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Esprit de câble

Je réfléchissais sur la nature des pensées qui me traversent, et j’ai trouvé l’image qui correspondait : celle d’une chaine télévisée du câble. Je compare mon esprit à un chaine du câble, diffuseur obstiné, obscur, à petit budget, avec ses programmes cheap qui tournent en boucle. Avec ses séquences improbables qu'il faut bien empiler pour remplir, pour boucler du matin jusqu'au soir. Par exemple une chaine de sport avec ses matchs de football féminin Danemark / Islande, commentés par Patrick Battiston et Harald Schumacher, mollement captivés par un jeu de fin du monde. Par exemple des séquences de soi dans la nature en train de marcher sur un champignon dont on ignore le nom, en train de fouler du sable en vacances, ou d'occuper glorieusement une chaise molle au travail.

J’imagine a contrario Albert Einstein dans son coin, avec son puissant cerveau explosif ; son esprit devait ressembler à un cinéma panoramique, en 3D, les neurones dedans étaient comme sous la Géode, des effets spéciaux, du souffle, de l'épique, vlan la Masse, paf la Matière, shazam l’Energie, plop la Vitesse au carré. L’esprit d’Einstein déployait, dans un péplum savant, des milliers de figurants, sur des chars conceptuels, tous braillaient à l’assaut de la forteresse-énigme, du mystère de l'espace et du temps.

Moi, mon esprit est lent. Une idée apparait, elle a le visage glauque de Derrick. Tout heureux d'avoir un programme, tout surpris d'avoir des visions à la place du vide, l'idée est rediffusée avec la ferveur aveugle des organisateurs de festival international du saucisson. L'idée, idée top-model de télé-shopping, idée-célébrité-anonyme, idée-casting, idée-qui-n'en veut, on la développe, on la contredit, on l'arrange, on la maquille. Elle meuble. Elle meuble, hystérique. C'est mieux que la mire, ou le brouillard agité du milieu de la nuit, mieux que les ondes nocturnes qui nous viennent en scrutant l'écran quand plus rien n'existe. Au fil du temps, cette mince rediffusion, cette rediffusion de soi-même, juste parce qu'elle se répète, s'acharne, s'obstine, persiste, cette rediffusion se verrait bien son propre classique, sa propre histoire, au fond, elle s'inventerait presque une nostalgie d'avoir été.

Au bout d'un moment, quand cela semble en péril, quand ce rien en boucle n'intéresse plus personne, ça en vient à prendre sa propre défense. Il semble alors oeuvrer pour un cinéma de quartier, local humide racheté par un Naturalia. Pensant à soi, à ses moyens limités, à ses habitudes déclinées, il nous vient l'idée de présenter le tout sous le signe d'un pittoresque de proximité. Nous sommes une personne de proximité. Un petit épicier de la remarque, de l'objection, de sa propre opinion à soi, en péril face aux Hyper-Einstein qui se dressent et vont tout emporter. Il serait tellement dommage de nous fermer. De nous faire racheter par un Naturalia. Etre soi. C'est un peu pourri, certes, mais c'est tellement typique.

Commentaires

  1. Heuuuuu tu n'es pas un tantinet déprimé là hein ??

    N'empêche, moi j'aime bien mon petit épicier, il donne toujours des recettes en même temps qu'il encaisse le poisson du jeudi.

    Comme ça, on sait quoi manger.
    Pareil que son épicier.
    Ca économise de l'imagination.

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  2. "Une idée apparait, elle a le visage glauque de Derrick. Tout heureux d'avoir un programme,"

    Sois poli avec Yves Jégo.

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  3. ça me rappelle mes nuits blanches devant "histoires naturelles" !

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  4. Je ne connais pas Naturalia, à peine mon épicier, je me suis engueulé avec lui, je le boude. Mais je trouve que votre texte morose tourne bien: on rentre dedans, ça donne un peu le vertige.

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  5. @ Arf
    Il pète, le générique : "Paa, paa, paaa, paaa, pa pa pa paaa, paaa..."

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  6. Olala...
    Oui, c'est pas donné à tout le monde d'être celui qui rend la proximité (j'ai failli écrire promiscuité, je ne sais pas pourquoi) aimable.
    Parce que sortir le nez dehors et se prendre dans la tronche la façade glauque d'un immeuble, ou bien la pluie qui noie un ciel inexistant, c'est moins bien, quelque part, mais c'est subjectif, que de se retrouver face au dentier de Derrick, avec le chapeau melon de Bal.
    Lire un billet qui te met dans un état entre le pleur et la bonne humeur, parce que tout à coup tu te sens moins seul(e) même si la maladie est la même, ben, c'est quand même une proximité de chemin agréable, un peu comme un coup de coude genre "eh, t'as vu hein?" sans en dire plus, c'est pas la peine.

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  7. Pfff, Einstein, il est nul au foot, je suis sûr.
    Tu connais ce passage des Confessions de Rousseau qui compare son esprit au théâtre italien, le bordel avant des trésors d'harmonie ?, tu es ça et puis c'est tout...Bon, le hic, c'est qu'en attendant, des mômes te jettent des cailloux sur la tête au square...on ne peut pas tout avoir, merde !

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