dimanche 31 août 2008

Les cordes : le violon

Elle sort son violon, on dirait un jouet. L’instrument me parait à chaque fois plus petit que dans mon souvenir. Quand elle le manipule, les petites cordes effleurées couinent, le bois sonne creux. C’est donc ça, ça ne fait pas sérieux, ça n’a pas l’air pratique. Elle s’apprête à jouer, elle est droite dans un ensemble raide et noir, comme si elle devait me soumettre. Elle n’a pas cette pudeur musicale qu’ont d’autres, qui hésitent à démontrer, qui ne sont pas prêts, que ce n’est pas le moment, qui ne sont pas échauffés, qui ont un rhume, une fracture du doigt, un poil dans l'oeil. Ils n’osent pas, ils ont un peu honte, on va les trouver nuls. Non, on le lui demande, elle s’exécute. Elle se met en joue.

La position n’est pas naturelle. Ce n’est pas taper avec un tibia sur un chien des cavernes. Le violon vous empoigne, vous tord le poignet, vous fait une clef de bras. On en joue toute sa vie, à la retraite, un médecin spécialisé vous coupe le bras pourri et vous devenez affreusement bavard en souvenirs de gloire. On commence le violon à quatre ans, le lendemain, c’est déjà trop tard, on se contentera d’un orchestre amateur, en province, avec les trompettistes qui prennent le Ricard en se grattant l’entrejambe.

Je lui dis que je fais un peu de guitare, en fait, j’ai commencé il y a quelques mois. Je toussote. C’est un peu idiot, je le sais, hasarder cette maigre vantardise devant quelqu’un qui s’est planté un violon dans le cou, et qui, serrant l’instrument du menton, vous dévisage par en dessous avec un air de démon. Mais je ne peux pas m’en empêcher. Elle répond quelque chose en forme d’intérêt, similicuir, c’est très bien imité. Je décide de me taire.

Mais je continue quand même encore : je dis que je fais un peu de guitare, oui, et j’ajoute, benêt, que ça doit être drôlement difficile, ce tout petit manche d’ébène, sans repère, sans frette pour trouver les notes justes. Comparé à la guitare où c’est facile. Elle acquiesce. C’est dur. Elle a des traits durs aussi. Elle est un peu maigre, longue, chétive, les doigts secs, les joues saillantes, elle n’est pas belle comme une bergère rose qui mange de la confiture en rigolant, mais magnétique, elfe de la nuit, des yeux froids et une crinière de Walkyrie famélique. Sans transition, elle interprète une étude complexe, d’une virtuosité effroyable. Nous sommes dans le petit local du lycée où, semblable à un sarcophage debout, pourrit une machine à café. Par terre, il y a des taches marrons. Le timbre pyrotechnique du violon s’enfuit dans les escaliers de marbre, on aurait lâché un griffon sonore, majestueux et rapide, qui s’élève tout en haut, jusqu’à la verrière, et triomphe, meurt, élégiaque, parmi les ondes du soleil.

Il arrive parfois que l’on caresse une idée agréable, un peu en boucle, puis tournant avec, pris de vertiges, on s’adonne à des rêveries interminables où l’on est le héros. On se vautre dans ses scénarios complaisants, où tout se passe selon la logique de sa propre gloire. Un soir, aidé d’une fièvre carabinée, je fis des songes qui n’étaient pas dans mes moyens. De manière impromptue, j’embrassais fougueusement cette violoniste de feu, ses longs cheveux d’or, nous nous pâmions, personnes hâves adorant les astres, et je recommençais, c’était la première fois en permanence. Parce que c’était elle, parce que c’était moi. Parce qu’elle me voyait au loin, je la voyais au loin, nous nous reconnaissions ; et nous courrions, au ralenti, avec une musique de publicité dans l’espace, parfaits, sublimes, disparus et retrouvés, le loin ne se terminait jamais. Parce que je la sauvais des cataclysmes, parce qu’elle me sauvait des destructions, elle, suspendue au dessus des gouffres apparus sous ses pieds, moi repoussant toujours d’innombrables assassins, elle, mettant au monde des enfants surdoués, médiums et Antéchrists, dans des palais de verre blancs, moi inventant des vaccins pour l’humanité reconnaissante. Puis je mourrais, ou elle mourrait, et c’était un déchirement atroce, des adieux infinis, un crépuscule fabuleux, des mots éternels et murmurés, j’étais en larmes, dans mon lit. Et je recommençais le tout, jusqu’à ce que le Doliprane fasse enfin effet.

Les lendemains de fièvre, je la voyais, au hasard. Nous plaisantions aimablement, je me concentrais de toutes mes forces afin d’être beau, comme si j’avais des contractions pour m’accoucher. J’adoptais une attitude mystérieuse, une posture énigmatique. Un geste, un bras, une jambe croisée. Il y avait des ratés, parfois je tombais et dévalais l’escalier. Ces choses là ne s’improvisaient pas. Je plissais souvent les yeux quand elle parlait de sa musique, évoquant des noms d’inconnus lointains et morts ; je plissais les yeux avec une terrible et silencieuse complicité, la maturité grave des acteurs célèbres, alors elle attendait, je la contemplais, je comprenais qu’elle m’avait posé une question qui m’avait échappée, je répondais n’importe quoi, ou cascadais volontairement dans les marches de marbre pour me sauver de cette embarrassante situation.

L’été arrivait, tout le monde était un peu ivre. Soudain, de colère, par une douce après midi de fin des temps, je m’emparai de la violoniste, au milieu d’une phrase, pour échanger un baiser avec la fougue des titans. Elle était légère comme du petit bois à barbecue, dans mes bras. J’aurai pu en faire un cerf-volant. Le baiser dura longtemps.

Fougueusement ! Le quatorze juillet tous les soirs dans des enfers patriotiques. L’âme vendue pour une montre sans cadran déposée dans la paume. C’était ça le violon ! Nous aurions pu éteindre le monde avec un interrupteur. Nous nous regardâmes ensuite, consumés. Nous nous congédiâmes l’un de l’autre, en riant. Ce fut tout.

Nous ne nous aimions pas. C’était ça, aussi, le violon.

***

Un soir, le lycée fut fini, pour toujours. La veille, pourtant, je faisais ma rentrée en petite section de maternelle ; ma mère me conduisait dans une 4L blanche. Je fis un dessin, et ma jeunesse passa, et un soir, je dus attendre le bus pour rentrer chez moi parmi la foule, les gens étaient si joyeux de leurs années en cendre. Tout le monde se salua, au revoir, à bientôt ; silhouettes, morveux, carcasses dégingandées, timides aux regards fuyant et aux sourires la bouche fermée, fanfarons les pieds écartés virilement pour bien rire, appareils dentaires, sacs à dos, filles ravissantes comme des pêches et leur camarades malchanceuses comme des poux, amis, amis d’amis, amis d’amis d’amis, vagues connaissances, donneurs d’heure, porteurs de briquet, compagnons de files d’attente, voisins de cantine, sourires échangés ; tout d’un coup, démobilisation juvénile, la marée mangea la ville de sable. Comme une foisonnante chevelure que l’on rasait, il ne resta plus rien.

Les cordes ! Comme les quatre saisons. Les quatre sœurs du docteur March. Les quatre Évangiles. Les quatre doigts de la main. Les quatre sens. Les quatre z’amis. René des Quatre. Les quatre L. Les cordes, instruments admirables, inaccessibles, objets intelligents pour les hommes bêtes, lointains comme des eldorados, les cités d’or, des cheveux d’or, les jours heureux et âpres, faits de labeurs, d’exactitude, de renoncements, d’ambitions, d’austérité, Suisse cernée de plages tropicales ; parfum du bois et des cheveux.

mercredi 27 août 2008

Les cordes : l'alto

Personne ne rêve de devenir alto. Personne ne rêve, petit, d’être expert-comptable, ou conducteur de machine-outil, ou hôte d’accueil dans une agence de tourisme. Personne n’est au courant qu’on peut même devenir alto.

Dans les films d’action, le héros ne joue jamais de l’alto. Clint Eastwood joue du saxophone. Son fils, Kyle, de la contrebasse. Bill Clinton, président des Etats-Unis, joue aussi du saxophone. Le président de la Géorgie, lui, aime beaucoup l’alto. Dans le film « Tous les Matins du Monde », on joue de la viole de gambe, en costume d’époque. Dans « un seul matin dans la Creuse », on joue de l’alto, en survêtement de marque Tex.

Sherlock Holmes joue du Violon. Le docteur Watson, j’en suis sûr, a dû s’essayer secrètement à l’alto, entre deux énigmes. Ingres aimait passionnément son violon, tandis que Marcel, peintre de paysages au "Marché de la Création" le dimanche matin, joue de l’alto, sa véritable fierté. Le violon d’Ingres, l’alto de Marcel.

Lance Armstrong, septuple vainqueur du Tour de France, puissant champion sauvé du cancer, est membre honorifique de l’agence mondiale du violon, tandis que Raymond Poulidor, l’éternel second, remis difficilement d’une otite au poignet en mars dernier, porte un T-Shirt offert par l’amicale des joueurs d’alto.

Quand Al Capone, Bernard Tapie ou Didier Goux, flamboyants truands, se font arrêter, on les enferme au violon. Quand Marcel se fait choper, il n’a droit qu’à passer la nuit à l’alto.

Pendant des décennies, les Allemands de l’Est furent soumis aux pires privations. Ils mangeaient peu de viande, ils avaient des voitures grotesques, ils buvaient de la mauvaise chicorée en jouant de la mauvaise musique, à l’alto. Quand le mur de Berlin s’effondra (devant Rostropovitch qui jouait du violoncelle, franchement, pensez-vous qu'il aurait été approprié de jouer de l’alto à cet instant, mais non, ça c’était pour l’effondrement du mur de chez Marcel quand il a voulu faire sa cuisine américaine), les allemands démocratiques se sont précipités chez les luthiers de l’Ouest. Montrez-nous un vrai instrument ! Criaient-ils ! Montrez-nous un violon ! Un vrai !

L’exception prodigieuse à toutes ses règles est évidemment André Rieu, qui selon tous nos calculs et ceux des astronomes perses, serait censé jouer de l’alto au Stade de France. Mais les sciences exactes ont leurs failles.

L’alto est un gros violon. Accordé une quinte au dessous, c’est la troisième voix du quatuor à corde. Les violons ont toute la mélodie pour eux tous seuls, toute la gloire, sales enfants gâtés. Les violoncelles sont au dessus de tout ça, dans leur contentement secret d'être infiniment plus suaves que les autres. Les contrebasses sont inaudibles, des pétaudières, mais elles s’en moquent : ligne la plus grave, elles se prétendent voûtes de toutes les musiques, Atlas vigoureux des Symphonies.

Les altos, eux, tristement, exécutent leur contre-chant, et vont se cacher pour mourir. Ils arrivent, se justifient. Sortent leur ersatz d’instrument. Oh un violon ! L’illusion se dissipe vite. Ils se défendent, gros Calimeros : il en faut bien des altos ! Il n’y a pas de sot instrument ! Il faut bien des experts-comptables, des conducteurs de machine-outil, des hôtes dans les agences de tourisme ! Que deviendrait le monde s’il n’y avait que métiers gratifiants et que du plaisir et que de la lumière ? Un monde de violonistes ? A quoi ressembleraient les mélodies s’ils ne faisaient pas le sale boulot, le contrepoint qu’on ne retient jamais, le beurre blafard sous la confiture flamboyante des violons ?

Ils sont en retard au pot. Ils voudraient bien boire un peu de Champagne, mais il ne reste que du jus d’orange. Ils passent en revue les petits fours oubliés, ceux au brocoli. Ils en mangent ; certains sont périmés. Puis ils vont retrouver leurs collègues en boite de nuit, les physionomistes les refoulent à l'entrée.

Alors ils marchent tristement, dans les rues, les seules où il pleut. Ils pensent au temps où, bras cassés, ou bien anomalie congénitale, ou perdants aux courses conservatoires, ils se sont orientés - finalement - vers l’alto, afin d’apprendre un vrai métier, parce que faire du violon ce n’était pas sérieux, c’était pour les cigales, les filles faciles, les traînées. Leur mallette à la main, ils rêvent soudain à ce qu’auraient pu faire les bandits s’ils avaient eu de la suite dans les idées ; cacher de plus grosses mitraillettes dans les plus gros étuis des altos.

Quelque part dans le monde, un violoniste tombe. On le rapatrie en France. Le président vient le voir, il lui remet une médaille, il parle avec sa famille, son hématome au coude est opéré par la professeur Cabrol en personne. Quelque part dans le monde, un alto tombe, il s’est foulé une cheville. On vient l’examiner, la patte est atteinte, il va sans doute boiter toute sa vie ; on l’achève.

lundi 25 août 2008

Les cordes : le violoncelle

Le violoncelle ; cet objet me déchire comme si j’étais du papier toilette. Dans les illustrations de violoncelle que j’ai parcourues pour illustrer ce billet, j’ai beaucoup trouvé de photographies chics et luisantes, gloire à cet outil, façon chalet suisse. J’ai trouvé également son pesant de femmes alanguies, rêveuses, en collants. Rien n’est vrai, pourtant.

Si Rimbaud avait assis un violoncelle sur ses genoux, il l’aurait trouvé bien agréable, il en aurait joué très sérieusement, restant chez sa mère comme un bon garçon. Le violoncelle a le génie pour lui tout seul, il aspire tout tel un trou noir ; Rimbaud violoncelliste aurait dans sa chambre affiché des posters de chevaux ou d’engins à vapeur, comme tous les jeunes de son époque. Le violoncelle, c’est l’Histoire, c’est le mur de Berlin qui tombe. Jésus jouait du violoncelle pour ses disciples, devant tous les murs de Jérusalem s’effondrant aussi tandis que Judas était plutôt tenté par la guitare électrique. Si j’étais Ségoliste, je dirais que Ségolène Royal c’est comme du violoncelle, si j’étais journaliste sportif, je dirais d’un bon coup franc qu’il est tiré comme du violoncelle.

Le violoncelle est la voix de la mélancolie vivifiante, de la santé triste. C’est une bonne nouvelle, c’est apprendre que l’on prend perpétuité au lieu de la potence. C’est la queue du lézard : le membre est sectionné, mais on sait qu’on n’aura pas un moignon toute sa vie.

Je suis au lycée. Je bois du vin, dans une soirée. Brel dirait que j’énonce des « vérités qui ne servent à rien ». De son étui rigide bleu, notre amie sort son violoncelle. Nous avons lourdement insisté. Il y a un contraste saisissant entre l’impeccable manufacture de l’objet, son superbe vernis brun, sa structure tarabiscotée, et notre présence insignifiante de jeunes ivrognes. Je crois qu’à cet instant, si on avait dû choisir entre éliminer l’instrument ou les jeunes gens, le public du monde entier aurait choisi, par SMS, de conserver le violoncelle, et d’abattre les jeunes. Cela aurait semblé tellement normal.

Elle immobilise le violoncelle entre ses genoux. Elle semble visser quelque chose au bout de l’archer, le crin se tend. Rituel ésotérique, elle arrache quelques mèches blanches qui dépasse, frotte le crin sur un bonbon translucide, la colophane ; et s’accorde. Le crin est posé sur les cordes, elle inspire. Puis débute la première suite de Bach.

C’est un morceau que Dieu conserve jalousement dans sa cave pour le dépenser, sa retraite venue. C’est un cadeau, Bach le lui a fait pour son anniversaire. Dieu se dit alors que l’invention de Bach est décidément un bon investissement.

Sidéré, je me retourne : je tente de voir si un mur de Berlin n’est pas en train de s’effondrer dans mon dos. Puis je suis triste, tandis que le prélude poursuit une sorte d’aube sonore, je souhaite attaquer ma mère en justice, pour m’avoir fait. Puis je me dis qu’il faudrait tenter quelque chose, pour rattraper le temps perdu, comme terroriste par exemple. Je me sens tel un sac de compost, de l’engrais potentiel pour les petits jardins entretenus des temps futurs. Je me sens utile, en quelque sorte. Je souhaite boire une tasse d’eau de Javel. J’imagine Bach en arbitre, dans un match entre Dieu et tous les hommes, ces derniers sont là dans la mêlée, taclant rageusement le Créateur, mais Bach, bonhomme, au milieu, sourit, dans son immense mansuétude ne sort jamais le carton rouge. Il s’en dégage une certaine atmosphère de fair-play.

Il m’a semblé les années suivantes avoir fait laborieusement la cour à la violoncelliste. Les moyens d’un tel périple étaient limités. C’est aller à Calais, demander un Ferry-Boat pour Douvre, afin de découvrir l’Inde en chemin. Une sorte de pénurie logistique, fatale. J’aurais pu tout aussi efficacement envoyer une lettre à François Mitterand pour exiger la paix dans le monde.

Le prélude s’achève alors, c’est l’assomption musicale, aussi brève qu’éclatante, le bout du tunnel des gens qui meurent, l’extase et le rien. Bêtement, nous applaudissons, minuscules, inaudibles, acariens.

vendredi 22 août 2008

Les cordes : la contrebasse

C'est le genre de scène qui fait partir sur de bonnes bases. Limite, faire croire à une sorte de génie de l'humanité.

J'étais un jeune homme maigre avec des boutons. J'avais une amie au collège, dont la sœur ainée était contrebassiste classique. Une grande blonde avec un chignon. C'était une famille de musiciens, chacun travaillait assidument son instrument. Un soir, elle a lâché au détour d'une conversation : « Le matin, quand je me lève, je travaille ma contrebasse en pyjama. Les vibrations sont telles, ça me fait vraiment quelque chose. Je suis obligée de mettre un soutien-gorge ».

Il est difficile de décrire les désastres d'une confidence si anodine dans l'esprit d'un jeune homme au printemps de l'humanité, dans son petit corps larvaire, plein d'espoirs et de flux. Me perdre dans l'idée d'une contrebassiste vibrante en pyjama... le son grave, plein, de l'archet sur les câbles tendus le long de la silhouette en bois, et l'espace lisse et noir de la touche en ébène où s'écrasent des doigts aux ongles vernis...

Les cordes ! Sans doute une des choses les plus civilisées de la civilisation. Le quatuor, comme on dit des quatre pupitres siégeant, régaliens, au centre de l'orchestre, affublés de deux ou trois tambours, pistons, cornemuses ou pipeaux se courant après tout autour.

Alors que j'écoutais surtout du rock, joué par d'ingrats messieurs chevelus, je me suis lancé tout à coup dans l'exploration du répertoire classique. Gens en redingote ou perruque, maitres de chapelle, auteurs plus ou moins sourds ou syphilitiques. Quel nouveau monde, comptoirs lointains, plein d'exotismes, de voluptés inaccessibles, de plaisirs difficiles et altiers... Maintenant, il serait bien tentant de voir un lien, avec le recul, entre l'intérêt soudain pour cette musique et ses exécutantes en pyjama...

J'ai une contrebasse, chez moi. Je médite sur cet instrument impossible. Il veut dire beaucoup de choses. Il est là, passablement rangé, imposant meuble tout de courbes, évoquant dans son silence sous étui le monde des possibles et des impossibles. Les choses qu'on a su faire, qu'on sait encore faire, un peu, qu'on pourrait faire éventuellement, et qu'on ne pourra décidément pas faire. Je ne joue pas de l'archet, c'est trop tard, ou pas le temps pour apprendre.

Parfois, quand je travaille assidument, je peux arriver à jouer du jazz, c'est plus standing qu'avec la basse électrique, mais c'est physiquement éprouvant, et moralement déprimant. On finit le morceau vidé, avec ses collègues, on est sans joie, le poignet et les doigts meurtris d'avoir remué cette grosse barrique, on se dit que c'est lourd et dur et qu'on pourrait tout aussi bien jouer du mammouth, du tracteur ou du bloc de granit, ça serait pareil. Ça ne nous fait pas vraiment quelque chose. On n'en éprouve pas le besoin de mettre un soutien-gorge.

Souvent, je crève d'envie en voyant le pupitre des contrebasses dans les orchestres. Ils sont comme une cavalerie, empoignant leur monture de leurs doigts musclés, ils sont juchés sur des tabourets, on dirait des vaillants amis, au bar, ils sont puissants, redoutables, complices, c'est une bande, un clan, un club. Les têtes des instruments se dressent, armada, figures de proue de drakkars, motards aux ronflantes cylindrées, conducteurs de tanks en smoking. Ils se comprennent sans parler, ils font corps, solidaires, frères de son, tandis que moi je ne suis qu'un connard de spectateur.

Qu'est-ce que je donnerais pour être parmi eux, quand ils attaquent, seuls, dans la 9ème symphonie de Beethoven, le thème fameux de "l'Ode à la Joie". Même m'assoir au milieu, en touriste, avec un triangle, ou déguisé en lutrin, ou en chien d'aveugle. Être en leur sein, quand, eux contre le reste du monde, le pupitre de contrebasses fait sortir le chant de la cave, des profondeurs, des fondations, l'hymne solennel et gras des forges souterraines.

L'instrument est toujours là, debout. Sa tête est plantée de chevilles, soutenant d'invisibles chignons. On aimerait tellement le maitriser, cet outil qui fait trembler les murs et les poitrines du monde.

mardi 19 août 2008

Des sandales et des gens

J'aime pas les gens. Je crois que ça m'a frappé, de retour de vacances, quand après quelques temps dans la montagne à éviter les humains, à regarder les vaches me regarder, je suis retourné au supermarché Champion, hier soir.

J'étais comme ça, en sandales. Parmi les gens. Avec de quoi manger dans le panier, et, au dessus de mon crâne, une nouvelle coupe de cheveux absolument abominable. Même ma tendre épouse a renoncé à me mentir : "Oui, ta coupe de cheveux est abominable, en fait". Voilà qui résonne avec clarté et moult échos dans la vaste vallée des certitudes. J'ai l'air de "Tintin au pays des connards", je ne peux en dire plus. Ma mère m'a dit : "Ah mais. Ce. N'est. Pas. Laid." Je lui ai répondu qu'en général, cette phrase est synonyme de "Ce n'est pas beau".

Ce n'est pas comme Chimène qui me dirait "Va, ta coupe de cheveux n'est point laide", mais je m'égare du sujet.

J'étais donc ici, à me frayer un chemin dans les files informes, aux caisses surpeuplées. Un jour plus tôt, j'étais là, à regarder des vaches qui me regardaient, dans la nature. En général, je n'aime pas la nature. La nature c'est comme les yaourts natures. Je n'aime pas. Il faut ajouter du sucre, et ça va mieux, mais je ne sais pas comment rajouter un gros sucre dans la Grosse Nature.

Au supermarché, il y avait une queue apocalyptique. C'est la faute à l'architecture de l'établissement, c'est une grande surface dans un immeuble. Il n'y a pas la place. Les gens, agglutinés, mélangés dans la cohue, avaient un peu renoncé à s'organiser en queues, et tentaient une course lente de paniers, une course insidieuse, discrète, où chacun cherchait à griller l'autre.

"Mais je n'ai que deux articles ! " criait l'un.
- Et moi un seul article ! répondait l'autre.
- Et moi la moitié d'un ! clamait un troisième !
- Et moi j'ai mangé toute la baguette que je comptais acheter ! Laissez-moi passer !
- Et moi je n'ai aucun article ! Rien ! Que dalle ! Alors, ho !
- Ben pourquoi tu fais la queue, va, hé, connard".

Combats. Cris. Le vigile, qui tente de s'emparer des paniers à l'arrivée pour les mettre au départ.

Avec l'air absolument benêt d'un type en sandale, je croisais des regards durs, marqués par les luttes quotidiennes pour faire des queues. Je vis une jeune fille qui lançait des appels tonitruants à sa mère car elle venait de trouver une place plus proche, plus près, plus mieux, plus vers la sortie. Je revois son regard, ça me rappelle le bon vieux temps du Titanic. Sourde et muette, la jeune femme se frayant un chemin dans la foule impatiente émettait des borborygmes de stress et de joie qu'une certaine misanthropie nourrie dans la nature m'aurait fait qualifier de comique, si cela avait été mon genre.

Je me souviens aussi du regard de ce jeune homme, terrible détermination d'un type qui n'a pas vu sa trentaine de vaches, la veille. Et qui ne s'en laisse pas compter par des types en sandales. Empoignades. Insultes. Intimidation. Panique. On aurait dit un Guernica de clients, avec des gens, des vaches, et même un cheval. Tous tordus. J'avais envie de sortir ma sandale, tel un Khrouchtchev, et de taper sur la tête de la jeune fille sourde muette, pour l'affliger encore plus, et d'apostropher ensuite l'assemblée : "Mais passez moi tous devant si vous voulez ! J'en ai rien à foutre ! Je suis Jésus ! Je suis en sandales ! J'étais en vacances !"

Finalement, je ne m'en étais pas trop mal tiré, grillant imperceptiblement une grand mère ralentie par son arthrose, enfumant un jeune gland dont la greffe du téléphone portable n'avait pas totalement réussi puisqu'il employait toujours sa main pour maintenir l'objet vers l'occiput. Alors, tandis que j'étais sur le point de déposer sur le tapis roulant l'alpha et l'oméga de toute existence, c'est à dire le steak et le papier toilette, je vis une mère avec sa petite fille tentant d'apitoyer des clients, loin derrière moi : "La pauvre, elle souffre des dents, on vient de lui en arracher une !" La jeune fille, avec un mouchoir contre la joue, arborait l'air blessé d'une biche de Walt Disney, un peu trop cabotin. Je les interpelais, magnanime, très "Jésus", très "sandale", très "pas du tout concerné par tout ça", très "j'aime pas les gens" : allez-y, mesdames, passez, je vous en prie, quelle souffrance, les dents. J'eus la satisfaction de les voir griller plein de gens. J'observais, tel un Gandhi ami des vaches, cette mère et sa fille, me faisant la réflexion : "C'est quand même très habile ce stratagème pour griller tout le monde, il faudra que j'essaye avec mon fils".

Quelques heures plus tôt, à peine, loin, dans les montagnes, je regardais les vaches qui me regardaient. C'est étrange, une trentaine de vaches qui vous fixent comme si vous étiez un dieu venu du cosmos. Histoire de fraterniser, ayant peu l'occasion de côtoyer des bovins, je les interpellais de la sorte : "Hé hé ! Les gentilles vaches ! Kss kss ksss ! Minous minous ! Coucou ! Au pied !" Elles se levaient, lentement, et partaient une à une à l'autre bout du champ, dans un lent ballet de peur stupide. Les voyant s'exiler, je leur disais : "Vous savez, je suis vraiment fier d'être omnivore".

Je me suis fait attaquer aussi par des oies. A chaque promenade, quand je passais dans ce sentier paisible, elles arrivaient, les ailes déployées, avec une suffisance incroyable, me chassant, moi, l'homme, l'inventeur des pyramides et du violoncelle. Elles déboulaient à toute vitesse, cruelles chiennes de garde aux yeux orange, dans un mouvement très ordonnée, comme la Patrouille de France. Les entendant beugler, je leur murmurais à mon tour : "Foie gras ! Foie gras ! "