vendredi 25 septembre 2009

Le Durcisseur

Le premier métier de feu l'acteur Sim était extraordinaire : il débuta durcisseur de tétons au Crazy Horse. Encaissant cette information à la radio, je cessai toute activité pour plonger dans une rêverie mélancolique. Cette tâche improbable consistait à, muni d'un seau à glaçons, frotter la poitrine des danseuses avant leur entrée en scène, pour bien mettre en exergue leurs tétins triomphants.

Je méditais sur le sort de cette main d'œuvre méconnue des coulisses. Je vis l'homme, son visage malicieux et juvénile de souris, dans la pénombre d'un rideau, à l'entrée de la scène. J'imaginais son sourire contrit, parmi les créatures, échassières de leurs jambes, dans une jungle parfumée de plumes. Elles faisaient la queue et présentaient, traqueuses et concentrées, leur gorge au préposé du mamelon. L'employé était-il soumis à un supplice permanent, affligé d'une trique chronique qui le dévorait sans répit, tel l'arroseur arrosé (le durcisseur durci), ou bien au contraire, finissait-il blasé, voire écœuré de frotter du nibard à la chaine à longueur de nuits ? Rêvait-il alors de limandes, de planches à pain, de Melody Nelson ou autres récipicé de fax ? Je le voyais planté parmi les rideaux, homme ombre, son seau à glaçon (peut-être à Champagne) au niveau de l'entrejambe, suivant sur le plateau le résultat rutilant de son astiquage.

Lors du bilan de fin d'année, le directeur réunissait-il son personnel pour un vibrant discours d'entreprise sur les bénéfices engrangés ? Regardant les employés du cabaret, il clamait : « grâce aux efforts de tous, des artistes aux ouvreuses, en passant par le durcisseur de tétons... (là, les regards de tous se posaient sur l'homme minuscule, rouage un instant démonté et considéré, qui baissaient les yeux, rougissant) »

Existait-il un syndicat, une corporation, une guilde ? Une confrérie ? Dans la salle d'un autre cabaret, le voilà qui se retourne, expert, vers son collègue en goguette ; il hoche la tête avec la moue d'approbation des connaisseurs, ceux dans le secret des déesses, pour déclarer, définitif : « les tétons sont bien durcis ! C'est une maison de qualité ». Et tous de valider, modestes lampistes allumeurs de poitrines.

Le voilà encore dans la Creuse, pour le journal de treize heures, parmi un sabotier, un poinçonneur, un rémouleur, ou un juge d'instruction : « Ressuscitant son métier disparu, le durcisseur de téton inspecte son congélateur où reposent, dans le silence recueilli où même le temps semble s'être arrêté, ses instruments de travail jalousement gardés : les glaçons. »

Plus tard, assis sur sa chaise longue dans un lointain domaine de la Côte d'Azur, la vie déjà passée, sa couverture protégeant ses jambes, je le laisse ; il glousse face à la mer. Il glousse de cette vie de farce furieuse, clignotante. Il énumère dans sa demi-sieste le souvenir de ces boutons de rose lointains, rigidifiés méticuleusement comme des queue de billard. Un instant, il devient un Citizen Kane farfelu dans son Xanadu caniculaire ; ses rosebuds en série qui le hantent se seront trouvés au bout des femmes.

vendredi 18 septembre 2009

Métamorphoses

Mon fils ce matin a tenté une technique inattendue pour éviter l’école : il s’est transformé en poisson. Nous l’avons découvert ainsi, au lit, emballé dans sa couette. Du tissu informe sortait un son étrange : poa poa poa.

Découvrant la créature se tortillant sur le matelas, nous nous sommes exclamés : misère de malheur ! Notre cher enfant s’est transformé en poisson. Comment pouvons-nous l’emmener à l’école dans cet état ? Nous allons nous faire réprimander par la DDASS. Nous l’avons supplié alors de retrouver sa forme originelle. Mais la créature ne faisait pas d’effort, elle semblait heureuse de son sort.

Malgré ce nouvel avatar, nous avons taché de faire bonne contenance. Dépêchons-nous ! Nous sommes en retard ! clamions-nous, mais le rejeton s’excusait toujours : « je ne peux pas aller à l’école ! Je suis un poisson ! »

C’était la vie qui se vengeait de m’avoir fait poissonnier, un jour, dans un Marché U de Lyon. J’en avais découpé, débité, des tas, de cette engeance marine, et maintenant mon propre fils était un poisson. Adoptant le déni en désespoir de cause, nous nous sommes emparés du menu fretin pour le doter tant bien que mal d’ habits humains.

Le poisson-fils fut ainsi conduit en classe. Les yeux honteux fixés au sol, nous nous attendions à de sévères remontrances. Il n’en fut rien. Le monde est étrange ! L’institutrice accueillit notre poisson avec infiniment de naturel. Dans la classe du vendredi, découvrant autour de nous singes, larves, poules, cochons et autres chimères se débattant au sol - bestiaire étonnant ! - nous sommes parvenus à la conclusion que certaines semaines de septembre, lorsqu’elles duraient trop, se terminaient par des métamorphoses.

vendredi 11 septembre 2009

Le bon

L’homme, à l’entrée de la galerie marchande, examinait le bon dans sa main, avec une sorte d’angoisse. Je dis angoisse, parce qu’en général, on ne regarde pas les bons ainsi, enfin, les gens normaux, le reste du monde. Les gens regardent les bons placides, neutres, ils ont une légitime absence d’implication, un vide d’eux mêmes lorsqu’ils regardent les bons ; ils ne regardent même pas les bons, ils les pincent furtivement en examinant autre chose digne d’intérêt, la mine altière, le visage serein, et glissent agilement le bon dans la poche, et le ressortent le moment adéquat, avec dextérité, en harmonie, et la vie passe ainsi.

L’homme, malheureusement, scrutait le bon, la tête se tassant de plus en plus, le corps, avec lenteur, se compactant sur lui même, et l’homme semblait aspiré par la puissance de ce bon, le bon comme un carré d’angoisse. Il se dit qu’il n’avait pas fait ce chemin pour rien, et entra finalement dans la galerie marchande. Les gens le regardaient fixement, enfin, pas exactement, puisqu’ils vaquaient à leurs occupations, mais le bon toujours entre le pouce et l’index du bras droit ballant, l’autre bras, ballant, les jambes ballantes jusqu’au sol, tout était matière à l’observation, mais en vain, puisqu’on l’ignorait jusqu’à présent. A gauche, il fut effrayé par un salon de coiffure. Les dames, la tête enclenchée dans un réacteur, contemplaient des magazines comme l’homme avait contemplé son bon, l’angoisse en moins, un calme ennui à la place. A droite, un homme mi vendeur mi vigile se dressait superbement, colosse en costume à l’entrée d’un magasin de semblables costumes, secondé par des hommes en plastique dont les costumes uniformes rendaient le tout d’une cohérence à la frontière de l’hystérie.

Arrivé à ce qui était certainement l’Accueil, ou la Caisse Centrale – c’était un comptoir majestueux en contre plaqué où des femmes étaient assises loin derrière, maniant des ronds magnétiques antivol parmi des alcôves de casques de moto - l’homme vit quelques personnes faire la queue en désordre. Une queue commençait d’un côté, une autre de l’autre, les deux fusionnant devant la région d’une employée dissimulée. Où se placer sans devoir négocier un ordre de passage avec un inconnu, peut-être violent, une main handicapée par la préhension du bon, il ne le savait pas, et commença à faire la queue à quelques mètres derrière, sans vraiment faire la queue, ainsi des gens se plaçaient devant lui, légitimement, et pour se donner contenance, il vérifiait, avec méticulosité, le bon qu’il avait légèrement élevé devant lui. L’employée, dont on percevait à peine le nez derrière le comptoir, était fortement maquillée, avec un regard très noir et sévère, elle lui rappelait Cléopâtre l’impératrice, enfin, telle qu’il se l’imaginait, lui posant des énigmes, à l’instar du sphinx, et il se demandait si les réponses seraient dans son bon, et regarda son bon et vit peut-être des réponses, mais non des questions, qui refusaient de venir avec, et ce monde ainsi soudainement renversé lui fit monter tous les flux au crâne et s’imagina le sort des dinosaures dévastés d’un coup se tortillant au sol de douleur et privés d’oxygène.

Quelque chose se brisa en lui, ou s’alluma, et il y eut un effondrement, il put le percevoir comme l’effondrement d’un mur, le mur d’une pièce emmurée, libérant soudain la vision pour un paisible paysage de campagne et son clocher et ses vaches et ses vélos dévalant la vallée au loin, et il fit un petit sourire de contentement, mit le bon dans sa poche, haussa discrètement les épaules, et partit, se disant qu’il pourrait toujours passer un peu plus tard, avec le bon.

mercredi 2 septembre 2009

Intervilles

Intervilles, si je me souviens bien, c'est en général une compétition avec Lunel contre une autre ville. Il y a un costaud avec un foulard et un béret rouge, il croise les bras et fronce la moustache car il doit répondre à une question culturelle. Puis il y a une vachette qui défonce des décors en carton. Des types grimpent sur une pente qui glisse avec des bâtons en bois, à un moment un des types glisse jusqu'en bas en gesticulant, il s'écrase dans l'eau. Il y a un tronc d'arbre en plastique au dessus d'une piscine, puis une sorte de teletubbie savonné qui s'agite par ailleurs, dans l'autre sens, des types qui glissent et tombent dans l'eau savonneuse de la piscine, et c'est mon moment préféré. On ouvre une porte de toutes les couleurs, et surprise, il y a caché un type grimé qui tombe aussitôt en glissant. Guy Lux parle des enfants qui ne partent jamais en vacances. Pourquoi ils font ça, c'est bien les vacances quand même. Je ne connais pas Lunel, ni l'autre ville, mais il y a soudain une sorte de halo international autour d'elles, du fait de la compétition, un peu comme France-Allemagne, avec Harald Schumacher dans le rôle de la vachette, et le pauvre Patrick Battiston dans le rôle du carton. Au début, je me dis que je supporte Lunel, mais quand Lunel commence à gagner trop, je suis pour l'autre ville, Dax, mettons, pour le suspense. Il y a la question culturelle sur du fromage de Dax, qui est un peu l'épreuve-reine, et c'est franchement étrange comme hiérarchie des épreuves, tomber dans la piscine c'est plus distrayant, mais bon.

Après, le temps a passé, et la décadence est venue. Les gens ont cru que le coeur du concept, l'essence même d'Intervilles, c'était la vachette, alors qu'à l'évidence, c'était de tomber dans la piscine. Et ça, seul moi l'ai compris. Ce choix malheureux a étouffé toute la magie des joutes de Lunel contre l'autre ville. Guy Lux en est mort. Un calme plat a régné sur les piscines du monde, et les décors en carton se dressent toujours, intacts et tristes, comme des paysages lunaires, à Lunel.

La faute vient des dirigeants parisiens qui, du haut de leur bureau en métal, indestructibles structures sur lesquelles viendraient s'abîmer en vain de fragiles vachettes, considèrent qu'il n'y a d'amusements possibles pour les provinciaux que dans les ferias méridionales. Ils ignorent, méprisent superbement, la cascade poétique dans les piscines, le pantomime de l'homme à tête de poulet qui se viande, élément fondateur de toutes les enfances du monde. Une preuve de ce manque cruel dans l'inconscient collectif est perceptible dans l'apparition d'une génération de jeunes talents de la Natation Française. Dans les piscines olympiques, habillés en maillot de l'aérospatiale, moteurs de muscles, hommes-canons, femmes-torpilles, ils cherchent à coups de records du monde le souvenir perdu du rire primordial.