Accéder au contenu principal

Les cordes : le violoncelle

Le violoncelle ; cet objet me déchire comme si j’étais du papier toilette. Dans les illustrations de violoncelle que j’ai parcourues pour illustrer ce billet, j’ai beaucoup trouvé de photographies chics et luisantes, gloire à cet outil, façon chalet suisse. J’ai trouvé également son pesant de femmes alanguies, rêveuses, en collants. Rien n’est vrai, pourtant.

Si Rimbaud avait assis un violoncelle sur ses genoux, il l’aurait trouvé bien agréable, il en aurait joué très sérieusement, restant chez sa mère comme un bon garçon. Le violoncelle a le génie pour lui tout seul, il aspire tout tel un trou noir ; Rimbaud violoncelliste aurait dans sa chambre affiché des posters de chevaux ou d’engins à vapeur, comme tous les jeunes de son époque. Le violoncelle, c’est l’Histoire, c’est le mur de Berlin qui tombe. Jésus jouait du violoncelle pour ses disciples, devant tous les murs de Jérusalem s’effondrant aussi tandis que Judas était plutôt tenté par la guitare électrique. Si j’étais Ségoliste, je dirais que Ségolène Royal c’est comme du violoncelle, si j’étais journaliste sportif, je dirais d’un bon coup franc qu’il est tiré comme du violoncelle.

Le violoncelle est la voix de la mélancolie vivifiante, de la santé triste. C’est une bonne nouvelle, c’est apprendre que l’on prend perpétuité au lieu de la potence. C’est la queue du lézard : le membre est sectionné, mais on sait qu’on n’aura pas un moignon toute sa vie.

Je suis au lycée. Je bois du vin, dans une soirée. Brel dirait que j’énonce des « vérités qui ne servent à rien ». De son étui rigide bleu, notre amie sort son violoncelle. Nous avons lourdement insisté. Il y a un contraste saisissant entre l’impeccable manufacture de l’objet, son superbe vernis brun, sa structure tarabiscotée, et notre présence insignifiante de jeunes ivrognes. Je crois qu’à cet instant, si on avait dû choisir entre éliminer l’instrument ou les jeunes gens, le public du monde entier aurait choisi, par SMS, de conserver le violoncelle, et d’abattre les jeunes. Cela aurait semblé tellement normal.

Elle immobilise le violoncelle entre ses genoux. Elle semble visser quelque chose au bout de l’archer, le crin se tend. Rituel ésotérique, elle arrache quelques mèches blanches qui dépasse, frotte le crin sur un bonbon translucide, la colophane ; et s’accorde. Le crin est posé sur les cordes, elle inspire. Puis débute la première suite de Bach.

C’est un morceau que Dieu conserve jalousement dans sa cave pour le dépenser, sa retraite venue. C’est un cadeau, Bach le lui a fait pour son anniversaire. Dieu se dit alors que l’invention de Bach est décidément un bon investissement.

Sidéré, je me retourne : je tente de voir si un mur de Berlin n’est pas en train de s’effondrer dans mon dos. Puis je suis triste, tandis que le prélude poursuit une sorte d’aube sonore, je souhaite attaquer ma mère en justice, pour m’avoir fait. Puis je me dis qu’il faudrait tenter quelque chose, pour rattraper le temps perdu, comme terroriste par exemple. Je me sens tel un sac de compost, de l’engrais potentiel pour les petits jardins entretenus des temps futurs. Je me sens utile, en quelque sorte. Je souhaite boire une tasse d’eau de Javel. J’imagine Bach en arbitre, dans un match entre Dieu et tous les hommes, ces derniers sont là dans la mêlée, taclant rageusement le Créateur, mais Bach, bonhomme, au milieu, sourit, dans son immense mansuétude ne sort jamais le carton rouge. Il s’en dégage une certaine atmosphère de fair-play.

Il m’a semblé les années suivantes avoir fait laborieusement la cour à la violoncelliste. Les moyens d’un tel périple étaient limités. C’est aller à Calais, demander un Ferry-Boat pour Douvre, afin de découvrir l’Inde en chemin. Une sorte de pénurie logistique, fatale. J’aurais pu tout aussi efficacement envoyer une lettre à François Mitterand pour exiger la paix dans le monde.

Le prélude s’achève alors, c’est l’assomption musicale, aussi brève qu’éclatante, le bout du tunnel des gens qui meurent, l’extase et le rien. Bêtement, nous applaudissons, minuscules, inaudibles, acariens.

Commentaires

  1. Un peu trop féminin le violoncelle pour Rimbaud...

    Bach et le violoncelle, un mariage d'une rare harmonie.

    La musique est aussi dans le rythme de vos mots, vos phrases...

    Toujours un plaisir de vous lire.

    Et Prem's au fait :))

    RépondreSupprimer
  2. C'est exprès, les caractères gris foncé sur fond gris plus foncé ?

    Je me suis déjà fait écorcher pour moins que ça.

    RépondreSupprimer
  3. philtre : merci.

    franssoit : c'est depuis des lustres comme ça !

    RépondreSupprimer
  4. Vous connaissez évidemment l'aphorisme de Cioran, dans ses Syllogismes de l'amertume :

    «Si quelqu'un doit tout à Bach, c'est bien Dieu.»

    RépondreSupprimer
  5. C'est un texte ... comment dire ? de toute beauté.
    Voilà, c'est dit.

    RépondreSupprimer
  6. Didier : non je ne connaissais pas cet aphorisme ! Très bon. Quel copieur, ce Cioran. C'est un peu ce que je voulais dire, sauf que Cioran y est parvenu.

    RépondreSupprimer
  7. Des petites lustres, alors ?

    Ou bien mon écran est foireux, ou bien il fait beau.

    RépondreSupprimer
  8. Audine : merci ! Là, normalement je te réponds : "ohaah, je l'ai fait en cinq minutes, en écoutant la radio, là, pendant ma pause"... mais en fait, connerie des séries que l'on s'impose, j'en ai vraiment chié ma race qui tue, pour le terminer, comme jamais aucun billet précédent, et je l'ai publié avec le sentiment de jeter l'éponge... et aussi de ne plus pouvoir encadrer mon style... (répondre :"mais non, mais non...") Heureusement, le billet suivant est plus dans "mes cordes", si je puis dire... :))

    RépondreSupprimer
  9. On ne devrait jamais travailler "dans ses cordes" : le sentiment de plus grande facilité (ou fluidité) rabaisse le style et la pensée (si toutefois il y a un style et une pensée : ne nous poussons pas du col...). Cependant que l'effort, la difficulté, et même l'envie de tout foutre à la poubelle ne sont évidemment garants d'aucune qualité obligatoire, mais peuvent aider à déboucher sur autre chose, sur un peu plus haut.

    RépondreSupprimer
  10. ns disent que le violoncelle est l'instrument le plus proche de la voix humaine.
    Je ne les démentirai pas.
    Pablo Casals, Emmanuelle Bertrand et quelques autres me tordent le coeur quand je les écoute.
    Je pense aussi au tableau (montage photo) de Man Ray.
    Merci de cette évocation pleine de poésie

    RépondreSupprimer
  11. Didier : Votre austère réflexion est absolument sensée. Ceci rejoint une méditation que je traine depuis un moment, et dont il faudrait que je fasse un billet, un jour... Sur le court terme, le blog est assez gratifiant, sur le long terme, je n'ai pas le sentiment qu'il flatte particulièrement l'égo, billet après billet...

    Quand je me prends au sérieux, comme dans cette série, j'en arrive à éprouver une certaine forme de honte à publier. Ceci dit, c'est positif ; par exemple, dans ce cas précis, l'outrance métaphorique dont je fais preuve me donne envie, dans le futur, de tenter la même chose mais en plus sobre, je ne pourrais qu'y gagner !

    Je me sens donc embarrassé des billets présents, mais je suis enthousiaste à l'idée de passer à autre chose.

    Annieday : tiens, j'ai supprimé un passage où je parlais du hautbois, censé être le plus proche de la voix humaine ! :-)

    RépondreSupprimer
  12. Je m'en veux, soyez certains que je m'en veux, de glisser mes commentaires ras des paquerettes au sein de vos échanges relevés, mais là je suis chez moi, et les caractères sont gris sur blanc, peu contrastés mais très lisibles.

    Au boulot c'est gris sur gris et illisible.

    RépondreSupprimer
  13. Franssoit : tu as raison, je vais foncer tout ça !

    RépondreSupprimer
  14. De chez moi, c'est très lisible et élégant.

    Du boulot, je ne sais pas, vu que je n'y suis pas, réponse demain.

    RépondreSupprimer
  15. La contrebasse, le violoncelle... et, parmi les instruments à corde, la potence avec Florent Pagny au bout de la corde, qu'en pensez-vous ô Maître ?

    RépondreSupprimer
  16. Balmeyer : vos métaphores ne sont pas forcément outrées, elle sont d'abord nouvelles pour vous-même.

    (Cela étant, elles peuvent aussi être outrées, mais c'est votre problème...)

    RépondreSupprimer
  17. Franssoit : merci ! Moi aussi je travaille demain ! Quelle coïncidence, nous sommes fait pour nous entendre !

    blondesen : ô maitre aussi, Florent Pagny a longtemps été mon André Rieux du chant. J'avoue que son "pierre qui roule / pas vraiment cool / pierre qui roule / me casse les couilles" est un souvenir toujours vivace dans mon coeur d'adolescent.

    Didier : là, (permettez moi aussi de vous appeler grand maitre), je n'ai pas vraiment saisi toute la portée de votre commentaire, vous parlez comme un sphinx (smiley !!). Il me semble cependant avoir compris ce que je devrais comprendre.

    RépondreSupprimer
  18. Demain aussi ? Peut-être qu'on travaille ensemble ? Le chapeau, tu le portes tout les temps ? Ca me permettra de te reconnaitre, il y en a très peu, ici.

    RépondreSupprimer
  19. Euh... Comment dire ?
    Je trouve que chaque mot est à sa place, comme une petite note posée à l'endroit qu'il faut dans une partition, le petit ding du trinagle à la 14ème mesure...
    C'est une partition, quoi...

    Bravo !
    :-)

    RépondreSupprimer
  20. Comment se renouveler pour exprimer - une fois de plus en ce lieu - béate admiration face à si beau texte ?
    (Après j'ai remplacé "comment" par "pourquoi" et ai décidé d'envoyer le présent commentaire en haussant la bouche, épaules bées. Ton texte m'a quelque peu renversée.)

    RépondreSupprimer
  21. Le violoncelle, c'est bien. Le violon sans selle, ça fait mal aux fesses.

    RépondreSupprimer
  22. Mail perso @Balmeyer : ça marche, c'est très beau.

    RépondreSupprimer
  23. Message personnel pour @franssoit : oui, la beauté ergonomique du blog masque assez bien la platitude des billets.

    Balmeyer : je plaisante.

    RépondreSupprimer
  24. Didier ne vous a même pas dit que sa soeur joue du violoncelle ? Je vais lui demander si elle a déjà vu des réactions comme la votre ! Ouh lala c'était l'extase complète !

    RépondreSupprimer
  25. Me Too ... J'aime bien le son du Violoncelle qui se rapproche le plus de la Viole de Gambe, la cousine du Rebab que je préfère.

    J'aime bien aussi Yo-Yo-Ma mais pour les suite de Bach je préfère de loin l'interprétation de Rostropovich.

    Mais, sinon c'est toujours un plaisir de te lire ... Du coup ton billet m'obliges à écrire un truc sur la Viole de Gambe et le Rebab ...

    RépondreSupprimer
  26. Les commentaires sont aussi agréables à lire que la note.
    Merci à vous pour ce p'tit moment...j'avais l'impression d'y être.

    RépondreSupprimer
  27. @ Farid : le rebab ? Chiche !

    (oui, oui, je sais...)

    RépondreSupprimer
  28. Catherine : non, il ne m'a rien dit. Il a peur sans doute que je lui fasse des avances. Il serait forcé de me dire, tels les corses : "Tu as parlé à ma soeur ????". Ça serait embarrassant.

    Farid : cher docteur, j'attends avec impatience ton article ! Je ne connaissais pas l'existence du rebab, honte à moi.

    j'aime la vie : (moi aussi). Merci pour ce commentaire très sympathique !

    Didier : votre jeu de mot me fait craindre le pire. Ne serait-il pas temps d'entrer en rehab ?

    RépondreSupprimer
  29. (oops oubli)

    Nicolas : je sais bien que tu plaisantes ! (me ferait passer pour le susceptible, l'autre, hé).

    Franssoit : merci.

    RépondreSupprimer
  30. Balmeyer,

    Je sais que tu sais. Mais c'est pour les autres...

    RépondreSupprimer
  31. ... et puis il y a les violoncelles aux yeux noisette. Et c'est là que tu me fends le coeur.

    RépondreSupprimer
  32. Je me surprends à rêver quand je vois tes mots danser sur les cordes et se mêler aux doigts du violoncelliste... Un joli ballet n'est-ce pas, une jolie musique, pour moi en tout cas...
    Bonne journée M'sieur Balmeyer...
    Jeffanne

    RépondreSupprimer
  33. http://www.deezer.com/track/940452

    Même Julian Casablancas s'y est mis...
    Sinon j'aime beaucoup cette série sur les cordes... et attends avec impatience un billet sur le ukulélé (comment ça, "c'était pas prévu" ?)

    RépondreSupprimer
  34. Que dire qui n'ai déjà été dit. En effet, il y a une forme d'outrance dans ton texte, mais quoi, l'émotion ressentie est forte, parfois quand un truc te transporte (pour ma part, je dirais la 7e de Beethov), c'est comme di ton palpitant voulait se défenestrer et c'est encore en deçà de ce que l'on pourrait vraiment dire. Ne te boude donc pas comme ça...

    C'est l'odeur de lutte qui te fait te déprécier, mais le carnage est vraiment beau ;)

    RépondreSupprimer
  35. As tu vu "Moliere" dariane Mnouchkine? sa descente de lescalier sur une suite de Bach...a ,avec accent,frissonner, voire tomber. En amour.

    RépondreSupprimer
  36. Nicolas : ouf ! :)

    Olivier : Avec le temps, va...

    Jeffanne : Bonne(s) journée(s) à toi et merci !

    Jay : ouhla, le ukulélé ! D'autres cordes... bah, j'y pense. Mais il y a un côté justement trop proche de moi, qui est moins motivant à raconter... moi je suis plutôt "guitare et je chante faux", il n'y a pas l'inaccessible, la dureté et l'envie de ces instruments...

    Dorham : "C'est l'odeur de lutte qui te fait te déprécier, mais le carnage est vraiment beau ;)"... je ne comprends pas trop, mais n'empêche, c'est un très beau commentaire ! :)

    Tifenn : non pas vu... toujours pas... :(

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

La lanterne magique

Quand l'étincelle a disparu, dans cette lanterne magique qu'est la tête, le film du monde est laid. On regarde le soleil qui s'y couche comme un gros tas flasque de particules molles. Les chiens sont des boites à bruits, au bout des laisses, comme des yoyos à jamais déroulés. Les gens ont des barbes qui vous grattent à vous. Ils parlent en faisant des fautes d'orthographe. Les arbres s'alignent de manière bucolique comme des bâtons pour chiens, plantés là. Vous êtes ce chien qui ne peut prendre les arbres dans votre gueule, ces bâtons de joie, et détaler. Vous regardez les arbres, intransportables, et plus rien ne court. Vous vous retrouvez nez à nez dans un endroit où vous étiez content, une fois, et vous voyez votre ombre encore contente (car les ombres sont lentes), et vous vous sentez de trop dans ce souvenir heureux plus réel que vous-même à cet instant. Vous quittez les lieux poliment. Il y a des magasins qui vendent des thés ridicules. Il y a des bars qui ve…

Wagram

Avenue de Wagram, devant un hôtel trois ou quatre étoiles, quelques barrières ont été installées de part et d'autre pour que s'accumulent des jeunes filles en fleur et en short. Elles semblent attendre depuis un moment, immobiles et compactes, et ce regroupement, provoqué manifestement par une prochaine épiphanie de vedette, emplit ce fragment d'avenue du bruissement électrique de la Célébrité. Des touristes et passants intrigués s'arrêtent pour scruter les jeunes filles qui scrutent l'entrée de l'hôtel, et moi je scrute à mon tour les passants curieux. Cela aurait été un triangle parfait de scrutement si les jeunes filles m'avaient regardé moi, mais en vérité je suis informaticien.

Chacun y trouve son compte, dans ce grand drame de l'attente ; par exemple moi-même, n'y comprenant rien, j'observe la scène tel un contempteur bien au dessus de tout ça. Si ces jeunes filles ont décidé d'être une foule dense à raison de huit par mètre carré, com…

Ballons

Nous nous promenions au parc de Sceaux, il y avait une sorte de kermesse pour lutter contre les myopathes (contre la mucoviscidose me corrigea Emeline). Derrière les stands, s'activaient des gens qui vendaient des parts de gâteaux au prix d'un ticket vert. Il y avait des panneaux explicatifs sur la maladie, des jeux de pêche et de massacre.

Un speaker remercia la fanfare de Clamart. J'y avais remarqué un joueur d'hélicon assez maigre, et ceci me plut car je tenais, à l'occasion, des statistiques sur les membres des fanfares, afin d'établir un jour une pittoresque découverte. J'avais déjà noté que les joueurs d'hélicon étaient souvent maigres, ce qui me fascinait car l'instrument exigeait de la puissance, et donc un costaud au bout du tube me semblait-il ; je croisais certes sur ma route une fanfare environ une fois l'an, l'étude avançait lentement mais malgré tout, je tenais pour certain que l'hélicon était si gourmand qu'il épuisait…