Accéder au contenu principal

Fins de moi

Ce sont des barres grises, on y habite, c’est comme ça. Ce n’est ni triste, ni gai, un peu impressionnant quand même parce que remplies d’inconnus, et les inconnus, ça intimide. J’ai huit ans, je me dis c’est juste comme ça. Il y a un ascenseur pour les étages pairs, un autre pour les impairs. Nous habitons au quatrième, l’ascenseur des impairs, c’est l’inconnu, c’est en face, c’est de l’autre côté du mirroir. Parfois, je le prends, je sors au cinquième et je descends d’un étage, vite, c’est le frisson, c’est comme si j’étais une souris dans les rouages du monde ; je glousse. J’ai du mal à écrire que ça sentait la pisse, parce que ça fait glauque expliqué ainsi, ça ne l’était pas, ça puait juste, ce n’était pas agréable, c’était juste comme ça. Pour aller à l’école, on prenait l’ascenseur pair, on se disait bonjour quelle horreur ça sent encore la pisse monde de merde.

J’imaginais le type qui part du quatorzième, le grand frisson, il se dit allez, quitte au double, banco, bingo, alors je la sors et je pisse sur le mur de moquette, tandis que l’ascenseur dévale, la pisse s’écoule entre les jambes, j'écarte les chaussures, si ça s’arrête à l’étage et que le colonel ouvre la porte, c’est mort, foutu, mais non, la voie est libre, c’est bon, j’ai tout pissé, et le type il sort de la cabine et court sur la pelouse pelée comme s'il avait scalpé l'immeuble.

Il y a les parkings souterrains. Vastes hangars sombres, silencieux, ponctués de voyants faiblards. J’y rentre, seul, suite à un cache-cache ou un jeu de guerre. Des portes métalliques en rangs, comme une allée des tombeaux de rois. Les lueurs qui vacillent, mes pas résonnent. C’est le frisson. Il n’y a plus rien de rien, je suis dans les rouages. Je descends d’un niveau. Encore un. Encore un. On peut commencer à imaginer des monstres telluriques, des gens mi-fantôme égarés au triage infernal, cherchant leur chemin vers leurs supplices, parmi les grottes et les tunnels. Il n'y a tellement rien que ça ne serait même pas drôle de pisser contre un mur, même si on trimballait des pleins seaux d’urine. Il n’y a plus d’escalier pour descendre. C’est le fin fond de l’univers. C’est le grand frisson. Je ne trouve pas d’Eurydice, juste un extincteur. C’est comme ça.

Les portes des garages, ordonnancées, scellées, caveaux de tôles. Sauf un. Un garage ouvert, tout au fond. Un espace obscur, on voit trainer un chiffon graisseux par terre. Des planches. Je m’approche, est-ce qu’on n’entendrait pas un sabbat sous un soupirail ? Rien. C’est comme ça. On dirait que le silence va me taper sur l'épaule. Alors je cours, je fuis, je monte les étages vers le jour, je m’évade, avec mon short et mes sandales, et je suis de retour sous le ciel.

Je le connais, moi, le ventre du monde. Pinocchio dans la baleine de pierre. J’appuie sur le bouton de l’ascenseur des pairs. Je lorgne du côté des impairs. J’échafaude l’ombre d’un plan, peut-être un jour, y pisser, moi aussi. Sortir sauvagement mon zob et pisser sur la moquette de mur, en murmurant triomphe et puissance. J’étudie l’entrée des impairs farouchement, comme un opulent casino.

Commentaires

  1. "On dirait que le silence va me taper sur l'épaule"... Magnifique.

    RépondreSupprimer
  2. Hey, merci Lo ! Mais isolé comme ça, j'ai comme un gros doute : je me demande si ce n'est pas une réminiscence ?

    RépondreSupprimer
  3. J'habite une barre grise, personnellement j'ai le droit à l'ascenseur impair, et ça sent la pisse au sous-sol.

    Ton petit héros, il habiterait pas mon immeuble (année modèle 1971) du 11eme arrondissement, des fois ?

    RépondreSupprimer
  4. "il sort de la cabine et court sur la pelouse pelée comme s'il avait scalpé l'immeuble."

    ahlala.
    On a envie de citer plein de trucs.

    C'est normal.
    C'est juste comme ça.

    RépondreSupprimer
  5. Faites-moi penser, la prochaine fois qu'on prend l'ascenseur ensemble, à me munir de mon imper...

    RépondreSupprimer
  6. Et le bruit que fait le silence,
    quelle belle incohérence....

    J'ai beaucoup aimé ce texte, beaucoup.

    Jeffanne

    RépondreSupprimer
  7. Edgar : merci !

    Merlin : Il s'agissait d'un même genre de truc, mais à Lyon !

    Audine : je sais, d'ailleurs quand je fais un billet, je me cite intégralement.

    Didier : J'ai une mémoire de mamouth : vous avez aussi vos histoires d'ascenceur.

    Jeffeane : euh... j'ai vraiment parlé du bruit du silence ? Ah non, j'ai pas fait ça. Non. Arg. Suicide. :o) (merci)

    RépondreSupprimer
  8. Mort aux impairs !

    si ça se trouve ils mangent du kiwi ! et ils font pipi vert !

    RépondreSupprimer
  9. Non, Bal...
    j'ai un peu anticipé pour le plaisir de participer...
    Excuse, t'ai-je donné des doutes ????
    Merci et bonne soirée...
    Jeffanne....

    RépondreSupprimer
  10. Si Bachelard était tombé sur ton texte il aurait été trop content!
    Il t'aurait troussé vite fait une petite psychanalyse du HLM de derrière les fagots!

    Héla! il est mort trop tôt...

    (c'est toujours les meilleurs qui partent les premiers...)

    RépondreSupprimer
  11. Déjà d'une, ça crache grave ton texte m'sieur Balmeyer et de deux, t'as eu bien de la chance de pouvoir courir dans les parkings. Chez moi, même les plus fous n'y allaient pas...c'était comme un monde souterrain peuplé de croquemitaines.

    RépondreSupprimer
  12. Alors, là, très cher, vous m'épatez ! Vous connaissez mieux mon blog que moi !

    C'est limite fout-la-trouille...

    RépondreSupprimer
  13. Didier, il se trouve juste que ces articles m'avaient frappé parce qu'ils étaient courts. J'aime bien cette idée de vignette. Un simple coup de google et les voilà retrouvés...

    RépondreSupprimer
  14. Roudoudou : Bachelard dans le HLM, tu me scies sur le coup ! :o)

    Dorham : en fait, le croquemitaine, c'était moi ! ;-)

    RépondreSupprimer
  15. M'sieur Balmeyer en croquemitaine
    M'enfuis à perdre haleine...du HLM,
    Oh la la que j'ai peur.
    Pourtant je ne pourrais que revenir, j'aime trop ses histoires qui apportent le rire ...
    Jeffanne

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

Le Durcisseur

Le premier métier de feu l'acteur Sim était extraordinaire : il débuta durcisseur de tétons au Crazy Horse. Encaissant cette information à la radio, je cessai toute activité pour plonger dans une rêverie mélancolique. Cette tâche improbable consistait à, muni d'un seau à glaçons, frotter la poitrine des danseuses avant leur entrée en scène, pour bien mettre en exergue leurs tétins triomphants.

Je méditais sur le sort de cette main d'œuvre méconnue des coulisses. Je vis l'homme, son visage malicieux et juvénile de souris, dans la pénombre d'un rideau, à l'entrée de la scène. J'imaginais son sourire contrit, parmi les créatures, échassières de leurs jambes, dans une jungle parfumée de plumes. Elles faisaient la queue et présentaient, traqueuses et concentrées, leur gorge au préposé du mamelon. L'employé était-il soumis à un supplice permanent, affligé d'une trique chronique qui le dévorait sans répit, tel l'arroseur arrosé (le durcisseur durci), ou…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…