Accéder au contenu principal

L'abri

Nous mangeons des petits gâteaux, Kéké est sur mes genoux, sa tempe contre ma tempe. Nous sommes silencieux, et fatigués, une nouvelle semaine commence. Nous nous tenons chaud, c'est comme si rien ne pouvait nous arriver.

Les nouvelles semaines poussent comme des mauvaises herbes, il faudrait tout raser, cela semble possible, même inoffensif, puisque nous sommes là, un peu comme à l'abri. Il y a une idée de cabane, une idée du drap chaud qui, nous couvrant tous les deux, nous protègent des monstres. Il y a une idée de vasistas, la fenêtre hermétique où l'on voit le chaos du ciel venir se désintégrer à nos yeux, tandis que nous ne risquons rien, que nous sommes derrière à sourire, nous sommes dans du coton, un abri fait de nous-mêmes.

Dans dix mille ans nous ne serons plus rien ; dans le magazine, je vois les moines de Palerme, leurs momies se tiennent droites et leurs yeux sont vides, certains ont encore leur couronne de cheveux, et leur calvitie apparente. D'autres n'ont plus rien, une calvitie intégrale en fait, une calvitie des cheveux, de la peau, le temps les a poncés. Ils sont sanglés dans leur linceul et se dressent dans des alcôves, la tête penchée, le menton – parfois tombé – posé sur leur poitrine creuse. Il font la queue. Ils forment un chœur étrange. Ils ont leur ventre rempli d'herbes, mais ça doit sentir mauvais quand même, j'imagine. Leurs âmes de moine sont dans la félicité des astres, mais dans le souterrain, ils font toujours une procession. Derrière eux, court sur tout le mur une petite goulotte où doivent circuler des fils électriques, pour éclairer les catacombes.

Parfois il me semble passer ma vie à ça, mettre des fils électriques derrière des cadavres. J'emmitoufle mon fils. Il a trop de cheveux. Il en a de partout, qui bouclent dans tous les sens, bien plus de cheveux que les moines embaumés de Palerme. Dehors il fait froid, je le protège. Nous y arriverons, nous arriverons à tout, et tout sera lumineux, il y aura la félicité des astres que nous voudrons. Il me raconte une histoire tarabiscotée de son monde gentil, avec ses bonshommes, ses voitures qui mangent des kebabs, ses engins de chantier qui passent leur vie à jouer à cache-cache au lieu de construire des immeubles. Je l'emporte, je suis le père-express, le train qui marche à pied, qui fait tchoutchou, même si, comme on se l'est dit plusieurs fois, il n'y a en pas vraiment besoin, les trains étant devenus, depuis, électriques.

Commentaires

  1. Tiens, ça m'a fait du bien de lire ça.

    RépondreSupprimer
  2. Dans dix mille ans, au musée des arts virtuels du néolithique avancé, des tas de gens iront consulter tes pages et leur traduction en se demandant comment notre civilisation si peu évoluée a pu produire tant de chefs-d'œuvres qui leur parlent encore.

    RépondreSupprimer
  3. Content de vous trouver de retour. Et avec un texte à la fois dense et parcouru d'une brise un peu languide – c'est bien.

    Sinon, les moines de Palerme (et d'ailleurs) avaient un gros avantage sur nous : ils tenaient pour assurée la résurrection des corps, au jour du Jugement. Donc, qu'importent l'herbe au ventre et les orbites creuses...

    Marie-Georges : dans dix mille ans, rien ne subsister de nous. Rien d'intelligible, en tout cas.

    RépondreSupprimer
  4. Dohram : merci. C'est un peu ma façon de lancer la bouteille d'eau contre le mur, si tu vois ce que je veux dire... :)

    Nicolas : merci, aussi.

    Marie-Georges : rhoo.

    Didier : merci, aussi aussi. A ce sujet, je viens de consulter Google, j'ai un peu des scrupules de vous dévoiler mon savoir tout neuf sur la résurrection des corps (j'ai tout oublié mon catéchisme), aussi je ne le ferai pas.

    RépondreSupprimer
  5. On les trouve encore ces magazines de l'époque cistercienne ?

    RépondreSupprimer
  6. C'est du concentré de joli tout ça.

    RépondreSupprimer
  7. Rien à dire. Vous êtes un gentil père pour votre fiston.

    RépondreSupprimer
  8. tenons notre rôle de méchante... de même pas belle blogueuse, et de sorcière... Euh, c'est sûr que tout ça sera fini... ta vie, la sienne, dans peu de temps (plus vite que ça même), alors jouis de chaque instant et avant qu'il n'ait de la barbe au menton, et t'envoie chier (comme un vieux con que tu te devras d'être), serre-le bien fort dans tes bras.

    RépondreSupprimer
  9. Il faut accepter que ton fils grandisse...sourire...tu vas grandir avec lui, tu verras...

    RépondreSupprimer
  10. "Parfois il me semble passer ma vie à ça, mettre des fils électriques derrière des cadavres."
    Séduisant et terrifiant à la fois, j'aime, forcément ;)

    RépondreSupprimer
  11. Un billet chaud comme un chocolat. Même les momies n'enlèvent rien au plaisir.

    RépondreSupprimer
  12. Un petit commentaire maison chez Mère Castor.

    RépondreSupprimer
  13. La faute à Mère Castor si je vous mets dans mes liens

    RépondreSupprimer
  14. cher Balmeyer, tu es le roi de l'écriture, tu peux devenir maintenant l'empereur des images grace à cette chiane où je t'ai taggué
    http://minurl.fr/7qd

    RépondreSupprimer
  15. Merci pour ce texte, sa lecture vaut le détour.

    RépondreSupprimer
  16. Avec un père comme ça Kéké ne craint rien. Le sait-il?

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y couche comme un gros tas flasque de particules molles. Les chiens sont des boites à bruits, au bout des laisses, comme des yoyos à jamais déroulés. Les gens ont des barbes qui vous grattent à vous. Ils parlent en faisant des fautes d'orthographe. Les arbres s'alignent de manière bucolique comme des bâtons pour chiens, plantés là. Vous êtes ce chien qui ne peut prendre les arbres dans votre gueule, ces bâtons de joie, et détaler. Vous regardez les arbres, intransportables, et plus rien ne court. Vous vous retrouvez nez à nez dans un endroit où vous étiez content, une fois, et vous voyez votre ombre encore contente (car les ombres sont lentes), et vous vous sentez de trop dans ce souvenir heureux plus réel que vous-même à cet instant. Vous quittez les lieux poliment. Il y a des magasins qui vendent des thés ridicules. Il y a des bars qui ve…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…