous sentez de trop dans ce souvenir heureux plus réel que vous-même à cet instant. Vous quittez les lieux poliment. Il y a des magasins qui vendent des thés ridicules. Il y a des bars qui ve…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…