samedi 31 janvier 2009

La tête à l'envers (3/3)

Puis un jour comme les autres, Bob la quitta. Ils étaient en train de boire du thé, il était attentif, il posa même quelques questions avec l’air intéressé, ce qui était inquiétant. Alors, il perdit d’un coup son air lointain, pour un genre passablement présent, un genre fabriqué en série et qui passe un entretien d’embauche avec des chaussures étroites, et Marie comprit. Elle écouta, parce que, du fait de son candide libertinage qui avait été sa précédente routine, elle n’en avait entendu pas tant que ça, de ces discours. Elle écouta, engourdie, intéressée, le crâne anesthésié comme une grosse dent. Cela ressemblait à un film. Marie, je m’en vais. Allez, ne sois pas triste, voyons, ça craint. Plutôt à un téléfilm. On était pas marié, Marie. Il n’y avait pas de contrat entre nous. Pas de nom posé au bas d’un parchemin. On était libre.

Elle décida alors que, profondément originale, foncièrement libre elle aussi, elle ne serait pas du tout triste, elle n'aurait pas de peine ; jusqu’à présent, on ne l’avait pas mise dans un panier comme un toutou, on n'avait pas pu la ranger « dans une case », elle savait même qu’elle éclaterait de rire, à la fin du laïus, d’un grand rire sardonique, comme on dit d’un nez qu’il est aquilin. Marie je m’en vais. Je suis venu te dire que je m’en vais. Au vent mauvais. Mignonne allons voir si la rose qui ce matin, voilà. En alignant ses phrases, d'ailleurs, elle eut l'impression qu'il se vidait comme un bain, dans quelques instants, il ne resterait plus rien du Bob, il se terminerait avec un gargouillis fort prosaïque, par le petit trou du conduit de l'oubli, et il n'y aurait là qu'une indifférence vague à éprouver, pour la forme. Elle aperçut, posés contre le mur, leurs sacs de jonglerie, côte à côte, avec leurs quilles. Puis Bob allait lui réciter une sorte de poème, mais elle l’arrêta. Mais ça ne peut pas être comme ça, fit-elle, la voix étranglée ? Ce n’est pas possible ! Si justement, c’est bien toute l’histoire de la vie, ça peut être comme ça. Elle se concentra violemment pour trouver quelque chose de remarquable à répondre. Quelque chose de déconcertant, un mot terrible, qui, la vieillesse tombée sur Bob, lui ferait éprouver des frissons de honte ou d’épouvante.

Lui, il la regardait, incommodé, importuné, presque insulté par cette scène si étroite, si triviale. Peut-être que, méditant jour après jour, il avait repoussé ce moment à plusieurs reprises, il s’était dit : faisons-le un soir ; comme la nuit arrive vite, la fatigue peut être une limite physique bien commode à un éventuel scandale ; ou peut-être un matin, afin de laisser la journée entière et la lumière du soleil faire son apaisant effet (les suédois se suicident beaucoup car ils manquent de soleil, c'est connu). Peut-être l’annoncer tout en jonglant, de la sorte que, stupéfaite, elle en aurait oublié de réceptionner une quille, qui serait tombée sur son crâne, puis les autres également, l’assommant à moitié, et, hébétés, on serait tous passé vite à autre chose.

Elle fixait encore les quilles, horribles massues de cro-magnon en plastique, et c’était ses rêves qui, après leur saut en l'air, tombaient les uns à la suite des autres, rebondissant grotesquement par terre ; voilà, les lumières qu’il avait allumées, il s’en allait avec, et ne laissait que la facture, quelque chose la lança, vrilla, une sorte d’acouphène dans le ventre. Elle était sur le point de juste dire, je m'en fous. Il vit sa bouche se tordre de douleur, ridiculement, comme un bébé. Elle chercha encore un mot formidablement scandaleux à proférer, mais elle mit juste son visage dans ses mains, simplement. Il la regarda pleurer ensuite, en silence. Il eut de la peine, sincèrement. Elle ne dit rien, un moment, dignement, mais s’humiliant quand même, elle lui demanda de changer d’avis et de se remettre à l’aimer, comme avant, comme la semaine passée. L’humiliation d’avant ne fut sans doute pas suffisante, puisqu’après elle s’humilia encore en répétant s’il-te-plait, s'il-te-plait. Mais visiblement, il-ne-lui-plaisait-pas. Habile médiateur, en lot de consolation, il proposa de « rester amis malgré tout », car il n’y avait pas de raison ; que ce moment était fastidieux, comme faire une queue incommensurable à la Poste pour chercher un recommandé d’on ne sait qui, peut-être un débiteur, et avancer à petit pas, comme des moutons, sans savoir que faire de sa carcasse.

Elle m’appela, elle put dire le début correctement, mais la fin de la phrase partit dans les aigus, puis les ultra-sons, du gémissement silencieux qui fait dresser l'oreille des chiens. De mon côté, j’étais en train d’apprendre à fumer, c’est à dire de faire comme les autres, comme jongler, mais en moins dangereux. A cette nouvelle, je poussai un cri d'aise, ma réponse débuta, claire, plaine, ferme, enthousiaste, mais elle se termina avec une tonique commisération, et je la plaignis aussitôt avec éloquence.

Elle pleura encore, les jours suivants, longtemps. Elle eut le nez rouge, un moment, et bien, comme au cirque, en fait. Je lui dis un soir, viens là, tu peux compter sur moi, viens pleurer sur mon épaule, viens te confier, je comprends ce que tu ressens, mais elle disait non merci, je préfère rester seule, et je murmurai, la voyant disparaître, merde, je serais encore puceau ce soir.

Un soir, Marie se réfugia dans la drogue, elle fuma plusieurs pétards. Elle raconta n’importe quoi, à l’instar de Camille Claudel, des histoires de corbeaux invisibles qui rongeaient les cordes de la guitare du ciel avec des plumes de chiens, et des poils d’oiseau. Elle s’excusait en poussant des rires forcés, elle regrettait, concédait que ce n’était pas facile pour nous de côtoyer quelqu’un qui sombrait dans la démence. Puis plongeait la tête entre ses mains, en répétant Bob, Bob, puis le traitait de salop, et de génie, et nous engueulait qu’on ne pouvait pas comprendre, mais nous expliquait longuement quand même.

Peu à peu, le chagrin laissa place à quelque chose d’esthétique, elle aimait regarder cette peine, il y avait quelque chose de noble, de grave, de mélancolique ; elle aimait y revenir souvent, en repartir, y revenir, elle aimait cette aisance revenue du mouvement sentimental. Elle aimait convoquer son chagrin, cet essoufflement mélancolique qui donne l'impression d'être en vie, après une longue course, puis elle le congédiait. C’est que Marie jonglait habilement à présent, avec quatre ou cinq quilles, elle regardait cette course colorée, qu'elle souhaitait élégiaque, le visage empreint d’une grande sévérité. Quand une quille lui échappait, elle abandonnait tout d’un coup, ses bras devenaient ballants en un éclair, l’image même de l’abattement, puis elle se détournait, pris d’un dédain urgent, et les trois ou quatre quilles en l’air finissaient de choir mollement dans l’herbe. Ces microscopiques catastrophes la distrayaient beaucoup.

Elle me dit un jour, avec affectation: je crois que je vais faire des études de sociologie. Quelque chose comme ça. Je vais sans doute devenir secrétaire, partir pour Secrétaire Sans Frontière, dans le genre. Ou entrer dans un couvent de secrétaires, qui sait, où l’on prie Dieu en sténodactylographie. Elle eut une discussion avec ses parents, elle ne voulait pas faire un métier sérieux. Elle me parla d’une école de cirque, privée, loin, et comme elle me décrivait la chose, cela ressemblait à un établissement pour faire de la corde à sauter, à la campagne, avec des intervenants, des professeurs de gymnastique un peu fantasques, des gens en tongues qui ramassaient des crottes de chevaux, ou d’éléphants, dans le meilleur des cas. Tu vas partir, alors. Je l’imaginais dans une quête sans fin, désespérée, des Bobs perdus. Tandis qu’elle exposait son projet, je m’emparai de ses quilles, et j’en lançai une puis deux, puis je fis monsieur Loyal, regardez mesdames z’et monsieur, regardez, oyez, la pathétique histoire de bozo le clown et Maria Mariskaïa Kouchtoila la jongleuse, et les quilles tombaient, et je tombai aussi, et c’était drôle, enfin je crois, et je proposai aussitôt un sacré spectacle vraiment tordant, quand même, plus que celui de ce cul-béni-oui-oui de Bob.

Elle partit : c’était certain, une fois la corde à sauter apprise, là-bas, de retour chez ses parents, elle discuterait de l’éventualité d’un métier sérieux. Dans leur salon tranquille, là même où quelques années plus tôt des gens vraiment libres avaient vécu un gigantesque moment présent, ils négocieraient avec tact sur que faire de l’animal mourant de la jeunesse, comment gérer son départ gentiment, par exemple, le piquer, l’enterrer avec dignité dans le jardin pour qu’il soit toujours là sous nos pieds, à portée de pelle, puis trouver un emploi, et revenu au bord du balcon en aluminium, se dire que, tout de même, on ne s’en sort pas si mal, que l’on est indépendant, appareil dentaire ôté, cage ouverte pour la jeunesse enfuie.

Je n’eus plus de nouvelles d'elle.

Il y a quelque temps, j’ai cherché son nom sur internet, j’ai découvert sur une photo rougeâtre de spectacle, Marie, suspendue à un trapèze, dans un cirque extravagant, son lots de clowns modernes et politiquement sur-signifiants. Je reconnus son nom, dans les premiers rôles. Elle l’avait fait ! Je regardais l’écran, je la découvrais des plumes sur la tête, la tête à l’envers, et le sourire outré des funambules. Ce sourire adulte, sérieux, figé, glacé, au visage des acrobates, pour masquer l’effort. Tout le monde porte ce sourire. Elle l’avait fait, me suis-je exclamé, joignant mes mains, applaudissant, ou priant, silencieusement, et, transporté le temps d’une respiration dans mes tribus comiques, depuis dispersées, je fus très tendrement heureux pour elle.

20 commentaires:

  1. he ben quand même ! faignasse !c'estmalin, maintenant faut que je relise tout !

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  2. Ah quand même! c'est beau, c'est émouvant, mais quand même les mecs sont des salauds. Non? ;-)
    Ben si, si bien connaître la conscience d'une femme et le décrypter aussi bien, aussi joliment, c'est limite du voyeurisme.
    N'y voir, de ma part, que de la jalousie. Pff, ça valait le coup d'attendre.

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  3. N'empêche, une acrobate au lit, qu'est-ce que ça doit être autre chose qu'un plombier...

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  4. J'avais tout lu depuis le début et j'attendais cette fin avec impatience...Elle colle avec beaucoup de choses que j'ai ressenti à certains moments de mon existence... La rupture comme moyen de s'envoler entre autres. Merci Balmeyer.

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  5. Tu fais de la fin de la grande adolescence, une véritable épopée et ça nous rend un peu moqueur mais avec un petit goût acre, quand même.
    Je nous trouve mieux en adultes, du coup.

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  6. C'est du grand et du beau, et j'aime bien le masculin de salope, ça rime avec galop, c'est rigolo.
    Et mnous voilà de nouveau à attendre.

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  7. Les meilleures choses ont une fin... Je pensais que le narrateur allait profiter du moment de faiblesse de la jongleuse... Il m'a semblé un peu absent de cet épisode.

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  8. hier, en te lisant, j'ai versé une petite larme. J'ai failli laisser un commentaire et me suis ravisée (avec ce que j'ai écrit dernièrement ça risquait de... ne pas être compris, comme moi en règle générale : l'incomprise ! bouuuhhh), et puis zut !

    Ma petite larme pour tous les amants blessés qui comme Marie ont dû, un jour, faire face à l'innommable (pas l'insurmontable,non,la preuve : "ta" Marie l'a surmonté, et avec quelle hauteur !) le : "JE NE T'AIME PLUS".

    Tiens ! spéciale "cacedédi" sur mon blog pour toi ce soir ;-)

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  9. c'est quoi cet accent circonflexe sur elle aperçut , passé simple? ksss .. sinon je les voyais bien finir avec 12 mômes et des chêvres, non?

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  10. ah flûte, il me semblait bien qu'il y en avait une autre !! un salaud, une salope..

    sinon il est drôlement bien ce texte...

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  11. Tu décris très bien que la liberté peut faire mal. J'aime beaucoup!
    Elle est belle et fière cette Marie, touchante dans sa dérive. Je ne parviens pas à me réjouir de la fin néanmoins...

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  12. Merci à tous !... vous l'avez compris, en ce moment, je ne suis pas trop "au blog", c'est sans doute passager, et vos mots laissés me font bien plaisir...

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  13. Salaude pourrait alors être le féminin de salaud :
    "Quelle salaude, cette noiraude, la vache ! "

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  14. J'en suis encore tout retourné !

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  15. Je vais te dire...
    Je peine à trouver les bons mots...ce que je ressens là tout de suite.

    C'est dur d'écrire de pareilles choses sans verser dans le bisounoursisme abruti. Ce que tu as écrit, c'est une "belle histoire". Une histoire (vraiment), un récit, et tout ça est beau. Tu as modelé des personnages, c'est de la pate mais nous on voit du sang, des os et de la chaîr.

    Ce que tu as fait là, on ne le lit pas ailleurs (ou chez très peu de gens). C'est notable. C'est même remarquable. Tes voiles, alors, sont bien gonflées, et elles ont bien l'intention de t'emmener là où tu voudras aller.

    Bon vent alors.

    Ce commentaire est celui d'une midinette. Ouais, sans doute.

    Bref, ce moment attentif, suspendu et silencieux de lecture, pour moi, était rare. Et ce qui est rare est cher mon petit paltoquet.

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  16. Je suis souvent avare en compliments. Mais là, je dois dire que j'ai été transportée. Tout lu d'une traite, les trois parties, et ai savouré certaines pépites stylistiques tout à fait remarquables.
    Très beau texte.

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