Accéder au contenu principal

Le bon

L’homme, à l’entrée de la galerie marchande, examinait le bon dans sa main, avec une sorte d’angoisse. Je dis angoisse, parce qu’en général, on ne regarde pas les bons ainsi, enfin, les gens normaux, le reste du monde. Les gens regardent les bons placides, neutres, ils ont une légitime absence d’implication, un vide d’eux mêmes lorsqu’ils regardent les bons ; ils ne regardent même pas les bons, ils les pincent furtivement en examinant autre chose digne d’intérêt, la mine altière, le visage serein, et glissent agilement le bon dans la poche, et le ressortent le moment adéquat, avec dextérité, en harmonie, et la vie passe ainsi.

L’homme, malheureusement, scrutait le bon, la tête se tassant de plus en plus, le corps, avec lenteur, se compactant sur lui même, et l’homme semblait aspiré par la puissance de ce bon, le bon comme un carré d’angoisse. Il se dit qu’il n’avait pas fait ce chemin pour rien, et entra finalement dans la galerie marchande. Les gens le regardaient fixement, enfin, pas exactement, puisqu’ils vaquaient à leurs occupations, mais le bon toujours entre le pouce et l’index du bras droit ballant, l’autre bras, ballant, les jambes ballantes jusqu’au sol, tout était matière à l’observation, mais en vain, puisqu’on l’ignorait jusqu’à présent. A gauche, il fut effrayé par un salon de coiffure. Les dames, la tête enclenchée dans un réacteur, contemplaient des magazines comme l’homme avait contemplé son bon, l’angoisse en moins, un calme ennui à la place. A droite, un homme mi vendeur mi vigile se dressait superbement, colosse en costume à l’entrée d’un magasin de semblables costumes, secondé par des hommes en plastique dont les costumes uniformes rendaient le tout d’une cohérence à la frontière de l’hystérie.

Arrivé à ce qui était certainement l’Accueil, ou la Caisse Centrale – c’était un comptoir majestueux en contre plaqué où des femmes étaient assises loin derrière, maniant des ronds magnétiques antivol parmi des alcôves de casques de moto - l’homme vit quelques personnes faire la queue en désordre. Une queue commençait d’un côté, une autre de l’autre, les deux fusionnant devant la région d’une employée dissimulée. Où se placer sans devoir négocier un ordre de passage avec un inconnu, peut-être violent, une main handicapée par la préhension du bon, il ne le savait pas, et commença à faire la queue à quelques mètres derrière, sans vraiment faire la queue, ainsi des gens se plaçaient devant lui, légitimement, et pour se donner contenance, il vérifiait, avec méticulosité, le bon qu’il avait légèrement élevé devant lui. L’employée, dont on percevait à peine le nez derrière le comptoir, était fortement maquillée, avec un regard très noir et sévère, elle lui rappelait Cléopâtre l’impératrice, enfin, telle qu’il se l’imaginait, lui posant des énigmes, à l’instar du sphinx, et il se demandait si les réponses seraient dans son bon, et regarda son bon et vit peut-être des réponses, mais non des questions, qui refusaient de venir avec, et ce monde ainsi soudainement renversé lui fit monter tous les flux au crâne et s’imagina le sort des dinosaures dévastés d’un coup se tortillant au sol de douleur et privés d’oxygène.

Quelque chose se brisa en lui, ou s’alluma, et il y eut un effondrement, il put le percevoir comme l’effondrement d’un mur, le mur d’une pièce emmurée, libérant soudain la vision pour un paisible paysage de campagne et son clocher et ses vaches et ses vélos dévalant la vallée au loin, et il fit un petit sourire de contentement, mit le bon dans sa poche, haussa discrètement les épaules, et partit, se disant qu’il pourrait toujours passer un peu plus tard, avec le bon.

Commentaires

  1. Chroniques des mondes perdues. Je trouve ça beau

    RépondreSupprimer
  2. D'ailleurs j'en fait des fautes d'accord :( Re: un petit bravo

    RépondreSupprimer
  3. On comprend dès les premières lignes qu'on sera remboursé au centième de notre effort de lecture. On est jaloux alors même qu'il nous a laissé plusieurs semaines pour traiter ce sujet. Le bon !

    RépondreSupprimer
  4. Ah bon, bon... je suis remboursée de ma peine (lol)pour avoir relu deux fois l'article... succulent en effet... la description est telle que l'on se croit à côté du "porteur du bon", hypnotisé avec lui, inquiet avec lui presque...sur la destination du bon...lequel, j'le crois pas, retourne à la case départ...
    Mais, dis-moi, Balmeyer, il va le ressortir le "bon" hein !!!
    J'attends la suite avec intérêt...
    ce ne peut être qu'une histoire avec épisodes, dis !!!
    Ah le bon...

    RépondreSupprimer
  5. Je clique (j'ai pas eu la remise).

    RépondreSupprimer
  6. Le bon semble avoir été trempé dans du LSD. De la galerie marchande à la poésie des champs, un vrai voyage initiatique.

    RépondreSupprimer
  7. Etre à côté, pas dans la bonne case. Très beau texte.

    RépondreSupprimer
  8. Bon, je pensais qu'il avait au moins gagné quelque chose ! On ne le saura jamais... Bon, j'ai pris bien du plaisir à lire.

    RépondreSupprimer
  9. Le pire dans ce genre d'aventure, c'est le bon retiré à la caisse d'un hôpital bondé : vous avez le cancer, le sida, une triple fracture, ou vous êtes amputé, et vous êtes le n°773 ! Il y a un petit côté "purgatoire' obligatoire !

    RépondreSupprimer
  10. Un bon et une file d'attente ! Les deux fers de lance de notre société moderne.

    RépondreSupprimer
  11. Il frise le génie, Balmeyer, dommage que ses billets prennent quasiment le temps d'une gestation...

    RépondreSupprimer
  12. il y eu un effondrement
    hum hum

    Ce monde ainsi soudainement renversé lui fit monter tous les flux au crâne et s’imagina le sort des dinosaures dévastés d’un coup se tortillant au sol de douleur et privés d’oxygène.

    Il manque un il, non ?

    RépondreSupprimer
  13. (mon commentaire précédent est en lice dans le concours du commentaire le plus aimable, sympa et constructif)

    RépondreSupprimer
  14. Merci à tous le monde. Sauf à Suzanne. :)

    RépondreSupprimer
  15. Pfff : merci à tout le monde. Je vais encore me faire engueuler par Suzanne... :(

    RépondreSupprimer
  16. C'est affreux, tout le monde fait plein de fautes aujourd'hui. C'est l'automne, la saison des fautes qui tombent.

    RépondreSupprimer
  17. Et ce n'est pas la peine de mettre des smileys quand vous me dites des horreurs, alors que je ne fais que défendre la langue française. On connait votre vraie nature.

    RépondreSupprimer
  18. Balmeyer était un jeune blogueur promis à un bel avenir. Un jour, Suzanne est tombé sur son blog.

    RépondreSupprimer
  19. et elle s'est fait mal ? parce que c'est anguleux les blogs de djeuns comme ça ! plein de fôtes qu'on dirait des skyblogs...

    RépondreSupprimer
  20. Nicolas et Gaël : haha ! (tombéE, Nicolas, tombéE)

    RépondreSupprimer
  21. Suzanne,

    Non, je voulais dire "le monstre Suzanne".

    RépondreSupprimer
  22. Zoridae : hello !

    Nicolas : eh bien,
    Non, rien.

    RépondreSupprimer
  23. Ouch Suzanne, vous m'avez fait peur, j'ai cru que vous étiez sur mon blog !

    RépondreSupprimer
  24. Tiens ! J'avais oublié le smiley.

    RépondreSupprimer
  25. "Suzanne, vous m'avez fait peur, "
    (Zoridae)
    "je voulais dire "le monstre Suzanne"."(Nicolas)


    Bien bien bien...

    RépondreSupprimer
  26. Pauvre Suzanne ! C'était pour rire !!

    RépondreSupprimer
  27. Et dire qu'on se demande du début à la fin s'il a le bon bon...
    Je ne verrai plus les bons de la même manière. Il y a vraiment un avant et un après ce billet. L'écriture change le monde...

    RépondreSupprimer
  28. "l'angoisse du bon" ne sera jamais trop dite, alors que celle du méchant est légendaire.

    RépondreSupprimer
  29. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y couche comme un gros tas flasque de particules molles. Les chiens sont des boites à bruits, au bout des laisses, comme des yoyos à jamais déroulés. Les gens ont des barbes qui vous grattent à vous. Ils parlent en faisant des fautes d'orthographe. Les arbres s'alignent de manière bucolique comme des bâtons pour chiens, plantés là. Vous êtes ce chien qui ne peut prendre les arbres dans votre gueule, ces bâtons de joie, et détaler. Vous regardez les arbres, intransportables, et plus rien ne court. Vous vous retrouvez nez à nez dans un endroit où vous étiez content, une fois, et vous voyez votre ombre encore contente (car les ombres sont lentes), et vous vous sentez de trop dans ce souvenir heureux plus réel que vous-même à cet instant. Vous quittez les lieux poliment. Il y a des magasins qui vendent des thés ridicules. Il y a des bars qui ve…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…