vendredi 22 août 2008

Les cordes : la contrebasse

C'est le genre de scène qui fait partir sur de bonnes bases. Limite, faire croire à une sorte de génie de l'humanité.

J'étais un jeune homme maigre avec des boutons. J'avais une amie au collège, dont la sœur ainée était contrebassiste classique. Une grande blonde avec un chignon. C'était une famille de musiciens, chacun travaillait assidument son instrument. Un soir, elle a lâché au détour d'une conversation : « Le matin, quand je me lève, je travaille ma contrebasse en pyjama. Les vibrations sont telles, ça me fait vraiment quelque chose. Je suis obligée de mettre un soutien-gorge ».

Il est difficile de décrire les désastres d'une confidence si anodine dans l'esprit d'un jeune homme au printemps de l'humanité, dans son petit corps larvaire, plein d'espoirs et de flux. Me perdre dans l'idée d'une contrebassiste vibrante en pyjama... le son grave, plein, de l'archet sur les câbles tendus le long de la silhouette en bois, et l'espace lisse et noir de la touche en ébène où s'écrasent des doigts aux ongles vernis...

Les cordes ! Sans doute une des choses les plus civilisées de la civilisation. Le quatuor, comme on dit des quatre pupitres siégeant, régaliens, au centre de l'orchestre, affublés de deux ou trois tambours, pistons, cornemuses ou pipeaux se courant après tout autour.

Alors que j'écoutais surtout du rock, joué par d'ingrats messieurs chevelus, je me suis lancé tout à coup dans l'exploration du répertoire classique. Gens en redingote ou perruque, maitres de chapelle, auteurs plus ou moins sourds ou syphilitiques. Quel nouveau monde, comptoirs lointains, plein d'exotismes, de voluptés inaccessibles, de plaisirs difficiles et altiers... Maintenant, il serait bien tentant de voir un lien, avec le recul, entre l'intérêt soudain pour cette musique et ses exécutantes en pyjama...

J'ai une contrebasse, chez moi. Je médite sur cet instrument impossible. Il veut dire beaucoup de choses. Il est là, passablement rangé, imposant meuble tout de courbes, évoquant dans son silence sous étui le monde des possibles et des impossibles. Les choses qu'on a su faire, qu'on sait encore faire, un peu, qu'on pourrait faire éventuellement, et qu'on ne pourra décidément pas faire. Je ne joue pas de l'archet, c'est trop tard, ou pas le temps pour apprendre.

Parfois, quand je travaille assidument, je peux arriver à jouer du jazz, c'est plus standing qu'avec la basse électrique, mais c'est physiquement éprouvant, et moralement déprimant. On finit le morceau vidé, avec ses collègues, on est sans joie, le poignet et les doigts meurtris d'avoir remué cette grosse barrique, on se dit que c'est lourd et dur et qu'on pourrait tout aussi bien jouer du mammouth, du tracteur ou du bloc de granit, ça serait pareil. Ça ne nous fait pas vraiment quelque chose. On n'en éprouve pas le besoin de mettre un soutien-gorge.

Souvent, je crève d'envie en voyant le pupitre des contrebasses dans les orchestres. Ils sont comme une cavalerie, empoignant leur monture de leurs doigts musclés, ils sont juchés sur des tabourets, on dirait des vaillants amis, au bar, ils sont puissants, redoutables, complices, c'est une bande, un clan, un club. Les têtes des instruments se dressent, armada, figures de proue de drakkars, motards aux ronflantes cylindrées, conducteurs de tanks en smoking. Ils se comprennent sans parler, ils font corps, solidaires, frères de son, tandis que moi je ne suis qu'un connard de spectateur.

Qu'est-ce que je donnerais pour être parmi eux, quand ils attaquent, seuls, dans la 9ème symphonie de Beethoven, le thème fameux de "l'Ode à la Joie". Même m'assoir au milieu, en touriste, avec un triangle, ou déguisé en lutrin, ou en chien d'aveugle. Être en leur sein, quand, eux contre le reste du monde, le pupitre de contrebasses fait sortir le chant de la cave, des profondeurs, des fondations, l'hymne solennel et gras des forges souterraines.

L'instrument est toujours là, debout. Sa tête est plantée de chevilles, soutenant d'invisibles chignons. On aimerait tellement le maitriser, cet outil qui fait trembler les murs et les poitrines du monde.

26 commentaires:

  1. J'ai été mariée à un contrebassiste. Pas classique, dans aucun sens du terme. Le son de la contrebasse reste un de ceux qui me font le plus vibrer.

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  2. Personnellement, je préfère le violoncelle : la position est bien plus érotique encore. J'ai même écrit un Brigade qui s'intitulait Le Fantasme du violoncelle, c'est vous dire.

    (Et j'ai même pas réussi à être prem's...)

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  3. mon Adriana Karembeu est violoniste... c'est juste pour te le dire

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  4. Otir : effectivement : la taille, le son si loin de la voix, ça semble un peu surhumain.

    Didier : oui. Il y a trois billets qui suivent. J'ai vraiment du mal à terminer celui du violoncelle. C'est... quelque chose.

    Gaël : des Adriana Karembeu violoniste, c'est du propre ! Manquerait plus qu'elle soit "nue".

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  5. Balmeyer,

    Méfie toi des trucs érotiques de Didier Goux. Il a fait un billet pour avouer qui rêvait de moi et de mon joli petit cul. Pourtant, je fais plus contrebasse que alto.

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  6. Eh bien... Süskind n'a plus qu'à bien se tenir ! ;-)

    Et en passant, je me suis fait engueuler hier. Figure-toi que conard s'écrit avec un seul "n", dis donc ! Le féminin c'est conarde, et tout ça c'est pas des conneries. Avec deux "n".

    Voilà voilà... Ça fait bien plaisir de te "revoir". Et j'attends avec impatience le billet sur le violoncelle.

    Fais gaffe quand tu écriras sur l'alto, il y a un altiste psychopathe qui se promène sur le ouaibe : http://djac.baweur.over-blog.com/

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  7. Contrebasse objet particuliérement sensuel et féminin. C'est qui le peintre avec le dos de femme et la forme des trous de l'instrument de musique? J'ai oublié.

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  8. dbardel : là tu me surprend ! Si on doit changer l'orthographe de "con(n)ard", c'est toute la face de la blogosphère qui va changer !

    marc : salut ! Heureux de te revoir pari ici. Tu pense à Man Ray ?

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  9. Bah moi aussi j'ai été surprise... J'ai vérifié dans le P'tit Bob, quand même, j'arrivais pas à y croire. Depuis, j'ai perdu tous mes repères, mes certitudes se sont envolées, j'ai réalisé que ma vie n'avait été qu'errance vers un but illusoire. C'est affreux. Mais y'a qu'un "n". Le deuxième est toléré, mais juste toléré. Ton Nobel de littérature s'accommodera-t-il de ces approximations ?

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  10. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  11. « Le mot [con] a produit une série de dérivés. Le plus ancien est CONNARD n.m. (XIVe s.), peut-être identifié dès 1280 dans la leçon conart, mais qui semble alors un croisement de cornart et de con ; le féminin CONNASSE est la désignation péjorative du sexe de la femme (1610) et signifie au figuré "femme bête" (v. 1810, en parlant de la femme honnête et de la prostituée inexperte). »

    (Le Robert - Dictionnaire historique de la langue française, 1992)

    cf également : http://www.cnrtl.fr/definition/connard

    Désolé, j'avais oublié de fermer ma parenthèse.

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  12. Ah. Je vois quand même que notre indispensable "connard" est toléré, c'est heureux !

    En littérature ancienne, j'avais appris qu'au temps des moines copistes, le salaire était versé à la page, ce qui explique certaines redondances complètement gratuites de consonnes. Il y avait même des excès, réprimandés, qui conduisaient à écrire des mots avec trois "m" à la suite ! Ils faisaient donc leur beurre comme ça, les connnards.

    (le premier lien qui me vient).

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  13. Une des plus belles fusions qu'il m'ait été permis de voir et d'écouter avec une contrebasse fut une première partie au festival de jazz à Vienne (38).
    Avishaï Cohen, en transe, où la contrebasse jouait de l'humain.

    Les yeux révulsés de l'instrument et les cordes vibrantes de l'artiste, restent un moment inoubliable.

    Belle sensibilité des mots Balmeyer.

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  14. Diantre ! Fichtre ! Voilà des argumentations fort argumentées que je vais de ce pas y mettre dans mon site à l'attention de mon engueuleuse... ;-) Après, il faudrait savoir quel sens réel tu voulais y donner, à ton con(n)ard. :-)))

    PS : mais si, ça m'intéresse, la contrebasse. Évidemment. C'est pas ma faute si des gens sont venus y en rajouter au sujet d'une délicate question orthographique !

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  15. Comme c'est merveilleusement écrit -une fois de plus!- La contrebasse aussi me fait vibrer. Le son tout en rondeur, profond, sensuel. L'archet m'emmerde! Je rêverai d'y mettre mes doigts... Un plaisir quasi sexuel...

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  16. Bon ben d'accord, c'est bien joli la musique, mais la petite contre-bassiste en pyjama, elle est passée à la casserole ou bien ?

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  17. Ce qui me plaît, c'est la joie, c'est l'enthousiasme... on le sent bien.

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  18. Un jour, j'ai voulu changer... passer du piccolo (pas très sensuel celui-là, mais ludique), à la contrebasse.
    Trop physique, pas assez de muscle pas assez d'oreille aussi.
    C'est surement ma plus grande frustration musicale, ne pas jouer de contrebasse.
    Merci pour ce texte !

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  19. http://www.contrebasse.com/

    Le problème du physique, c'est une histoire d'entraînement, non ? C'est un peu comme l'écriture, ça devient de mieux en mieux par la répétition de l'exercice !
    :-))

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  20. Qu'attends-tu pour t'y frotter ? Tu as déjà le plus gros. Il te suffira de sortir ton archet.
    ...
    Il semble que parler de contrebasse soit aussi troublant qu'en jouer. Je file mettre un soutien-gorge.

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  21. Tu me fais penser à ce magnifique monologue de Patrick Süskind, que j'ai vu jouer cet hiver au théâtre Renard... avec ce moment croustillant où, dans un lapsus le comédien évoquait la jalousie de la contrebasse face aux sodos... pardons aux solos de violoncelle. très bonne idée, ta série sur les cordes.

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  22. 1 - vous aurez peut-être remarqué que j'écris toujours conard avec un seul "n".

    --------------

    D'accord avec toi, cet instrument est d'une très - trop - grande difficulté. Il faut se battre avec lui constamment. Il faut le faire plier. Ce n'est pas tant qu'en jazz la contrebasse assure un meilleur standing que l'électrique, mais l'attaque n'est pas la même. Impossible de jouer du be bop à l'électrique. c'est triste mais c'est ainsi.

    Cette jeune fille dont tu parles, c'est impossible qu'elle t'ait dit ça en toute innocence quand même. L'ingénuité a des limites.

    Je suis bien content que tu fasses cette série de texte musicale, tu t'en tires très bien ; ça sort des sentiers mille fois battus.

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  23. Bon, je renonce à répondre à tout le monde, mais pour la peine, pour me punir, sachez que je mangerai certainement des haricots verts à midi, au lieu des frites, en signe de contrition ! :)

    Merci à tous, évidemment, pour votre passage, chaque commentaire me fait plaisir, on ne le répète jamais assez...

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  24. Ah, un truc : "Cette jeune fille dont tu parles, c'est impossible qu'elle t'ait dit ça en toute innocence quand même. L'ingénuité a des limites."

    Dorham, je n'étais pas le destinataire, je crois. Je n'espère pas. Ca me rappelle l'histoire drôle du type qui, à 70 ans, tombe du toit en changeant des tuiles. Il vient juste de comprendre ce qu'elle voulait dire par là, au juste, cette fille, 50 ans plus tôt... :-)

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  25. Ce sentiment vis à vis de la contrebasse... on le comprend rien qu'à en regarder une, sans même la toucher ! C'est un instrument tellement... impressionnant !

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