mardi 23 février 2010

Solution hydroalcoolique

La solution hydroalcoolique est clouée au mur. Les murs sont tapissés de solutions hydroalcooliques. Quand on marche il y a une succession monotone d’objets-repères. La série est : photocopieuse, machine à café, extincteur, borne de pointage, ascenseur, solution hydroalcoolique, toilettes, ascenseur, photocopieuse, borne, casier, extincteur, solution, hydro, alcoolique, etc. Les solutions ont leur niveau qui ne baisse plus. Elles sont figées, fossiles de l'hiver. La Pandémie est passée comme un rêve, on se demande, incrédule, si on n’a pas inventé cette histoire où il faut se laver les mains souvent et tousser dans sa manche. Dans vingt ans, on se déguisera en maintenant, on agitera dans les soirées-nostalgies des solutions hydroalcooliques.

Je me demande si on va les enlever. Si quelqu'un va prendre cette décision forte : bon maintenant on va les enlever, les solutions hydroalcooliques. Les laisser est peut-être une mesure raisonnable. On a fait l'effort de les mettre (des gens avec des perceuses), on ne va pas ajouter à cela l'effort de les enlever. Les solutions hydroalcooliques vont lentement constituer une strate supplémentaire s'ajoutant au sédiment sibyllin du monde. Elles vont rester au mur, le liquide visqueux, les bulles d'air immobiles, objects désactivés.

Cette désactivation est une sorte de déni, d'oubli ; on fait semblant de les ignorer, cela pourrait nous déconcentrer sinon, faire surgir une puissance grotesque des murs, comme des esprits bouffons. Quand on passe dans les couloirs, avec cet objet désactivé bien en évidence, on se prend à imaginer les autres objets soudainement contaminés par cette désactivation galopante. Pourquoi pas eux ? Pourquoi pas les autres ? Quelle différence ? La photocopieuse, la borne, le casier, l'affiche sans âge, le règlement intérieur. Tous figés. Abscons. Et puis la porte, les interrupteurs, les lumières. Tout accroché aux mur, y compris les murs eux-mêmes, tout se désactive, on se demande si cela aussi, cela n'est pas un rêve d'hiver. Une histoire dont l'origine est devenue floue, un mythe, un conte, une légende, un bruit ; on regarde incrédule ce tout qui, au printemps de la vie, semble une rumeur.

14 commentaires:

  1. Ils feraient mieux de mettre des sacs a vomi...

    ( c'est rigolo ils viennent tout juste de m'en donner a moi de l'ethanol machin)

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  2. Dis donc ! Dans six mois, tu auras des masques !

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  3. Ouais d'ailleurs si tu en avais un ou deux en rab'...

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  4. Moi, je me lave toujours les mains avec ça depuis. C'est quand même plus sympa que de l'eau. C'est presque, oui, c'est presque ludique. Et puis, si on enlevait l'eau, on pourrait même se bourrer la gueule au bureau...

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  5. Les objets inanimés ont une âme, avec toi.
    Une âme capable de hanter les lieux, de nous rappeler aussi qu'on est débiles profonds, parfois.
    Toute cette psychose, et dire que je me suis fait vaccinée ...

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  6. Ce qu'il y a de bien avec la fin de la grippe A, c'est qu'on n'a plus besoin de se laver les mains en sortant des toilettes.

    Gaël,

    Bon anniversaire mais à part ça, je te rappelle que les allusions au vomi sont réservées à Dorham et à moi.

    Par exemple : je propose de boire le reliquat de solution hydroalcoolique, ça ne fait pas vomir sur la terrasse de la Comète ou dans la voiture d'une belle-mère.

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  7. Avec le temps, l'eau s'évapore. De l'hydroalcoolique, il ne restera que l'alcoolique. Mais est-ce une solution ?

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  8. P'tain le monde retrouve ses couleurs et sa poésie dans tes mains B.

    THX.

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  9. Dorham : idem, tout pareil, j'aime beaucoup le côté "substance qui s'évapore quand on frotte", au début je m'en servais toutes les quinze minutes...

    Audine : et dire que de mon côté j'ai attrapé une sorte de grippe qu'on n'a pas pris la peine de savoir si c'était une toute bête ou celle A de la télé... le doute restera toujours... j'embellirai les choses plus tard. "Ah de mon temps, on avait la grippe O, comme une Orange à Noël..."

    Nicolas : on m'a expliqué (légende urbaine) que des détenus distillaient cette solution...

    Arf : rudement bien dit !

    Ash : merci à toi...

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  10. ah, tiens, je rajoute un lien vers votre blog dans mon dernier billet. si, si...

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  11. mouais, nous aussi on en a mis à côté des ordinateurs réservés aux étrangers qui viennent chez nous apprendre le français, car ils pourraient se contaminer entre eux avec des virus de chez eux... Rien à la machine à café, rien à la porte d'entrée.

    Mais depuis, on est tous devenus des toqués, on a le TOC du lavage de mains...

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  12. Clouée au mur comme une chouette, pour conjurer le mauvais sort ?

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  13. Je n'y avais pas pensé, mais j'en mettrais bien un en bas de l'escalier de la maison, avec un petit écriteau: "vous qui venez ici, laissez toute influenza"…

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  14. Très beau texte. Dickien. Bravo.

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